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Le mot pouvoir est employé dans de nombreux sens qui sont parfois proches des concepts d’influence ou d’autorité. Ces divers concepts doivent cependant être distingués (voir annexes 1 et 2 de cette fiche)
Le pouvoir peut s’exercer sur
la Nature, sur soi-même (la maîtrise de soi) ou sur les autres.
En ECJS, on s’intéresse principalement à la question du pouvoir
dans les relations avec les autres. (Voir aussi la fiche « Civilité
»)
Avec Ph. Braud, on retiendra
trois significations principales du terme pouvoir :
- Une approche institutionnaliste
qui conduit à identifier le pouvoir à l’Etat (on dénonce
par exemple « la politique répressive du pouvoir »),
au gouvernement (on distingue le « pouvoir » et « l’opposition
») ou aux administrations (« les pouvoirs publics »).
- Une approche substantialiste
qui conduit à considérer le pouvoir comme une chose que l’on
peut posséder (avoir du pouvoir) ou perdre (perdre le pouvoir),
que l’on peut accroître ou dilapider.
- Une approche relationnelle
(ou interactionniste) dans laquelle le pouvoir n’est pas considéré
comme une chose, mais comme une relation, un pouvoir sur quelqu’un.
Les analyses contemporaines mettent
l’accent sur la conception relationnelle du pouvoir. C’est cette conception
qu’exprime le politologue américain R. Dahl pour qui le pouvoir
est « la capacité d’une personne A d’obtenir qu’une personne
B fasse quelque chose qu’elle n’aurait pas fait sans l’intervention de
A ». En ce sens, les parents exercent un pouvoir sur leurs enfants,
un entraîneur sportif exerce un pouvoir sur son équipe, un
officier sur ses hommes et le législateur sur l’ensemble des citoyens.
M. Crozier insiste sur le fait
que « le pouvoir est une relation et non un attribut des acteurs
». Le pouvoir est donc une relation « réciproque mais
déséquilibrée ». Toujours selon Crozier «
C’est un rapport de force, dont l’un peut retirer davantage que l’autre,
mais où, également, l’un n’est jamais totalement démuni
face à l’autre ».
Cette conception relationnelle
est aussi celle de M. Foucault « le pouvoir n’est pas quelque chose
qui s’acquiert, s’arrache ou se partage, quelque chose qu’on garde ou qu’on
laisse échapper ; le pouvoir s’exerce à partir de points
innombrables, et dans le jeu de relations inégalitaires et mobiles
». (Dits et écrits, t.III, éd. Gallimard, "Bibliothèque
des sciences humaines", 1994, p. 794)
2/ Pouvoir, pouvoir politique, Etat
De nombreuses relations sociales
sont des relations de pouvoir (y compris dans la sphère privée).
Mais tout pouvoir n’est pas politique. On dira que le pouvoir est politique
lorsqu’il formule des injonctions qui concernent l’ensemble d’une communauté
politique (définie par une population, un territoire, des activités
de production, des activités de communication et un ensemble de
règles sociales). Tout pouvoir politique n’est pas un Etat. On réservera
le terme Etat à un pouvoir politique institutionnalisé qui,
selon la formule de M. Weber, revendique avec succès le monopole
de la violence physique légitime. Selon P. Clastres, les chefs des
tribus amérindiennes exercent bien un pouvoir politique, mais ce
pouvoir n’est pas coercitif et il n’est pas institutionnalisé.
La thèse de Clastres est
certes controversée (voir en particulier les analyses de J.W. Lapierre)
mais elle permet de mettre en cause la confusion entre pouvoir et Etat
et de soumettre à la critique l’idée de l’universalité
de l’Etat.
3/ Puissance, domination, légitimité
Max Weber a forgé un ensemble
de concepts qui conservent toute leur portée heuristique.
La puissance (Macht que certains
traduisent par « pouvoir ») « signifie toute chance de
faire triompher au sein d’une relation sociale sa propre volonté,
même contre des résistances, peu importe sur quoi repose cette
chance ».
La domination (Herrschaft) «
signifie la chance de trouver des personnes déterminables prêtes
à obéir à un ordre de contenu déterminé
».
Le concept de domination suppose
donc un certain consentement à l’obéissance. Ce consentement
(cette docilité) repose sur le fait que l’ordre reçu est
considéré comme légitime (voir fiche « Légitimité
»).
M. Weber construit trois types
idéaux de légitimité :
- la légitimité
traditionnelle qui repose sur « la validité de ce qui a toujours
été », sur la croyance dans la sainteté des
traditions.
- La légitimité
charismatique, qui repose sur les qualités exceptionnelles reconnues
à un héros ou à un chef.
- La légitimité
légale-rationnelle qui repose sur la croyance dans la légalité
des règlements.
4/ Le pouvoir comme dimension inéliminable de la vie sociale
Le pouvoir apparaît comme
une dimension inéliminable de la vie sociale. Certes, l’Etat, n’est
pas universel, mais même les sociétés sans Etat comportent
des relations de pouvoir (des hommes sur les femmes, des adultes
sur les jeunes etc.). Pour P. Clastres, comme pour J.W. Lapierre, toutes
les sociétés sont marquées par une forme ou une autre
de pouvoir politique. Dans les sociétés développées
de multiples formes de pouvoir s’articulent (1)
et l’idée d’une société sans pouvoir, c’est-à-dire
où toutes les interactions seraient strictement symétriques
semble très largement illusoire. De même, les conditions d’existence
de sociétés sans Etat (mais non sans pouvoir politique) énumérées
par P. Clastres sont très restrictives et l’existence de l’Etat
apparaît comme un horizon indépassable de la modernité (2)
.
Dès lors, la question
qui est posée est celle de la limitation des pouvoirs et l’on considère
que seul le pouvoir arrête le pouvoir. D’où les idées
de la séparation des pouvoirs et l’idée d’Etat de droit qui
visent à limiter les possibilités d’arbitraire. En l’absence
de normes juridiques, tout pouvoir est susceptible de s’engager dans une
dynamique conduisant à l’abus de pouvoir. L’existence de contre-pouvoirs
et l’institutionnalisation du pluralisme apparaissent donc comme une condition
de la démocratie. (Voir les fiches « Etat »,
« Légitimité », « Démocratie »,
« Etat de droit »).
Bibliographie
Quelques
citations
« Est toujours périlleux
le pouvoir qu’un homme exerce sur un autre. Je ne dis pas que le pouvoir,
par nature, est un mal ; je dis que le pouvoir, par ses mécanismes
est infini (ce qui ne veut pas dire qu’il est tout-puissant, bien au contraire).
Pour le limiter, les règles ne sont jamais assez rigoureuses ; pour
le dessaisir de toutes les occasions dont il s’empare, jamais les principes
universels ne sont assez stricts. Au pouvoir il faut toujours opposer des
lois infranchissables et des droits sans restrictions. »
Michel Foucault : «
Inutile de se soulever ? », Le Monde, 11-12 mai 1979
« Le pouvoir est la capacité
exercée par des leaders, à la fois les uns sur les autres
et sur les membres du groupe, de faire coïncider des motivations et
des intérêts hétérogènes. »
Raymond Boudon et François
Bourricaud : Dictionnaire critique de sociologie, PUF, 1982, (p. 428)
« Des débats alimentés
par les matériaux de l’anthropologie politique ont repris la question
de savoir si des sociétés réellement dépourvues
de pouvoir politique à caractère coercitif étaient
historiquement concevables.
Deux types de réponses
positives lui ont été apportées :
- Celle de Fortes et Evans-Pritchard
pour lesquels l’absence d’autorité centralisée, de machine
administrative ou judiciaire spécialisée autorise à
parler de société sans Etat dans nombre de systèmes
politiques africains pré-coloniaux.
- Celle de Pierre Clastres
pour qui le pouvoir politique est universel (mais non l’Etat) et qui distingue
les sociétés à pouvoir politique coercitif et non
coercitif. Si lui-même et Jen-William Lapierre divergent sur l’identification
exacte des sociétés relevant du second groupe, il n’en sont
pas moins d’accord pour admettre leur réalité historique
dans un certain nombre de cas. Clastres énumère les conditions
d’existence de sociétés sans pouvoir politique non coercitif
: faiblesse numérique et strict contrôle démographique
; société d’abondance subjective décourageant les
processus d’accumulation de biens ou de moyens de production ; société
isolée, fermées sur elle-même, dans laquelle l’innovation
sociale perturbatrice est interdite. Ces sociétés ne fonctionnent
donc pas sans régulations internes puissantes ni même coercition
; mais l’usage légitime de la violence appartient à tout
adulte de sexe masculin. (D’où par exemple chez les Gayakis étudiés
par l’auteur, des cycles souvent interminables de vengeances privées).
En d’autres termes, les observations de Pierre Clastres font, elles aussi,
place à la violence socialement légitime comme mode de solution
des conflits intra-sociétaux ; tout au plus la décentralisation
extrême de son exercice peut-elle permettre de parler d’absence de
pouvoir étatique, mais non pas d’absence d’un mode de production
d’injonctions légitimes fondées sur l’usage ou la menace
de la coercition.
- Aussi admettra-t-on avec
Jean William Lapierre qu’ « il n’y a pas de sociétés
humaines sans tension ni conflits…, qu’une société ne peut
exister sans des procédés de résolution des tensions,
de règlements des conflits, que ces procédés soient
ou non violents et coercitifs », mais l’on ajoutera qu’il existe
nécessairement, à cause précisément des conflits,
un mécanisme social réglant l’usage (légitime/illégitime)
de la coercition. »
Philippe Braud : « Du pouvoir
en général au pouvoir politique »
in Grawitz M. et Leca J. : Traité
de science politique, PUF, 1985 (p. 377)
Annexe
1
Pouvoir
d’injonction et pouvoir d’influence
|
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|
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| Injonction | Norme juridique
Prescription morale
|
Sanctions négatives(univers
de la punition)
Infliction d’un dommage altérant la situation initiale du Sujet sur le plan matériel ou symbolique |
Coercition matérielle
Coercition psychique
|
| Influence | Persuasion
Manipulation Autorité |
Sanction positive
(univers de la récompense) :
- plus-value d’information (réelle ou imaginaire) - rémunération matérielle - rémunération symbolique |
Pas de coercition
|
Source : Braud Ph. : « Du pouvoir en général au pouvoir politique » in Grawitz M. et Leca J. : Traité de science politique, PUF, 1985 (p. 356)
Commentaire :
Ce tableau permet d’ordonner d’une
façon commode (mais qui peut être discutée) un certain
nombre de concepts. La distinction essentielle porte ici sur l’existence
(injonction) ou l’absence (influence) de coercition.
Les textes législatifs
ou réglementaires (du code pénal au règlement intérieur
d’un lycée) reposent sur le recours possible à la coercition.
Ceux qui contreviennent à ces textes peuvent faire l’objet de sanctions
(condamnation pénale, exclusion d’un élève par un
conseil de discipline). Il s’agit là de coercition matérielle.
Mais il existe aussi une coercition
psychique. Par exemple pour un catholique pratiquant le recours au divorce
est sanctionné par l’interdiction d’accéder aux sacrements.
L’Eglise exerce ici ce que M. Weber appelait « le monopole des biens
de salut ». La coercition psychique est fréquente au sein
des relations interpersonnelle (utilisation des relations affectives comme
source de pouvoir sur l’autre).
Il y a « injonction de
fait » lorsqu’un individu adopte un comportement correspondant aux
attentes d’un autre individu sans que ce dernier ait à formuler
explicitement son injonction.
Bien évidemment les deux
types de fondement au pouvoir d’injonction sont souvent étroitement
articulés. Le pouvoir d’un professeur repose à la fois sur
la coercition matérielle (menace de sanction) et sur la coercition
psychique (recours possible à des jugements négatifs sur
l’élève).
En l’absence de coercition, il
y a influence. Pour certains auteurs l’influence se distingue du pouvoir,
alors que dans ce tableau l’influence est un type de pouvoir. L’influence
repose sur le recours à des récompenses en faveur de celui
qui se soumet à l’influence (persuasion), sur l’utilisation de l’information
(manipulation), sur des rémunérations matérielles
et symboliques de celui qui se soumet à l’autorité.
Les groupes de pression font
un usage fréquent de la persuasion (par exemple pour convaincre
des parlementaires de voter ou de ne pas voter un texte). L’histoire des
rapports entre médias et pouvoir politique donne de nombreux exemples
de manipulation (information dissimulée ou biaisée afin de
modifier les choix politiques et l’attitude de l’opinion publique). L’autorité
(qui est ici considérée comme une composante du pouvoir,
ce qui peut être contesté) s’exerce par exemple au sein de
l’armée, d’un ordre religieux, d’une obédience maçonnique
etc. Les participants adhèrent à l’existence de la hiérarchie
et la considèrent comme légitime. Leur soumission à
l’autorité est un facteur qui favorise la promotion au sein de cette
hiérarchie.
Annexe
2
La
distinction du pouvoir et de l’autorité chez Hannah Arendt
« Puisque l’autorité requiert toujours l’obéissance, on la prend souvent pour une forme de pouvoir ou de violence. Pourtant, l’autorité exclut l’usage de moyens extérieurs de coercition ; là où la force est employée, l’autorité proprement dite a échoué. L’autorité, d’autre part, est incompatible avec la persuasion qui présuppose l’égalité et opère par un processus d’argumentation. Là où on a recours à des arguments, l’autorité est laissée de côté. Face à l’ordre égalitaire de la persuasion se tient l’ordre autoritaire qui est toujours hiérarchique. S’il faut vraiment définir l’autorité, alors ce doit être en l’opposant à la fois à la contrainte par force et à la persuasion par arguments. (La relation autoritaire entre celui qui commande et celui qui obéit ne repose ni sur une raison commune, ni sur le pouvoir de celui qui commande ; ce qu’ils ont en commun, c’est la hiérarchie elle-même, dont chacun reconnaît la justesse et la légitimité, et où tous deux ont d’avance leur place fixée.) »
Remarque : Dans ce texte,
H. Arendt associe « persuasion » et « argumentation ».
Il s’agit d’un emploi du terme « persuasion » qui ne correspond
à l’emploi de ce même terme dans le tableau de l’annexe 1.
De nombreux auteurs distinguent l’argumentation (qui relève de la
raison) et la persuasion (qui relève des affects). Lorsque l’économiste
américain Vance Packard publie son célèbre ouvrage
« La persuasion clandestine », il traite de la façon
dont les producteurs poussent les consommateurs à acheter leurs
produits (au moyen de la publicité notamment).
Annexe
3
Formes
de pouvoir politique
|
(Agents seulement spécialisés) |
(Agents mandatés comme organes du Pouvoir) |
|
| Absence de monopole de la coercition légitime |
|
|
| Monopole de la coercition légitime |
|
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Source
: Braud Ph. : « Du pouvoir en général au pouvoir politique
» in Grawitz M. et Leca J. : Traité de science politique,
PUF, 1985 (p. 389)
(1) J. D.
Reynaud et H. Mendras parlent de « pleistocratie », c’est à
dires de sociétés marquées par un « trop plein
» de pouvoir. (retour au trexte)
(2) La vision
d’une société sans Etat est cependant défendue dans
un perspective libertaire et par les plus radicaux des théoriciens
du libéralisme favorables à un « anarcho-capitalisme
». (retour au trexte)
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