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Le civisme est l’exercice du respect à l’égard de la République et de ses lois.
Afin de déterminer le civisme, il est d'abord nécessaire de le différencier de la civilité. Celle-ci se définit par le respect des règles du "bien-vivre"; elle relève des rapports entre sujets dans la sphère privée. Au contraire, le civisme est le respect et le dévouement à l'égard de la "chose publique". Il relève de la sphère publique. Il est ainsi essentiel de distinguer le civisme de la civilité, sous peine de confondre vertu privée et vertu publique, respect des codes du "savoir-vivre" et conscience politique.
Il est également nécessaire de différencier le civisme du légalisme, et l'incivisme de l'illégalisme. Par exemple, ne pas voter est un acte d'incivisme ("Voter est un droit, c'est aussi un devoir civique"). Cependant, cette faute n'a pas de valeur juridique. Elle n'a pas d'existence dans le code pénal, elle ne constitue pas un délit.
Toutefois, il est plus aisé de dénoncer l'incivisme que de définir le civisme. En effet, celui-ci constitue une pratique "charnière": il ne se réduit pas à la dimension privée et cependant ne se définit pas par le simple respect de la loi. Il engage une éthique et cependant se distingue des "bonnes mœurs". Comment déterminer la positivité de cette conscience politique et de ce dévouement à la "chose publique"?
En premier lieu, parler ainsi de vertu et de respect politiques pourrait déterminer à interpréter le civisme comme un acte de piété, voire de conservatisme à l'égard des puissances publiques. Or il n'en est pas ainsi. Le dévouement à la chose publique, strictement entendu, ne peut qu'être que le dévouement à la République. Autrement dit, le civisme se définit par le respect des droits et des obligations de la citoyenneté. Il suppose donc l'existence de celle-ci. Or la citoyenneté n'est pas seulement un statut; elle s'institue et se pratique. Le civisme est la qualité propre à cette institution et cette pratique. La formule "Voter est un devoir civique" signifie que le civisme est d'abord l'implication, la prise de pouvoir effective du citoyen dans les affaires publiques. Voter, en République, c'est prendre une décision politique, contribuer à instaurer, à définir et à redéterminer la chose publique. Le civisme n'est donc pas conservateur, mais "instaurateur" ; il est instituant et critique. Précisément, le premier exercice civique est l'intérêt rationnel pour la chose publique; le civisme est l'action rationnelle en faveur de l'intérêt public. Sa première leçon est: respecter les puissances publiques c'est d'abord les instituer, les contrôler, et les soumettre à la critique raisonnée. Le civisme est la production d'un rapport actif et rationnel - et donc critique - du citoyen à l'égard des puissances publiques.
De plus, le civisme n'engage pas seulement une relation "verticale" du citoyen à l'égard de ces puissances, mais aussi une relation "horizontale" entre les citoyens. Les deux rapports s'impliquent réciproquement. Contribuer à faire respecter les droits de certains et, par conséquent, contribuer à obliger certains autres à respecter leurs obligations, c'est travailler indissolublement pour les citoyens et pour l'Etat garant des droits et des obligations. Le civisme est dynamique: il oeuvre à la pratique effective des droits et des obligations des citoyens et travaille ainsi à instaurer la justice politique.
Cette pratique de la citoyenneté nous oblige donc à distinguer le civisme du "nationalisme". Par exemple, respecter les lois antisémites édictées par l'Allemagne nazie, ou les lois de l'Apartheid qui furent produites par l'Afrique du Sud était peut-être faire preuve de nationalisme, mais certes pas de civisme, puisque cette obéissance déterminait à bafouer l'égalité des sujets, qui est au fondement de la politique républicaine. Autre exemple: les fonctionnaires du régime de Vichy qui respectaient l'Etat français appliquaient la politique antisémite de ses dirigeants; s'il est douteux qu'ils aient fait preuve de nationalisme, il est certain qu'ils ne manifestaient aucun civisme en bafouant les principes de la citoyenneté. La désobéissance politique n'est pas donc nécessairement un incivisme. Il existe parfois des devoirs civiques de désobéissance.
On voit de la sorte que le civisme non seulement n'est pas conservateur, mais n'est pas nécessairement pacifiant. Son exercice peut être profondément polémique car il se nourrit de la distinction entre légalité et légitimité. La légalité est le fait que des lois soient promulguées par un Etat, la légitimité est la justice politique. Le civisme peut fonder une lutte contre des lois illégitimes. Certes, les exemples que nous avons considérés ne laissent aucun doute sur la légitimité du combat, mais est-il toujours aussi simple de déterminer ce qui est juste? L' "objection de conscience", par exemple, manifeste que cette détermination est parfois malaisée et sujette à débat. Refuser de porter les armes et de s'y exercer, est-ce faire preuve de civisme ou d'incivisme? Le civisme n'est donc pas seulement instituant, dynamique et polémique. Il dégage un espace problématique dans lequel la légitimité devient objet d'examen, voire de redéfinition.
Le civisme - pratique instituante, dynamique, polémique et problématique de la citoyenneté - émancipe le sujet politique car il le délivre de son statut de simple usager ou de consommateur de droits. Il le responsabilise en l'élevant à la conscience de son rôle dans la cité. En effet, il définit une éthique de la responsabilité politique: l'exigence que le citoyen doit toujours répondre de sa qualité de citoyen. Le civisme est ainsi la reconnaissance pratique du fait que la citoyenneté est une tâche qu'il faut toujours accomplir. Il est l'exercice raisonné de cette tâche.
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