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Qu’est-ce qu’un débat argumenté ?
Le débat argumenté est un « vrai » débat, c'est à dire tout le contraire de la discussion du café du commerce où on échange des impressions, où chacun cherche à s’imposer comme le plus au fait de la vie politique et des « affaires » ; il s’agit plutôt d’un débat ordonné dont l’objectif est de convaincre par des arguments pesés et raisonnés. Ne doit pas prévaloir la (seule) affirmation d’une opinion telle qu’on l’entend habituellement mais être avancée une procédure qui s’apparente à ce qui s’appelait au 18ème siècle la formation de l’opinion éclairée, c'est à dire informée et instruite par la réflexion et le dialogue.
L’argumentation s’insère dans une séquence de dialogue. L’objectif
est de chercher à convaincre mais aussi d’encourir le risque de
se laisser convaincre. On est donc dans une situation différente
de la simple narration ou même de la pure démonstration.
La démonstration
comme pure déduction vise à prouver une vérité,
à dégager des lois qui s’imposent hors du champ démocratique
alors que le débat démocratique vise à dégager
des lois et des règles construites pour vivre ensemble. Attention
au dialogue « Canada dry » : ce n’est pas parce qu’on use de
la forme du dialogue que l’on fonctionne sur le mode du dialogue. Pour
dialoguer il faut partir de ce que l’autre accepte comme fondé ;
aucun dialogue n’est possible sans base commune. C’est particulièrement
vrai en démocratie : le débat démocratique implique
au moins la volonté de vivre ensemble, cela peut se réduire
à un modus vivendi, mais le principe de base devrait être
la reconnaissance de l’égale dignité de chacun. La
tradition républicaine établit quant à elle la nécessité
d’une citoyenneté fondée sur des valeurs communes.
Le
débat argumenté a une dimension politique car il ne peut
y avoir usage et affirmation de la raison sans liberté de parole,
sans possibilité d’user du débat public : le débat,
le dialogue, parce qu’ils se fondent sur l’exercice de la raison ont une
vertu démocratique. Quand chacun peut s’informer, confronter sa
pensée à celle des autres, présenter et défendre
son point de vue, s’établissent les conditions de l’accession à
l’autonomie personnelle sans laquelle il ne peut y avoir de démocratie.
Si cela ne conduit pas nécessairement à l’émergence
de la vérité (peuvent aussi se répandre des préjugés),
le cheminement de la raison ne peut se faire sans conquête de cette
autonomie. Le débat public est le seul à même de pouvoir
instituer le citoyen.
Le débat argumenté a une dimension éthique, c'est
à dire qu’il implique un mode de comportement, une façon
de se conduire qui permet la mise en contact des esprits. Cela implique
l’élaboration d’un langage commun (donc de s’entendre sur la signification
des mots), une écoute et un respect de ou des interlocuteurs, une
considération réciproque, une certaine empathie (aptitude
à comprendre les arguments d’autrui, sans pour autant abdiquer de
ses propres arguments), en un mot un respect mutuel. Instaurer le débat
c’est renoncer à la violence. Si « l’homme est un loup pour
l’homme », tant qu’il dialogue il reste homme et cesse d’être
loup.
L’argumentation s’adresse à un auditoire qu’il s’agit de persuader
et de convaincre. Persuader un auditoire restreint ne nécessite
pas toujours d’user d’arguments fondés en raison ; le jeu de la
séduction peut y suffire. C’est pourquoi le débat argumenté
doit viser un auditoire plus vaste que l’auditoire particulier auquel on
s’adresse. Cette disposition d’esprit impose de rechercher les éléments
qui font appel à la raison plutôt qu’à des comportements
traditionnels ou affectuels. On peut en effet arracher l’adhésion
à une thèse sans la soumettre à une véritable
discussion : c’est le cas du fanatique (fondamentaliste, intégriste)
qui, parce qu’il entend ne rien céder de sa doctrine, se refuse
à la soumettre au libre débat. Attention cependant à
ne pas tomber dans le travers opposé de l’éternel sceptique
pour qui tout se discute et qui refuse tout argument qui n’a pas le statut
formel de preuve. Les arguments avancés dans le débat laissent
chacun libre de son jugement et de ses choix éventuels. Il peut
être souhaitable d’établir à un moment donné
l’état des positions en présence sans que cela signifie
pour autant la fin du débat ; celui-ci peut très bien trouver
l’opportunité de rebondir à un autre moment. (1)
Quelles sont les conditions de la mise en œuvre du débat argumenté ?
Pas d’argumentation possible sans un certain accord sur les prémisses
(ou propositions de base). Mais que sont-elles ?
L’accord sur les prémisses passe souvent par le poids les conventions,
la force du droit et la référence aux grands principes :
tout ne se discute pas. On peut discuter en quoi le racisme est condamnable,
mais pas pour ou contre le racisme. Il y a là argument d’autorité
; mais celui-ci se fonde sur les acquis de grands débats cristallisés
en particulier dans la Déclaration des droits de l’homme, un des
acquis (perfectible) du patrimoine de l’humanité. Ces principes
cessent cependant d’être de simples arguments d’autorité et
prennent sens dès lors qu’en sont établies les raisons, c'est
à dire la rationalité de leur fondement et leur construction
sociale et historique.
Les outils de l’argumentation.
Parmi
les arguments quasi logiques : les définitions qui ne relèvent
pas de pures conventions mais d’une argumentation généralement
admise. Mais attention à la fausse monnaie (qui tend à chasser
la bonne) et à d’abusives transpositions. Peut-on par exemple parler
de citoyenneté d’entreprise quand on sait que le salarié
accroît ses chances de rester « citoyen » de l’entreprise
s’il se conforme à l’esprit de celle-ci et répond à
ses exigences : dans une situation de subordination il ne dispose en rien
d’une part de la souveraineté de celle-ci.
L’argument d’autorité : généralement rejeté
comme antinomique au libre débat, il est pourtant le plus couramment
utilisé (comme M. Jourdain avec la prose, on le pratique sans le
savoir). Se référer à un dictionnaire, à l’Encyclopaedia
Universalis, s’appuyer sur l’opinion dominante, se retrancher derrière
les médias, faire appel au bon sens, c’est recourir à une
autorité ; mais toutes ne font pas autorité au même
titre et n’ont pas le même poids face à tout auditoire. Le
« vu ou entendu à la télé » a longtemps
été dévalorisé après Timisoara.
L’argumentation
par l’exemple : l’exemple peut être le support utile pour faciliter
la compréhension mais aussi pour ancrer la conviction de la validité
d’un raisonnement ; il peut être assimilé à un élément
de preuve.
Le
raisonnement par analogie et métaphore : il s’agit là d’éléments
de l’arsenal de techniques utilisés dans l’art de la rhétorique
; ils n’ont de validité pour l’argumentation que s’ils illustrent
à bon escient la pensée en mouvement (analogie est ressemblance
et non identité ; les métaphores sont parfois malvenues).
Dans tous
les cas les débats argumentés reposent sur la reconnaissance
et le respect de l’autre. Ce respect est nullement assimilable à
de la complaisance. Les débats argumentés peuvent être
une propédeutique au débat citoyen. Il convient d’accorder
toute l’attention requise à leur mise en œuvre.
NOTES
(1)
D’autant que les débats dans un contexte scolaire ne sauraient être
assimilés à un débat démocratique : la classe
ne conduit pas un débat pour préparer un choix décisionnel
; il ne s’agit donc pas de trancher par un vote mais de nourrir collectivement
une réflexion. (retour au texte)
(2)
Comme le souligne en particulier le débat Rawls / Habermas.(retour
au texte)
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