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Il est difficile, et peut-être impossible, de déterminer la citoyenneté grâce à une propriété univoque. Toutes les définitions et toutes les approches de la citoyenneté, qu'elles soient juridiques, politiques, sociologiques, historiques ou philosophiques, semblent en effet devoir affronter une dualité qui fonde le caractère problématique du concept.
1) Une dualité juridique: le législateur et le sujet. Le citoyen est un législateur: il produit, avec ses concitoyens, les lois. Il est électeur: il possède du droit de suffrage et participe - notamment par la médiation de ses représentants - à la puissance législative. Il est éligible: il possède le droit de se présenter aux élections et de représenter ses concitoyens. Il participe ainsi à l'institution de la "chose publique", c'est-à-dire de la République. De la sorte, le citoyen participe à l’exercice de la souveraineté, c’est-à-dire au pouvoir d’instituer les lois. Or, il est également sujet des lois: il jouit de droits et il est soumis aux obligations que la République instaure. Cette dualité définit la citoyenneté comme un principe d'autonomie juridique, comme l'obéissance à la loi que l'on s'est soi-même prescrite. La citoyenneté est donc, selon cette perspective, un concept juridique et politique, puisque le citoyen contribue à instaurer les lois auxquelles il doit obéir.
2) Une dualité politique: le principe et les pratiques. Ce principe d'autonomie se réalise et de déploie nécessairement dans des pratiques plurielles. Il est en effet erroné de réduire la citoyenneté à une pratique abstraite du suffrage. De plus, le citoyen s'est doté d'une pluralité de droits grâce auxquels il peut exercer un pouvoir politique, par exemple, le droit de grève et de manifestation. Il est nécessaire de penser concrètement ces pratiques. De ce point de vue, la citoyenneté est, aussi, un objet de sociologie politique. Les pratiques qu'elle légitime peuvent être l'objet d'analyses sociologiques: par exemple, les pratiques de découpages électorales, les modalités concrètes d'actions politiques (rôle des partis, des syndicats, influence des religions...), inscrivent nécessairement le principe de la citoyenneté dans un ensemble d'institutions socio-politiques. Ainsi la citoyenneté ne saurait se réduire à un principe juridique abstrait, et elle s’inscrit toujours dans l’histoire.
3) Une dualité historique: les institutions et leurs devenirs. Les institutions qui déterminent les pratiques de la citoyenneté sont nécessairement en devenir. La cité grecque, La Révolution française, Le Front populaire, mais aussi le pétainisme, par exemple, manifestent que la citoyenneté est l'objet d'une histoire; elle est le résultat, toujours temporaire, de victoires et de défaites. La détermination du citoyen (est-il seulement masculin, est-il sexué?), la détermination de ses droits est toujours en devenir. L'histoire contemporaine oblige notamment à nous interroger sur la pluralité des droits que la citoyenneté a institués ou proposés: droits civils (liberté de la personne, liberté de parole, droit de propriété...), droits politiques et aussi droits sociaux et économiques (droit au travail, à la formation - et que penser du droit au "revenu de citoyenneté"?). L'étude de la citoyenneté doit permette d'interroger celle-ci non comme une institution sacralisée et intemporelle, mais comme une institution en devenir, comme un objet mouvant que les luttes historiques modifient. Or l’histoire présente déploie une dualité géo-institutionnelle.
4) Une dualité géo-institutionnelle: citoyenneté locale et citoyenneté européenne. L'histoire, en effet, a institué et développé de nouveaux lieux d'exercice de la citoyenneté. Depuis 1982, la politique de décentralisation a octroyé des pouvoirs politiques nouveaux aux collectivités territoriales: aux communes, aux départements, aux régions; elle a intensifié l'exercice de la citoyenneté locale. Pensons ainsi au référendum d’initiative locale. La politique "européenne" tend a développer une citoyenneté supra-nationale européenne (traité de Maastricht, 1992). Cette double extension, qui n'est pas nécessairement contradictoire, est grosse de problèmes juridiques, sociaux et historiques qui redéfinissent l'exercice de la citoyenneté; qu'un exemple suffise: aux élections municipales françaises, un néerlandais peut être électeur et éligible, non un algérien. En outre, l'émergence d'un citoyen européen oblige à disjoindre citoyenneté et nationalité. Il existe des nationaux non-citoyens (le mineur), il existe aussi des citoyens non nationaux. L'analyse de la citoyenneté doit permettre d'examiner ces redéfinitions présentes de son exercice.
5) Une dualité fondatrice: l'universel et les particularismes. La dualité juridique (le citoyen est à la fois législateur et sujet), la dualité politique (la citoyenneté est à la fois un principe et des pratiques), la dualité historique (la citoyenneté est à la fois une institution et un devenir), la dualité géo-institutionnelle présente (la citoyenneté se développe à la fois sur le plan local et européen) mettent en relief la dualité fondatrice de l'idée de citoyenneté. Le citoyen est d'une part une personne "abstraite", c'est-à-dire une personne qui fait abstraction de ses particularismes historiques, ethniques, sociaux, sexuels afin de contribuer à produire une loi ou à prendre une décision qui satisfasse l'intérêt universel; le citoyen exerce un pouvoir dans la République, parce qu'il s'élève à l'intérêt de la chose publique. D'autre part, cet exercice s'accomplit toujours dans des conditions et dans un milieu particuliers. Le citoyen s'inscrit nécessairement dans des pratiques sociales et dans des devenirs historiques singuliers. Cette dualité originaire de l'universel et du particulier n'est pas réductible. Elle caractérise la citoyenneté comme un travail d'arrachement aux particularismes et un effort afin de viser l'universel. Elle est au principe de débats contemporains dont l'enjeu est la définition, dit-on, d'une "nouvelle" citoyenneté: par exemple les débats sur la parité (statut du particularisme sexuel) ou sur les "communautés" (statut du particularisme ethnique).
On doit critiquer l’inflation
présente du terme " citoyen ". La " citoyenneté " est fondamentalement
un concept juridico-politique, inscrit dans des devenirs historiques. L’enjeu
de la réflexion est ici de concilier la rigueur conceptuelle – que
l’on perdrait en oubliant ce socle juridico-politique – avec la reconnaissance
des métamorphoses historiques qu’expérimente la citoyenneté.
Bibliographie sommaire :
- La citoyenneté, Anicet Le Pors, Que sais-je n°665, PUF
- Qu’est-ce que la citoyenneté ?, Dominique Schnapper avec la collaboration de Christian Bachelié, Folio-actuel inédit
- Le citoyen, Textes choisis et présentés par Marie Gaille, Corpus, G-F Flammarion
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