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Parcours
citoyen et réussite scolaire
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Alain
Beitone
Professeur
de Sciences Economiques et Sociales
Lycée
Thiers/IUFM
Janvier
2000
Que
faut-il entendre par “ Parcours citoyen ” ou “ Parcours civique ” ?
De
l’école élémentaire au lycée : quelle cohérence
de la formation citoyenne?
Aujourd’hui,
une très large fraction d’une classe d’âge est scolarisée
de l’école élémentaire au lycée. L’Ecole républicaine
a toujours eu le projet politique de former le citoyen (1).
Logiquement, l’extension de la scolarisation au collège a conduit
à la création d’un enseignement d’éducation civique
à ce niveau du cursus. La création de l’ECJS est en quelque
sorte l’achèvement de la construction d’une formation civique par
la mise en place d’un dispositif spécifique(2)
au lycée(3) .
Dans
ces conditions, une réflexion sur le “ parcours citoyen ” doit porter
sur les articulations entre les différents enseignements(4)
de l’éducation civique au sens large (ruptures/continuités;
spécificité de la formation civique aux différents
niveaux etc.). Les élèves passent d’une institution à
une autre (école, collège, lycée) : comment assurer
la cohérence d’ensemble de la formation ? Comment favoriser les
approfondissements, renforcer les apprentissages sans sombrer dans la redondance
qui peut conduire à la lassitude des élèves ?
Il
doit être clair que si la formation des élèves est
nécessairement différenciée (à la limite chaque
élève a son propre parcours), l’Institution scolaire est
garante de la cohérence et de la progressivité des apprentissages.
Il ne saurait être question, dans l’Ecole de la République,
de sombrer dans l’individualisme et la formation à la carte.
Le
citoyen qu’il s’agit de former est un membre actif d’une communauté
politique (5).
Proposition
: Mettre en place un groupe de travail académique chargé
d’analyser les programmes d’éducation civique de l’école,
du collège et du lycée et de produire un document d’orientation
destiné aux collègues afin les aider à de mieux prendre
en compte les spécificités et la continuité des apprentissages.
Le
caractère multidimensionnel de la vie scolaire : quelle cohérence
des dispositifs ?
La formation
à la citoyenneté se réalise au sein de l’institution
scolaire à travers des dispositifs qui ont tendance à s’autonomiser
quand on passe de l’école au collège puis au lycée.
A l’école élémentaire, l’enseignant(e) en charge d’une
classe assure la responsabilité de l’ensemble des apprentissages
disciplinaires, il (elle) organise la vie dans la classe (travail de groupe,
entraide entre les élèves, règles de vie concernant
les déplacements ou la prise de parole etc.). Les enseignant(e)s
assurent aussi la surveillance de la cour de récréation et
sont parfois associés à l’encadrement de la demi-pension.
Il n’en va plus de même au collège et au lycée où
la vie dans la classe a tendance à être séparée
de la vie hors de la classe (dans les couloirs, la cours, au foyer etc.).
Les enseignants s’occupent de ce qui se passe dans la classe (autour des
disciplines enseignées pour l’essentiel), les responsables de la
“ vie scolaire ” (CPE, surveillants pour l’essentiel) s’occupant de la
vie hors de la classe(6) .
Or cette
division du travail n’est pas acceptable (et risque d’ailleurs de ne pas
être viable) si la formation civique est véritablement mise
en œuvre. Si les élèves prennent au sérieux ce qu’on
leur enseigne sur les droits démocratiques, comment pourraient-ils
accepter que leurs droits au sein des établissements ne soient pas
respectés (7) ? Réciproquement,
si les droits des lycéens sont bafoués, si l’arbitraire règne,
on voit mal comment les élèves pourraient prendre au sérieux
ce qu’on leur enseigne en éducation civique. Les dysfonctionnements
de la vie scolaire hors de la classe, peuvent donc constituer des obstacles
aux apprentissages dans la classe.
Proposition
: Organiser des formations communes dans les établissements rassemblant
l’équipe de direction, les CPE et surveillants, les enseignants
(y compris les professeurs documentalistes) afin de travailler sur la cohérence
des dispositifs.
Qu’est
ce que la citoyenneté ?
Citoyenneté
et politique
La citoyenneté
est un concept politique. Comme l’indique le GTD d’ECJS, le citoyen est
celui qui possède une part de la souveraineté politique.
“
La citoyenneté se définit, en effet, toujours par référence
à une communauté politique, et son attribut essentiel est
le droit de participer, directement ou indirectement, à l’exercice
du pouvoir politique ” (8).
Commentant
Aristote, B. Bernardi écrit : “ C’est dans la démocratie
que la citoyenneté trouve sous sa forme la plus développée
son effectivité, parce que celle-ci repose sur la participation
de tous à l’exercice du pouvoir politique. L’idée de citoyenneté
est solidaire de celle d’une communauté des égaux, c’est-à-dire
telle que ses membres puissent aussi bien être gouvernants que gouvernés
(…). Cette égalité n’est pas celle du sujet, mais celle du
citoyen ; non pas celle qui se réduit à l’obéissance
aux mêmes lois, mais celle qui consiste en un pouvoir égal
d’exercer le pouvoir commun. ”(9)
.
L’Ecole
risquerait de manquer à sa mission si elle occultait cette dimension
politique (10) de la citoyenneté.
Une société démocratique suppose des citoyens éclairés,
c’est à dire disposant des connaissances et de la capacité
de jugement nécessaires pour faire des choix politiques fondés
en raison.
Citoyenneté, civisme, civilité
Il importe
donc de ne pas confondre la citoyenneté avec le civisme et la civilité.
Le civisme
désigne les “ vertus ” du citoyen, par exemple l’attachement au
bien commun, le respect des obligations (payer ses impôts), l’exercice
des droits du citoyen (“ voter est un droit, c’est aussi un devoir civique
”). Il faut donc éviter de confondre les comportements civiques
et la citoyenneté. On peut payer scrupuleusement ses impôts
et ne pas exercer de façon active ses prérogatives de citoyen
(participation au débat public sur les grands enjeux politiques,
éventuellement engagement dans l’action individuelle ou collective
pour influencer la décision politique).
Il est
plus important encore de distinguer citoyenneté et civilité.
La civilité est souvent synonyme de politesse (“ présenter
ses civilités ”). Le terme désigne un certain comportement
dans les relations interpersonnelles, il concerne donc davantage la sphère
privée que la sphère publique. Il est vrai cependant que
l’exercice de la citoyenneté risque d’être entravé
dans une univers marqué par la violence ou plus simplement par l’agressivité
et l’insulte. Un certain nombre d’études ont montré comment
les incivilités et le sentiment d’insécurité contribuaient
au repli sur soi et au refus (ou au déclin) de la participation
active à la citoyenneté. Mais il faut souligner que la civilité
n’est pas nécessairement un gage de citoyenneté. La “ civilisation
des mœurs ”(11) entreprise
par les monarchies de l’Europe classique visait à renforcer la soumission
des sujets. Les courtisans de Louis XIV étaient très civils,
ils n’étaient pas des citoyens. Ajoutons que, dans certaines conditions
politiques, l’incivilité est une forme de citoyenneté (12).
Du point
de vue de l’institution scolaire, le respect par les élèves
d’un certain nombre d’obligations (ponctualité, assiduité,
…) et l’adoption d’un certain type de comportement à l’égard
des autres membres de la communauté scolaire (élèves,
personnel enseignant et non enseignant) sont absolument décisives.
Mais elles ne constituent pas, en elles-mêmes, une formation à
la citoyenneté. On peut imaginer un établissement scolaire
où le recours à la contrainte conduirait les élèves
à se conformer à des règles de vie commune et où
pourtant, ils ne seraient jamais conduits à prendre des responsabilités,
à exercer leur esprit critique, c’est-à-dire qu’ils ne seraient
jamais formés à exercer une authentique citoyenneté.
Il faut
donc là encore, éviter les confusions et ne pas utiliser
les termes “ citoyen ” ou “ citoyenneté ” lorsqu’on est confronté
à des problèmes d’incivilité par exemple.
Il y a
en effet un risque à faire parcourir à l’élève
un “ parcours citoyen ” tout au long duquel la citoyenneté serait
identifiée non à l’exercice de la décision démocratique,
mais à la conformité et au conformisme. Si l’éducation
à la citoyenneté est perçue par les adolescents comme
une succession de “ leçons de morale ” sur la nécessité
de parler poliment aux professeurs et de jeter les papiers dans les corbeilles,
il y a fort à craindre que le concept de citoyenneté lui-même
soit discrédité aux yeux des jeunes. A l’inverse, si le concept
de citoyenneté retrouve sa vertu critique, si on montre que la citoyenneté
est une conquête permanente, si l’on montre que l’élaboration
des règles résulte d’un débat démocratique
et si la vie au sein de l’établissement repose sur le respect par
tous de droits et d’obligations dont le sens est explicité, alors,
mais alors seulement, on créera peut-être les conditions pour
que les élèves adoptent un comportement plus civil et plus
civique.
Proposition
: Les responsables du système éducatif doivent inciter au
discernement dans l’emploi des mots “ citoyen ” et “ citoyenneté
”. On devrait réserver le terme “ éducation à la citoyenneté
” aux dispositifs qui visent à donner aux élèves les
moyens (et d’abord les moyens cognitifs) de l’exercice de la souveraineté
dans le champ politique (13).
Cela
ne signifie pas que des dispositifs auxquels on accole aujourd’hui le terme
“ citoyen ”, ne sont pas importants. L’éducation à la santé,
la lutte contre la violence ou le tabagisme, l’information sur la contraception
ou les MST etc. sont des tâches capitales que l’Ecole doit impérativement
assurer. Mais il ne s’agit pas de tâches qui relèvent de la
formation à l’exercice de la souveraineté politique.
Citoyenneté
et réussite scolaire
Le lien entre
citoyenneté (“ parcours citoyen ”) et réussite scolaire est
loin d’être simple.
On peut
assurer la réussite scolaire de certains élèves (en
particulier de ceux qui sont issus de milieux sociaux favorisés
sur le plan culturel) sans jamais assurer leur formation citoyenne. On
peut imaginer, par exemple, un intense bachotage en physique ou en biologie
débouchant sur une réussite à un concours prestigieux,
sans que jamais une réflexion politique (historique, philosophique)
ne soit engagée sur les savoirs qui font l’objet du bachotage.
Réciproquement,
l’introduction massive d’une “ éducation citoyenne ” centrée
sur autre chose que des apprentissages, risque de déboucher sur
un échec scolaire(14) . Certes,
on peut envisager de prendre en compte dans l’évaluation des élèves
leur participation à la vie associative (15)
ou à l’animation de l’établissement. Mais il ne faut pas
se dissimuler le fait que nous entrons dans une société fondée
sur le savoir, en fin de compte, même si l’école modifie ses
critères d’évaluation, le marché du travail procédera
à un tri impitoyable en fonction des savoirs maîtrisés
par les individus. Il est donc plus important que jamais que l’Ecole assure
à tous l’accès au savoir et il serait dangereux de relativiser
la question de l’appropriation des savoirs au nom d’une conception contestable
de la citoyenneté.
Il reste
cependant qu’une éducation à la citoyenneté (entendue
au sens politique) et la réussite scolaire sont étroitement
liés.
Tout d’abord
parce que la participation politique est fortement corrélée
au niveau d’éducation. Comme l’a montré le politologue D.
Gaxie, il existe un “ cens caché ”, qui n’est plus pécuniaire,
mais culturel. Le faible niveau d’éducation conduit généralement
à une moindre participation politique (non inscription sur les listes
électorales, abstentionnisme). En contribuant à doter les
élèves d’une culture suffisante (grâce à la
réussite scolaire) l’école contribue à créer
les conditions de l’exercice effectif de la citoyenneté.
Mais, dans
le même temps, l’éducation à la citoyenneté
est susceptible de donner du sens aux apprentissages et aux activités
scolaires traditionnelles. Montrer aux élèves que la maîtrise
de la langue écrite et orale, la maîtrise de l’argumentation,
de connaissances historiques, mathématiques, sociologiques sont
autant de moyen de peser sur la réalité politique au niveau
du quartier, de la ville, de la région etc. L’éducation à
la citoyenneté est donc de nature à montrer aux élèves
que la participation au débat public suppose l’accès au savoir.
Proposition
: Le groupe mis en place le jeudi 13 janvier, pourrait poursuivre
son travail afin d’approfondir la réflexion et de produire un document
qui serait diffusé dans l’ensemble des établissements
Notes
(1)
On
ne peut que renvoyer sur ce point aux travaux de Condorcet (retour
au texte)
(2) Il faut insister sur le fait qu’avant la mise en place de l’ECJS,
la formation à la citoyenneté était prise en compte
au lycée, dans le cadre des enseignements disciplinaires, dans le
cadre des activités associatives, dans le cadre de l’élection
des délégués et l’exercice de leur mandat etc. (retour
au texte)
(3)
En
principe, l’ECJS devrait être mis en place en 2000-2001 dans les
classes de première des séries technologiques et dans les
classes de seconde des lycées professionnels, c’est donc bien l’ensemble
des élèves scolarisés en lycées qui est concerné
par ce nouvel enseignement.(retour au
texte)
(4) Il s’agit bien ici des enseignements, ces derniers sont fondés
sur des programmes d’éducation civique à l’école et
au collège et d’ECJS au lycée. Ces programmes, comme leur
mise en œuvre dans les classes, doivent prendre en compte à chaque
niveau ce qui a été fait en amont et ce qui sera fait
en aval..(retour au texte)
(5)
On
peut renvoyer ici aux travaux de D. Schnapper. L’idée de communauté
est prise au sens des sociologues, elle renvoie à l’idée
que le politique ne relève pas de la simple agrégation de
choix individuels, mais s’inscrit dans une appartenance collective.(retour
au texte)
(6)
Cette
division du travail est si marquée qu’elle est renforcée
par l’institution. C’est ainsi qu’un stage du Plan National de Formation
sur l’éducation à la citoyenneté mis en place cette
année était réservé au CE-CPE.(retour
au texte)
(7)Par
exemple le droit des délégués d’être traités
comme d’authentiques représentants de leurs camarades en conseil
de classe.(retour au texte)
(8)
F.
Constant : La citoyenneté, Coll. Clés, Montchrestien, 1998
(page 27)(retour au texte)
(9)B.
Bernardi (éd.) : La démocratie, Coll. Corpus, Garnier-Flammarion,
(pages 26-27)(retour au texte)
(10)On
ne saurait s’en tirer avec la pirouette consistant à dire que tout
est politique. Il faut, ici, revenir à Max Weber : est politique
un groupe de domination qui possède le monopole du recours à
la violence physique légitime sur un territoire déterminé.
La politique est donc, toujours d’après Weber : “ l’ensemble des
efforts que l’on fait en vue de participer au pouvoir ou d’influer sur
la répartition du pouvoir, soit entre les Etats, soit entre les
divers groupes à l’intérieur d’un même Etat. ” (Le
savant et le politique)(retour au texte)
(11)Cette
formule est le titre d’un ouvrage de Norbert Elias.(retour
au texte)
(12)
Refuser de serrer la main à un raciste ou un tortionnaire notoire
est une incivilité “ citoyenne ”.(retour
au texte)
(13)Rappelons
que pour beaucoup d’élèves du lycée, il ne s’agit
plus d’une préparation à l’exercice futur de la citoyenneté
puisque qu’ils ont atteint leur majorité civile et qu’ils sont donc,
au moins potentiellement, des citoyens.(retour
au texte)
(14)On
a cité le cas d’élèves qui se retrouvaient en difficulté
scolaire du fait de leur trop fort implication dans les conseils académiques
de la vie lycéenne.(retour au
texte)
(15)Certaines
grandes écoles prestigieuses le font bien ! (retour
au texte)

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