LA DEMOCRATIE

Au sens étymologique du terme, la démocratie est le régime politique dans lequel la souveraineté est exercée par le peuple. Cependant, cette définition ne suffit pas à rendre compte de la démocratie. La démocratie est un processus, une construction : création historique, elle est en re-création continue.
Athènes, au Vème siècle avant J.C., invente la démocratie et en énonce les grands principes (liberté, égalité, obéissance aux lois). Déjà, cette démocratie vécue, proclamée, est objet de réflexion et de transformation. Bien que référence pour la démocratie moderne, elle s'en éloigne assez dans sa réalité (démocratie directe, collégialité et rotation des charges, tirage au sort plus qu'élection, pas d'Etat, pas d'administration, pas d'experts, pas de séparation des pouvoirs, et surtout imbrication du religieux, du civil et du militaire; enfin exclusion des esclaves, des femmes et des métèques).
La démocratie d'aujourd'hui est une démocratie libérale représentative fondée sur le pluralisme des opinions et des partis. Elle est née d'une longue élaboration historique qui débute au XVIIème siècle en Angleterre , puis gagne les Etats-Unis ( 1776/1787) et la France (1789), le reste de l'Europe. Les grands combats du XIXème ont permis l'obtention de constitutions reconnaissant les libertés fondamentales et la souveraineté de la nation par l'élection de représentants, d'abord le plus souvent au suffrage censitaire et progressivement au suffrage universel masculin. Les femmes commencent à réclamer le droit de vote, les partis politiques s'organisent .
La dynamique démocratique se poursuit au XXème siècle montrant que la démocratie reste un processus en construction, pétrie de tensions vives et de dysfonctionnements profonds. A peine installée ( fin XIXème), elle est érigée en modèle au sortir de la 1ère guerre mondiale. Elle évolue sans cesse sous l'effet de contraintes internes (elle est un espace d'affrontement pour la conquête de nouveaux droits politiques et sociaux) et de contraintes externes (nouveaux modèles révolutionnaires qui la disent obsolète et entendent la dépasser). Si elle triomphe, elle reste un modèle inachevé; aucun déterminisme ne conduit son évolution. En même temps que les citoyens la construisent sur le terrain, elle est objet de réflexion et de théorisation: la démocratie reste éminemment problématique.

L'indétermination démocratique: C. Lefort analysant « l'invention démocratique", définit la démocratie comme un lieu de pouvoir vide caractérisée par son indétermination et par son ouverture. A la différence de l'Ancien Régime où la société  s'incarne en une monarchie de droit divin, dans la démocratie, la division sociale se traduit par un pouvoir inappropriable, continuellement  remis en cause selon des lois établies. La vacance symbolique du pouvoir traduit la multiplicité sociale, cependant  cette vacance fait qu'elle est hantée par la question de son identité qu'elle cherche dans des figures unifiantes : l'Etat, le peuple, la nation. Elle s'interroge sur elle-même, sur ses transformations. Son indétermination et son ouverture font qu'elle s'inscrit sans cesse dans le jeu des possibles.
Sa légitimité liée à la division sociale qui la fonde se traduit dans la permanence du conflit institué. En ce sens, elle s'oppose aux démocraties populaires (régime fondé sur le parti unique, représentant d'une société sans classe). Elle tente d'apporter une réponse à la question  posée par Durkheim: "comment tient une société que rien ne transcende mais qui transcende tous ses membres?"
Comment concilier dans la démocratie pouvoir et représentativité?
Athènes avait résolu le problème de la souveraineté du peuple dans la démocratie directe et celui d'une participation équitable dans le tirage au sort entre citoyens.
La démocratie moderne rompt avec les référents antiques. La souveraineté du peuple est , bien  sûr, essentielle en théorie, mais dans la pratique, elle se révèle techniquement impossible à mettre en œuvre en dehors du cadre de la cité, et le pouvoir de la multitude fait peur. Le passage à la représentation par la procédure électorale de délégation est partout adopté mais en même temps suscite un sentiment de déception et nourrit la crainte d'une démocratie confisquée.( cf. fiche Représentation)
Les démocraties parlementaires s'installent et se constituent en démocraties de partis. Partis, syndicats, associations deviennent des vecteurs de l'expression populaire. Pourtant, la souveraineté populaire semble tronquée : M. Weber estime que la notion de volonté du peuple n'est qu'une fiction, et V. Pareto voit dans la démocratie l'art de " berner démos". R. Michels énonce "la loi d'airain de l'oligarchie" (processus de bureaucratisation et d'oligarchisation des partis) et finit par tenir la démocratie pour irréalisable (dès 1911) tandis que M. Ostrogorski dénonce les partis qui, de moyens sont devenus fins. Le sentiment d'une représentation déficiente et d'une collusion entre pouvoir et représentants se traduit par l'opposition entre "ceux d'en haut et ceux d'en bas" ( manifestations, mouvements révolutionnaires).
Bolchevisme et fascisme dénoncent aussi dans l'entre-deux-guerres la mystification que constitue la démocratie libérale. Pour les bolcheviks, le suffrage universel est une duperie structurelle, parce qu'il dissimule les divisions sociales de classe derrière l'égalité apparente des bulletins de vote. La "volonté générale" n'est de fait que la façade mensongère de la domination bourgeoise et seule l'U.R.S.S. est, selon eux dotée, d'un authentique pouvoir représentatif. Carl Schmitt illustre pour sa part la vision fasciste en opposant le principe d'incarnation à celui de la délégation libérale. Le principe d'incarnation, selon lui, est la vraie représentation "démocratique" car il définit un système dans lequel la souveraineté devient, à travers le chef, immédiatement active.
Devant les menaces totalitaires, les démocraties libérales se légitiment par l'affirmation des libertés individuelles en mettant de côté l'idéal du peuple magistrat et législateur. H.Kelsen, K.Popper et J.Schumpeter sont les premiers théoriciens d'une conception "réaliste" de la démocratie. Selon H.Kelsen, la démocratie ne saurait reposer sur la souveraineté du peuple; il met la liberté, et non l'égalité et la participation, au fondement de l'idée démocratique. La démocratie, pour K.Popper, a d'abord pour but, d'empêcher la dictature. Quant à  J.Schumpeter, il trouve dangereuse l'idée de souveraineté populaire: "démocratie signifie seulement que le peuple est à même d'accepter ou d'écarter les hommes appelés à le gouverner".
Cette démocratie "réaliste" a fonctionné pendant les années trente et après 1945; le citoyen devenu consommateur semble laisser les représentants gouverner, tandis que le pouvoir exécutif se renforce face aux représentants et aux représentés : la démocratie décisionnelle se développe au nom d'une efficacité de l'Etat. La souveraineté du peuple s'exerce dans la participation électorale et l'adhésion à un parti ou un syndicat mais ces structures restent très oligarchiques dans leur fonctionnement. L'insatisfaction nourrit l'utopie : de nombreux signes montrent à partir des années 1960 la revendication d'une souveraineté populaire plus représentative (revendication des droits civiques des Noirs aux Etats-Unis et de la participation politique des minorités); les mouvements de 1968 sont le point culminant de cette revendication d' une démocratie de base élargie; en France c'est le refus de la démocratie décisionnelle et de la hiérarchie; c'est le désir de la participation, de l'autogestion dans la perspective d'une sorte de démocratie généralisée. Dans la démocratie, pouvoir et représentativité restent des problèmes ouverts. Pour certains auteurs, les progrès de la liberté supposent les progrès de l'égalité : c'est le cas par exemple de  J.J. Rousseau ou de K.Marx). Mais d'autres craignent que les progrès de l'égalité ne mettent en péril les libertés: c'est la position de A. de Tocqueville et sous une forme plus radicale la position de F.Hayek.
Au cœur de ce conflit liberté / égalité se trouve posé le problème du rôle de l'Etat.
La période de l'entre-deux-guerres - surtout les années trente- conduit à une remise en cause de la conception traditionnelle de l'Etat non-interventionniste. Après 1945, l'Etat- providence(1)  s'est efforcé surtout en Europe occidentale de jouer un rôle actif dans la redistribution des richesses. Dans le même temps, toutes les démocraties des pays industrialisés ont intégré et élargi des droits économiques et sociaux visant à réduire les inégalités ( droit au travail, à l'instruction, à la santé…). Cependant, la question des inégalités reste posée et celle du rôle de l'Etat est toujours très controversée.
Cette extension de l'Etat- Providence conduit à un débat dont l'objet est la justice sociale.
L'une des contributions majeures à ce débat est celle de J. Rawls. Celui-ci développe une théorie de la justice conçue comme équité conjuguant deux principes: celui d'égalité ( égalité des droits et des devoirs dans une société libérale) et celui de différence ( légitimant les inégalités sociales et économiques dans la mesure où elles sont le résultat d'une juste égalité des chances au départ et où elles améliorent la condition des défavorisés). La tâche de l'Etat est de veiller au respect des principes de justice, ce qui est compatible avec " le respect d'un pluralisme raisonnable " au sein de la société.
M. Walzer (2) défend aussi l'équité mais dans une perspective qui associe pluralisme et égalité: il dessine une nouvelle social- démocratie " soucieuse de rénovation de l'Etat- providence" dans laquelle l'Etat prévient le creusement des inégalités au sein de la société.
Avec le ralentissement de la croissance depuis le milieu des années soixante-dix, pauvreté et exclusion sont revenues au premier plan de la réflexion dans les démocraties libérales. La revendication de nouveaux droits et de nouvelles solidarités s'inscrit dans un approfondissement de la notion de droit de l'homme . En France par exemple, la notion d'assistance a été remplacée par celle d'insertion, c'est l'idée d'un "droit à une vie décente que la démocratie doit assurer à chaque citoyen dans une logique d'intégration ".
Cependant ces analyses d'un rôle correcteur de l'Etat n'emporte pas l'adhésion des libéraux; F.Hayek, par exemple, dénonce toute intervention de l'Etat même à des fins de justice sociale, cette intervention lui semblant plus nuisible que les effets auxquels il prétend remédier. De plus, pourquoi les riches devraient- ils partager les revenus qu'ils ont gagné par leur travail ? L'abstentionnisme croissant , le désinvestissement des citoyens seraient le signe d'un désenchantement vis- à - vis de la démocratie. Qu'en est- il réellement?
Faut- il invoquer le contexte?
Des causes diverses ont pu influer sur le comportement des citoyens: chute du communisme, mondialisation, " individualisme "croissant.
La chute du communisme a eu une double influence qu'analyse ainsi P. Rosanvallon: le doute sur ce qu'on nomme les idéologies, met à mal le communisme  mais atteint également le libéralisme avec lequel la démocratie occidentale a souvent été identifiée. La démocratie libérale , en même temps s'est trouvée privée de son principal ennemi extérieur, qui lui permettait de s'ériger en modèle sans avoir véritablement à réfléchir sur elle-même. Elle est devenue l'objet de multiples interrogations.
La mondialisation conduit progressivement à l'idée que l'Etat devient impuissant face aux contraintes économiques extérieures. Dès lors, le citoyen est dissuadé de participer au débat public et il est parfois tenté de se replier sur la sphère privée et sur  la satisfaction de ses seuls besoins personnels .
Cette attitude serait confortée par la montée de l'individualisme inhérente à l'évolution des sociétés libérales. Cette montée de l' individualisme se solderait par un délitement du lien social remettant en cause le nécessaire vivre- ensemble qu'exige la démocratie.
R. Putnam, professeur à Harvard, a développé cette thèse en janvier 1995 en se fondant sur l'analyse d'un important reflux des groupes associatifs aux Etats- Unis. Cependant un groupe international de chercheurs testant la relation de Putnam entre "capital social d'une société et degré de démocratie" n'a pu confirmer ses dires. Il apparaît que le lien social se transforme plus qu'il ne décline. Certains chercheurs, comme C.B. Macpherson, annoncent une nouvelle forme de démocratie participative prenant appui sur des formes de démocratie locale. Les associations traditionnelles constitutives de la démocratie ( partis, syndicats) bâties sur des groupes sociaux "homogènes" animés d'un projet commun semblent connaître une nette désaffection. D'autres groupes ou associations surgissent: mouvements à caractère ponctuel, aux contenus idéologiques assez minces, telles les associations d'entraide, de voisinage, de consommateurs, d'écologistes ou des mouvements spontanés liés à un projet ou à un problème précis. Ils n'en constituent pas moins d'autres formes du lien social et contredisent l'affirmation d'une tendance à la disparition du collectif.  Selon certains, ils sont l'expression d'une société plurielle aux intérêts divergents.

Peut-on expliquer le désintérêt du citoyen pour la chose publique par des formes de la démocratie faisant du citoyen un spectateur et un consommateur?
La démocratie-spectacle et la démocratie des experts n'inviteraient guère le citoyen à participer(3) . Le quatrième chapitre du livre de P.A.Taguieff "l'effacement de l'avenir" s'intitule  "démocratie ou expertocratie?". Il accuse les experts d'outrepasser leurs droits en intervenant à tout propos, ce qui a pour conséquence de former l'opinion au lieu de l'éclairer. Le recours à l'expert en politique n'est pas nouveau mais ce sont les moyens de diffusion de sa parole et l'impact qui en découle qui ont changé. Le poids des experts pose le problème du rapport de la démocratie à la science; on cherche aux problèmes des solutions techniques et non politiques. Mais ce rapport du politique au scientifique n'est pas nouveau : C. Nicolet et G. Noiriel ont montré qu'il existait déjà sous la IIIème République naissante: la démocratie laïque, en effet,  s'instituant sur la religion du progrès et le scientisme. Le déterminisme historique d'hier a été remplacé par les lois de l'économie. Il importe surtout au citoyen d'en être averti et de prendre la distance nécessaire. M. Walzer met en garde contre la collusion entre pouvoir et savoir, pouvoir et marché: la démocratie ne fonctionne bien que dans la séparation des domaines et le pluralisme des experts, des pouvoirs et des contre- pouvoirs.
Le rôle des médias dans le dysfonctionnement de la démocratie est un autre sujet de débat.  Les hommes politiques font un numéro d'acteurs dans des émissions de variétés mais risquent d'être jetés en pâture à la vindicte publique… Le citoyen serait plongé dans la confusion, parfois le dégoût, souvent l'irrespect et les médias seraient en grande partie responsables de l'éloignement  entre le pouvoir et la base.
J.N. Jeanneney (4) nuance le rôle des médias; il montre l'ouverture qu'ils apportent sur le monde, la comparaison qu'ils permettent, le secret qu'ils empêchent. Les médias sont un bon outil de la démocratie, encore faut-il savoir s'en servir; ne faut-il pas surtout que l'école forme aux médias pour émanciper le citoyen?
J.F. Sirinelli fait de la scène médiatique la nouvelle agora, B. Manin y voit un nouveau forum de délibération donnant naissance à une démocratie du public; celle-ci se caractérise par un électeur informé et flottant qui dérange les politiques et les partis. Selon B. Manin ou D. Rousseau, les discours relatifs à la crise de la démocratie sont l'expression d'une résistance des professionnels de la politique à la remise en cause de leur prééminence dans la vie publique.

Quelle démocratie pour demain?
P. Rosanvallon s'interroge sur un « peuple introuvable » et une souveraineté du peuple qui aurait cessé de faire sens. La démocratie ne serait-elle plus qu'un cadre ordinaire et vide, non remis en question?
Deux approches de l'avenir de la démocratie se dessinent qui ne sont pas exclusives.
Une première approche trace la voie d'une démocratie réaliste et exigeante; le modèle que proposent J. Habermas(5)  et P. Rosanvallon peut se définir comme une démocratie :
- Qui prend son sens dans ses temporalités plurielles ( son histoire et sa mémoire, son    rapport au passé instruisant le présent et l'avenir) et se démarque de la démocratie immédiate, directe (sondages, referendum) ou virtuelle( netizen) en se basant sur une vraie communication ;
- Qui prend en compte une souveraineté complexe du peuple, représentative de la pluralité de nos sociétés, ce qui exige une démultiplication des niveaux de représentation et une articulation en réseau de ces différents niveaux.
- Qui est une démocratie de l'institution dont le but est d'organiser la vie commune par le débat argumenté, par le règlement de la distribution des biens et des Droits entre les hommes et les femmes; en son cœur, la discussion des normes de justice et leur administration. Cette discussion n'est possible que sur la base d'un rapport instruit à la vie politique.
Cette démocratie se veut plus participative et plus négociative que la démocratie protectrice des Trente Glorieuses, elle veut recréer par le politique le lien social et rendre au citoyen un pouvoir de réflexion et de décision.
Une deuxième approche met en avant l'importance de "l'institution imaginaire de la société" (6) et en appelle au retour de l'utopie.
P.A.Taguieff opte pour cette autre conception de la démocratie qui repose sur l'adhésion des citoyens à un idéal partagé: il veut un projet, un avenir  par delà le progrès qui si longtemps a  servi d'horizon, il incite à un réenchantement du possible. Il évoque une démocratie animée par une éthique de la responsabilité mais aussi une démocratie sans exploitation capitaliste c'est- à dire « l'utopie par excellence », conservée à titre d'aiguillon et maintenue comme horizon.
G. David rappelle qu'il n'existe pour la démocratie et son avenir aucune solution théorique écrite d'avance ni aucune garantie de quelque nature qu'elle soit: la démocratie est le régime de l'interrogation permanente . C'est toujours un régime à construire.

(1) F.X. Merrien, L'Etat- Providence, Coll. Que-Sais-Je, 1ère ed. 1997, 2ème ed. corrigée, 2000 (retour au texte)
(2) J. Lacroix, Michael Walzer, Le pluralisme et l'Universel, Coll. Le Bien Commun, ed. Michalon, 2001. (retour au texte)
(3) Un certain nombre de travaux relativisent ce désintérêt envers la politique, cf A. Muxel, : L'expérience politique des jeunes, Presses de Sc. Po., 2001 (retour au texte)
(4) J.N.Jeanneney,L'histoire des médias et l'avenir des démocraties, in La démocratie occidentale au XXème siècle sous la direction de J. Marseille, ADHE,2000  (retour au texte)
(5) Sur Habermas, cf l'ouvrage de Y. Cusset, Habermas, L'espoir de la discussion, Coll. Le Bien Commun, Editions Michalon, 2001.(retour au texte)
(6) C. Castoriadis, L'institution imaginaire de la société, Coll. Esprit,  Le Seuil 1975 (réédition en Coll. Points).
(retour au texte)

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