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La légitimité
définit ce qui doit être et s’impose comme irréductible
à ce qui est. Plus précisément, on peut définir
la légitimité en différenciant deux formes d’injustice.
La condamnation de Dreyfus est injuste parce qu’elle a été
rendue possible par la violation des principes du droit. L’injustice est
ici une illégalité. Cependant, on peut accuser un système
légal d’être injuste en lui-même et par lui-même
parce qu’il est illégitime. Une telle accusation conduit à
distinguer la légitimité et la légalité. Celle-ci
définit le fait de la loi, l’existence historique du droit - ce
que l’on nomme le « droit positif ». Toutefois ce « droit
» ne doit pas être nécessairement considéré
comme légitime. C’est un fait, par exemple, que l’Allemagne nazie
a promu des lois antisémites ; or nous ne pouvons juger ces lois
illégitimes et, plus généralement, nous ne pouvons
juger de l’illégitimité des pouvoirs qu’à la condition
de faire référence à un ordre de valeur hétérogène
à l’ordre du fait historique, en l’occurrence le fait de la prise
de pouvoir par le parti nazi. La légitimité suppose de la
sorte une norme supérieure en référence à laquelle
il est possible de déterminer si les lois instituées et si
les exercices du pouvoir sont justes ou non. Elle fonde une hiérarchie
des normes : elle soumet le « droit positif » à la norme
d’un droit considéré comme hétérogène
et supérieur aux inventions historiques. En raison de cette hétérogénéité
du droit et du fait, l’idée de légitimité possède
une valeur stratégique certaine. Elle est fondatrice, elle est également
(et peut-être surtout) polémique. Elle ne désigne pas
seulement un ordre du « droit » à partir du quel s’institue
la politique, elle fait valoir cet ordre contre les prétentions
du fait politique à valoir en droit.
Deux questions principales
se posent alors : est-on fondé à distinguer ainsi la légitimité
de la légalité ? Et, si l’on est fondé à le
faire, comment définir la légitimité ?
Est-on justifié
à affirmer cette hétérogénéité
entre la légitimité et la légalité ou encore
entre le droit et les forces historiques? La rigueur nous y oblige. Inspirons-nous
ici des analyses de Rousseau. L’historien ou le sociologue peut étudier
les forces sociales et politiques qui sont les causes des lois. Cependant
la causalité – qui est l’explication du fait – ne peut être
identifiée à la légitimité – qui définit
la valeur du fait - sauf à commettre un contre-sens qui fait confondre
deux concepts distincts.
Peut-on prétendre
que la force des lois justifie leur valeur ? Ce serait affirmer que la
force fait le droit ( entendu ici comme la légitimité), comme
la cause produit son effet. Tel est le sens de la formule « droit
du plus fort ». Toutefois les forces et les rapports de forces se
modifient et, si le droit n’est que l’effet de la force, il se modifie
alors nécessairement suivant les jeux de cette force. Or, comme
le dit Rousseau, « qu’est-ce qu’un droit qui périt quand la
force cesse ? » C’est pourquoi évoquer un « droit du
plus fort » n’est pas seulement commettre un contre-sens, mais céder
à un non-sens : c’est réduire le droit à n’être
que l’ombre portée de la force, si bien que le mot « droit
» ne possède ici aucune signification propre : il «
ne signifie rien du tout ».
Comment alors
définir la légitimité ? Comment déterminer
ce qui ne saurait se déduire aux rapports de forces historiques
? Il est certes toujours possible de se réclamer d’un ordre supérieur
au fait et de prétendre justifier une légitimité transcendant
les forces politiques. Considérons l’exemple – qui n’a pas valeur
d’approbation – des violences commises contre l’exercice du droit à
l’I.V.G. Le militant prétend ici faire valoir la légitimité
de « commandements divins » contre la légalité.
Pensons également aux luttes – certes bien différentes –
en faveur des sans-papiers ou aux formes de militantisme de José
Bové. Les sans-papiers furent évacués de l’église
Saint-Bernard par la force publique et José Bové fut condamné
à trois mois de prison ferme en raison du « saccage »
d’un Mac-Donald en construction. Il n’est nullement question ici de juger
du bien-fondé de ces mouvements. Remarquons seulement que ces luttes
sont engagées par référence (fondée ou
non) à une légitimité considérée comme
supérieure à la légalité. Elargissons la réflexion
: la référence à une justice non reconnue par l’Etat
ou à la religion, à la tradition aux pouvoirs « charismatiques
» d’un individu exceptionnel peut-elle définir la légitimité
? En rester à ce point de vue, c’est opter pour une pluralité
de légitimités – religieuses, culturelles, traditionnelles
- qui dissout l’idée d’une légitimité absolue au profit
d’un particularisme et d’un relativisme des valeurs. Cependant peut-on
affirmer un principe de légitimité unique qui ne soit pas
le masque d’un ordre de valeur particulier ?
L’appartenance
à telle religion ou à telle tradition, la perception
de telles qualités exceptionnelles chez un individu constituent
des faits de croyance et des particularismes dont sont exclus ceux qui
ne les reconnaissent pas. En conséquence, il semblerait que seule
une universalité irréductible à l’ordre du fait puisse
définir la légitimité. Or, contrairement aux croyances,
la rationalité fonde une pensée dont la valeur est
universelle et irréductible aux faits sociaux et historiques. La
légitimité théorique du théorème de
Pythagore, par exemple, ne peut être réduite par la causalité
sociale et historique qui explique sa découverte. Ainsi les lois
et, plus généralement, les décisions politiques seront
dites légitimes à la condition qu’elles soient fondées
sur des fins et des principes rationnels. Cela signifie que chacun, chaque
sujet exerçant la raison, est invité à se prononcer
sur cette légitimité politique, et à statuer sur elle.
Cela signifie aussi que cette légitimité n’est pas figée
et qu’elle ne surplombe pas les sujets. Elle est toujours en construction
et en débat, comme la rationalité. Elle transcende les faits,
mais non l’autorité de la raison. La légitimité politique
n’est donc pas un idéal hétérogène à
l’activité des sujets, mais leur œuvre propre. Dans cette perspective,
la légitimité s’identifie à la citoyenneté.
Précisément, elle s’identifie à la souveraineté
entendue comme le pouvoir des citoyens d’instituer les lois.
==> Voir la fiche « Citoyenneté
» (programme de seconde)
==> Voir la fiche « Pouvoir
» (programme de première)
Bibliographie sommaire
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