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enseignement ou éducation ? |
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Les
organisateurs du stage PNF de Lyon avaient envisagé d’intituler
cette intervention : " L’ECJS : éducation ou instruction ? ".
Même
si le titre a changé, l’enjeu est bien le même et on pourrait
le résumer ainsi : L’ECJS doit-elle se centrer sur l’appropriation
par les élèves d’un certain nombre de savoirs destinés
à leur permettre d’exercer leur citoyenneté de façon
plus éclairée, ou bien, doit-elle relativiser l’importance
des savoirs et se centrer sur la transmission de valeurs susceptibles d’orienter
les comportements des élèves dans un sens conforme au bien
commun dans une société démocratique.
Posé
en ces termes, on peut considérer qu’il s’agit dans une large mesure
d’un faux débat(2). Il est
vain d’opposer " éducation " et " instruction " car les deux dimensions
sont inséparables. Il est vain (et dangereux) de se poser en défenseur
de l’instruction, pour éviter d’affronter les questions épineuses
de la vie en commun au sein de l’institution scolaire ou celles (non moins
épineuses) du sens des savoirs et des apprentissages pour les élèves.
Il est vain et dangereux d’affirmer le primat de l’élève
(" l’élève au centre ") et de la relation pédagogique
en oubliant les savoirs.
Cependant,
même mal posé, ce débat renvoie à une question
fondamentale que pose François Audigier(3)
au détour d’une note de bas de page : " Il faudrait ouvrir un
débat de fond sur la relation entre, d’un côté, des
savoirs enseignés qui, dans une certaine conception, ne devraient
avoir leur légitimité que du côté de leur origine
ou de leur conformité scientifiques et ne sauraient donc être
embrigadés dans aucune cause si noble soit-elle, et, de l’autre,
des finalités éducatives qui assument ou demandent d’assumer
totalement la dimension de valeurs qu’elle comportent. "(4).
Pour ma part, je plaide pour une conception de l’ECJS qui se place résolument
du côté des savoirs plutôt que du côté
des valeurs, qui se fixe comme objectif de fournir aux élèves
les éléments d’une connaissance positive des grands enjeux
de société plutôt que du côté d’une approche
normative et comportementale(5). Je
considère, par exemple, que l’école n’a pas à enseigner
des " savoir être ", sauf à s’engager dans une logique de
conditionnement.
ECJS et questions socialement vives
En
quoi l’ECJS constitue-t-elle un enseignement spécifique au sein
du lycée ? Ce n’est pas par les méthodes pédagogiques
utilisées : de nombreux collègues de disciplines diverses
font appel au débat et à la recherche documentaire des élèves(6).
Ce n’est pas non plus par les savoirs mobilisés : les savoirs relatifs
à la famille, à l’intégration, au travail sont présents
dans d’autres disciplines scolaires(7).
Selon
moi, la spécificité de l’ECJS réside dans l’entrée
par des " questions socialement vives ". Au sein des autres enseignements
scolaires, l’objectif est de construire des progressions permettant aux
élèves de s’approprier un certain nombre de concepts, de
modes de raisonnement, de savoir faire, de problématiques…Ainsi,
l’étude de la famille en SES en seconde s’intègre dans un
programme qui vise une " première initiation aux sciences sociales
". Cette étude de la famille s’articule à l’étude
de la consommation (dans le cadre des ménages), à l’étude
de la production (source de revenus pour les ménages) etc. Certes,
des questions vives sont abordées (le divorce ou le PACS dans l’étude
de la famille, les immigrés ou le travail des femmes dans l’étude
de la population active etc.) et souvent, les professeurs prennent appui
sur ces questions vives pour créer des " situations problèmes
" favorisant les apprentissages, mais l’entrée dans le programme
ne se fait pas par les " questions socialement vives ".
Que
faut-il entendre par ce terme ?
J’adopte la définition d’Yves Alpe(8) :
"
Nous appellerons " question socialement vive " une question qui possède
les caractéristiques suivantes :
| elle interpelle sur les pratiques sociales des acteurs scolaires (dans et hors de l’institution scolaire), | |
| elle renvoie aux représentations de ces acteurs, | |
| elle est considérée par la société (globalement ou dans une de ses composantes) comme importante pour la société, | |
| elle fait l’objet d’un traitement médiatique tel que la majorité des acteurs scolaires en ont, même sommairement, connaissance. "(9). |
Rappelons, à la suite d’Yves Chevallard(10), qu’un " pacte d’instruction mobilisateur (…) ne se bâtit pas sur une liste a priori de savoirs (ou, plus généralement d’œuvres) mais sur une liste de questions sur lesquelles ceux qui nouent le pacte sont d’accord pour s’instruire. "(11). Il est vrai, qu’au fil du temps, l’institution scolaire oublie les questions auxquelles les enseignements répondent et que les enseignements et les disciplines subsistent longtemps après que les questions auxquelles ils répondaient ne sont plus considérées comme centrales par la société. Cependant, ce sont toujours les questions qui sont (ou devraient être) au cœur de la réflexion curriculaire. Comme enseignement nouveau, l’ECJS est conduit à expliciter les questions auxquelles il entend répondre, ce qui ne signifie pas que les autres enseignements ne répondent pas à des questions (et même parfois à des questions socialement vives).
Neutralité axiologique et guerre des dieux
La
mise en place de l’ECJS repose sur une ambiguïté que les membres
du GTD ont souligné à plusieurs reprises. Il existe une demande
sociale pour la mise en place au lycée (et le renforcement en collège)
d’un dispositif visant à lutter contre les incivilités, à
enseigner aux jeunes comment bien se comporter en société,
à convaincre les élèves des mérites de la société
démocratique etc. Etre citoyen, dans cette perspective, c’est ne
pas insulter les professeurs, ne pas frapper ses camarades, ne pas jeter
les papiers hors des corbeilles prévues à cet effet, se mobiliser
en faveur des organisations caritatives etc. Tous ces comportements sont
éminemment souhaitables et les parents, comme les professeurs et
les responsables de la vie scolaire peuvent contribuer à les faire
acquérir par les élèves. Mais la citoyenneté
est bien autre chose que la civilité ou le sens de la solidarité,
la citoyenneté pose la question du pouvoir politique : est citoyen
(indique le texte du GTD sur le programme de seconde) celui qui détient
une part de la souveraineté politique. Former le citoyen, c’est
donc former un individu capable de comprendre les enjeux du débat
politique, capable de débattre avec d’autres à propos de
ces enjeux, capable de formuler un choix et de le défendre dans
le débat public. Si l’ECJS a un sens, elle est donc une " éducation
au politique "(12). Une telle éducation
suppose que l’on affronte des questions controversées et non que
l’on se complaise dans un consensus mou sur des principes qui sont d’autant
plus universels qu’ils sont plus vagues. Une telle éducation suppose
aussi que l’on forme les élèves à l’exercice de l’esprit
critique(13) et non que l’on favorise
le conformisme et la conformité.
La
question qui se pose alors est celle de l’articulation entre l’ECJS et
la question des valeurs. Pour dire les choses rapidement, je considère
que l’ECJS s’arrête là ou commence la " guerre des dieux ".
Par cette expression, Max Weber(14)
souligne qu’il existe des visions dernières et fondamentales du
monde qui sont incompatibles entre elles et entre lesquelles la science
ne peut pas trancher. Chacun d’entre nous est contraint de se décider
entre ces fins ultimes (on parle à ce propos d’une conception décisionniste)(15).
Max Weber insiste aussi sur le fait que nos sociétés sont
caractérisées par un " polythéisme des valeurs ".
En effet, le " désenchantement du monde " enlève beaucoup
de légitimité aux discours qui prétendent fonder l’ordre
social (c’est-à-dire un ensemble de choix relatifs à des
fins ultimes) sur la volonté divine. On peut ajouter qu’en cette
fin du vingtième siècle, le même discrédit frappe
les conceptions selon lesquelles il existerait des " lois de l’histoire
" imposant ou légitimant tel ou tel choix politique. Reprenant une
formule d’A. Touraine, on peut affirmer qu’il n’existe plus de fondement
métasocial de l’ordre social(16).
Dans
ces conditions, le but de l’ECJS ne peut pas être de faire adhérer
les élèves à tel ou tel système de valeurs(17).
Je vais illustrer ce point à partir de l’exemple de l’avortement.
Certains collègues avancent l’idée que ce point ne pourrait
pas être abordé dans des établissements privés
catholiques. Notons tout d’abord qu’il s’agit bien d’une question relevant
du programme de seconde. Lorsqu’on s’interroge sur la famille et sur l’évolution
du droit qui lui est appliqué, l’exemple de l’avortement peut parfaitement
être retenu. S’il s’agissait de se prononcer pour ou contre l’avortement,
on serait en présence de la " guerre des dieux " opposant deux choix
ultimes irréconciliables. Pour les uns, on est en présence,
dès la conception, d’un être unique créé à
l’image de Dieu, pour les autres, c’est à travers la relation à
autrui qu’il y a véritablement émergence d’une personne et
il est préférable d’autoriser l’avortement lorsque, pour
des raisons médicale ou sociale, la grossesse n’est pas désirée.
Entre ces deux positions, nul ne peut prétendre trancher au nom
de " la " vérité ou de " la " science. Mais tel n’est pas
l’enjeu ni l’objet de l’ECJS. Si l’on étudie l’avortement c’est
pour s’interroger sur la signification de l’évolution d’une règle
de droit, sur la production sociale de cette règle, sur les relations
entre l’évolution de la législation dans ce domaine et l’évolution
plus générale de la famille, sur l’impact de cette autorisation
de l’avortement en ce qui concerne la fécondité etc. Toutes
ces questions sont des questions de fait, sur lesquelles les élèves
peuvent constituer une documentation et à propos desquelles ils
peuvent débattre ne confrontant les idées reçues et
l'information collectée. La réflexion sur les valeurs n’est
pas absente d’une telle approche(18).
On pourra par exemple se demander pourquoi le législateur a prévu
le droit, pour les médecins, de faire jouer une clause de conscience
en refusant de pratiquer l’avortement. Ce droit, qui reconnaît donc
le pluralisme des valeurs, peut entrer en contradiction avec le droit des
femmes à avoir recours à l’avortement. On pourra souligner
aussi que le droit à l’avortement n’est pas l’obligation d’avorter
et que la politique de la Chine dans ce domaine fait l’objet d’une large
réprobation. De même, le gouvernement suédois a récemment
présenté ses excuses et a reconnu que l’on avait eu recours
à des pratiques d’avortement ou de stérilisation à
des fins eugéniques. Le respect des droits individuels et la reconnaissance
du pluralisme des valeurs, n’autorisent pas certains à imposer à
d’autres leurs propres valeurs. Les tribunaux ont condamné des manifestants
qui tentaient de s’opposer par la force au fonctionnement de centres d’IVG
et aux Etats-Unis l’action de commandos qui exécutent des médecins
pratiquant l’avortement fait l’objet d’une large réprobation et
de condamnations pénales lorsque les coupables sont arrêtés
.
D’autres
exemples pourraient être développés, en particulier
l’exemple du racisme ou des droits de l’homme. Beaucoup de collègues
affirment : " le racisme ne se discutent pas ". S’ils veulent dire qu’il
ne saurait être question d’organiser en ECJS un débat " Pour
ou contre le racisme ", ils ont raison. Par contre, on peut débattre
du racisme à partir d’une question du type " Les français
sont-ils racistes ? " ou mieux : " Comment le racisme a-t-il évolué
en France depuis 30 ans et comment peut-on expliquer cette évolution
? ". On ne manque pas alors de documents statistiques, d’analyses sociologiques,
de travaux historiques, de productions audiovisuelles pour analyser la
question.
Il
me semble que cette posture est plus à même de conduire les
élèves à une citoyenneté lucide qu’une posture
qui consisterait à multiplier les admonestations antiracistes vertueuses.
ECJS et " pluralisme raisonnable "
Ce
qui caractérise les sociétés modernes, c’est donc
la reconnaissance d’un " pluralisme raisonnable " (J. Rawls). Il n’appartient
pas à l’Etat, et par conséquent à l’école,
d’imposer les règles de la " vie bonne ". Là encore un exemple
peut éclairer le débat. Il existe aux Etats-Unis des Etats
où les relations homosexuelles entre adultes consentants sont punies
par la loi. L’Etat (la puissance publique) s’arroge donc le droit de sanctionner
des comportements qu’il juge contraire à la nature ou à la
volonté divine. Il existe cependant une tendance lourde des sociétés
modernes à admettre que, dès lors que la liberté et
l’intégrité physique d’autrui n’est pas menacée, chacun
est libre de pratiquer la sexualité de son choix. On peut étendre
ce constat à bien d’autres domaines, en particulier à ceux
qui relèvent de la vie familiale ou de la vie de couple. C’est ainsi
que la loi ou la jurisprudence ont progressivement reconnu les droits des
enfants naturels et adultérins, les droits de la concubine (même
lorsque le concubin est marié) etc. La réflexion sur le PACS
peut s’inscrire dans cette logique : officialiser une vie de couple ouverte
aussi bien aux hétérosexuels qu’aux homosexuels, c’est s’inscrire
dans cette perspective selon laquelle l’Etat n’a pas à intervenir
dans ce qui relève de la vie privée(19).
Un débat sur le PACS en ECJS doit donc avoir pour objectif d’identifier
les arguments favorables ou hostiles à cette nouvelle règle
de droit, de situer ce débat dans l’évolution historique,
de rattacher les arguments aux fins ultimes des protagonistes etc.
Mais
on peut se demander, dans cette perspective, où les valeurs, les
normes sociales, les règles juridiques sont une production de la
société, comment la vie collective est possible. Ou encore,
comment des règles peuvent-elles s’imposer à tous dès
lors que l’on repousse à la fois une origine divine de l’ordre social
et une théorie du droit naturel. Une réponse particulièrement
stimulante est apportée sur ce point par les travaux de J. Habermas,
dont il n’est pas douteux qu’ils ont alimenté la réflexion
du GTD. Pour Habermas (héritier de l’Ecole de Francfort et de la
sociologie critique), " le citoyen n’est plus d’abord conçu comme
celui qui se soumet à un pouvoir légitime ou peut se prévaloir
de droits au sens libéral du terme. Il se définit désormais
comme un sujet conscient qui participe au processus continu par lequel
la société se réfléchit et décide de
soi. "(20). Habermas, lui aussi,
constate que les sociétés modernes sont caractérisées
par " un pluralisme des visions du monde "(21)
et cependant les membres de ces sociétés continuent à
mener des controverses pour justifier sur le plan moral leurs prises de
position. Dès lors, ce qui devient essentiel, c’est le principe
de discussion lui-même : " Faute d’accord substantiel quant au
contenu des normes, les intéressés se voient désormais
renvoyés au fait, en quelque sorte neutre, que chacun d’entre eux
participe à une forme de vie qui, quelle qu’elle soit, est fondée
sur la communication et structurée par l’entente au moyen du langage.
"(22)
A
la lumière de cette analyse, le débat argumenté n’est
pas une simple méthode pédagogique, il constitue le moyen
grâce auquel les élèves se préparent à
participer à une démocratie délibérative. Cette
forme de démocratie (qui ne se limite pas à la démocratie
représentative et ne se confond pas avec une impossible démocratie
directe) a aussi, comme le souligne Stéphane Haber, une fonction
intégratrice : " dans nos sociétés caractérisées
par une hétérogénéité croissante des
modes de vie, l’unité de la " république " ne peut plus être
celle d’individus soudés autour d’une vision du monde fixe et univoque,
mais seulement celle d’une culture démocratique partagée
qui favorise ensemble le pluralisme et la participation, l’autonomie collective
et le respect des règles de décision."(23)
Le risque du relativisme
On
peut s’inquiéter de la conception défendue dans cette intervention.
Ne conduit-elle pas à un relativisme sans rivage ? N’est-il pas
dangereux de présenter à de jeunes esprits une situation
aussi ouverte ? N’est-il pas nécessaire de présenter comme
indiscutables quelques principes universels ?
Il
faut tout d’abord souligner la distinction nécessaire entre l’enseignement
que constitue l’ECJS et l’ensemble des problèmes qui concernent
la vie scolaire (comportements des élèves en classe et dans
le reste de l’établissement ; respect du règlement intérieur
; respect des droits des élèves en matière de réunion,
d’association, d’affichage ; etc.). Il ne me semble pas contradictoire
de montrer à la fois que les règles de la civilité
sont le produit d’une histoire (à travers les travaux de N. Elias
notamment) et de demander le respect des manières de table ici et
maintenant. Bien évidemment, ce qui se dit et s’apprend en ECJS,
ne peut pas ne pas avoir de conséquence sur la vie scolaire, mais
il s’agit bien de deux sphères distinctes mais articulées.
En faisant mieux apparaître le fondement des règles qui régissent
la vie collective, l’ECJS peut renforcer l’intégration des élèves
à la vie scolaire, elle peut aussi être un facteur de changement
si elle conduit les élèves à revendiquer un plus grand
respect de leurs droits.
Mais
au delà des inquiétudes qui se font jour à propos
de la vie scolaire, le problème du relativisme est plus fondamental.
Les élèves ne vont-ils pas conclure que toutes les règles
se valent, que tout n’est qu’affaire d’opinion ?
Ce
risque peut, me semble-t-il être évité à partir
de trois types de considérations :
| Tout d’abord, parce que l’ECJS s’appuie sur des savoirs solides, elle vise à montrer précisément que tous les discours ne se valent pas. Par exemple, la réponse aux thèses des négationnistes(24) n’est pas affaire d’opinion, mais de méthode historique, de construction des faits, de travail sur les sources et les témoignages. Les négationnistes sont des imposteurs sur le plan scientifique, il ne s’agit pas de les combattre parce que leurs opinions ne sont pas " politiquement correctes ", mais parce que leurs travaux ne sont pas scientifiquement recevables. | |
| Un second rempart contre le relativisme réside dans l’introduction dans la classe du débat " sous voile d’ignorance " (J. Rawls). Il me semble possible, à titre d’exercice pédagogique, de proposer aux élèves de se prononcer sur des " règles de juste conduite " en leur demandant d’imaginer ces règles pour un univers au sein duquel ils ignorent leur position(25). Une idée voisine sur ce point de celle de Rawls, me semble-t-il, est formulée par J. Habermas : " Une loi est valide au sens moral lorsque tous, adoptant le point de vue de tout un chacun, sont susceptibles de l’accepter. (…) Par conséquent, une personne adopte le point de vue moral dès lors que, tel un législateur démocratique, elle se demande si la pratique résultant de l’obéissance générale à une norme hypothétiquement envisagée pourrait être acceptée par toutes les personnes susceptibles d’être concernées en tant que colégislateurs potentiels "(26) | |
| Enfin, un troisième rempart contre le relativisme, pourrait être la réflexion sur la rationalité des valeurs(27). On peut faire réfléchir les élèves au fait que les hommes et les femmes ont de bonnes raisons d’adhérer à telle ou telle valeur et que lorsqu’ils y adhèrent, des irréversibilités sont créées. A la suite de L. Dumont et de G. Duby, on peut souligner que la vision chrétienne du monde a contribué de façon décisive à faire émerger le concept de personne et l’idée de l’égalité fondamentale des individus. Cette conception, l’Eglise catholique l’a appliquée au mariage en faisant reposer ce sacrement sur le consentement individuel. On peut se demander si la volonté affirmée aujourd’hui de faire prévaloir les droits individuels sur les contraintes institutionnelles, n’est pas la conséquence lointaine et imprévue du choix de valeurs individualistes pour fonder le mariage. |
Ces trois remparts contre le relativisme, relèvent de conceptions assez radicalement différentes (Habermas n’est pas Boudon et réciproquement), mais sur le plan pédagogique, je plaide pour un certain éclectisme : au gré des interventions des élèves, des problèmes rencontrés on peut mobiliser tel ou tel type de réponse.
Conclusion
L’ECJS,
même si les conditions de sa mise en place sont loin d’être
satisfaisantes, offre aux enseignants un espace de liberté. Il s’agit
de se confronter à des questions essentielles pour la citoyenneté
à partir de thèmes qui sont au cœur des débats contemporains
(famille, travail, intégration, incivilités et déviance,
pour ce qui concerne la classe de seconde). Ce travail sur la citoyenneté
permettra aux élèves de mieux s’approprier (en les réutilisant)
des savoirs appris ailleurs (en histoire, en SES, en langues vivantes,
en EPS…). Il permettra aussi aux élèves d’acquérir
de nouveaux savoirs dans le cadre de ses recherches documentaires. Il permettra
enfin de faire l’expérience de la confrontation raisonnée
d’arguments, de la fécondité de la délibération
collective au sein d’un espace public. Ni catéchisme républicain,
ni morale civique, ni apprentissage du conformisme et de la soumission,
mais exercice de la raison et de l’esprit critique, recours aux savoirs
pour éclairer des choix politiques, tel est l’enjeu de l’ECJS. Fondamentalement,
c’est la pensée de Condorcet, prolongée par les débats
contemporains en philosophie politique qui est au cœur de cet enseignement.
Bibliographie
| Boudon R. : Le juste et le vrai ; études sur l’objectivité des valeurs et de la connaissance, Fayard, 1995 | |
| Boudon R. : Le sens des valeurs, PUF, Coll. Quadrige, 1999 | |
| Boy D. et Mayer N. (dir.) : L’électeur a ses raisons, Presses de Sciences Po, 1997 | |
| Caillé A. : Jugements de fait et jugement de valeur chez Emile Durkheim et Max Weber In H. Brochier et alii (dirs) : L’économie normative, Economica, 1997 | |
| Durkheim E. : Jugements de valeur et jugements de réalité (1911) in Sociologie et philosophie (1924), PUF, Coll. Quadrige, 1996 | |
| Haber S. : Habermas et la sociologie, PUF, 1998 | |
| Mesure S. (dir.) : La rationalité des valeurs, PUF, Coll. Sociologies, 1998 | |
| Riffault H. : Les valeurs des français, PUF, Coll. Sociologies, 1994 | |
| Stoezel J. : Les valeurs du temps présent, PUF, Coll. Sociologies, 1983 | |
| Strauss L. : Droit naturel et histoire (1949), Flammarion, Coll. Champs, 1986 (1ère éd. française 1954) |
Notes
(1)
Professeur de sciences économiques et social au Lycée Thiers,
Marseille. Responsable du groupe ECJS à l’IUFM d’Aix-Marseille.
Conformément à l’usage, les propos tenus au cours de cette
intervention n’engagent pas les institutions au sein desquelles l’auteur
travaille. Ce texte est la mise en forme, quelque peu développée,
d’une intervention orale prononcée à partir de simples notes.
Le passage de l’oral à l’écrit comporte des contraintes et
conduit à quelques reformulations. J’espère que les participant(e)s
au stage PNF de Lyon retrouveront bien ici la substance de mes propos.
(retour
au texte)
(2)
S. Johsua insiste sur ce point dans son livre « L’école entre
crise et refondation » (Editions La dispute, 1999). Il place le débat
« éducation versus instruction » dans la liste des «
oppositions convenues sempiternellement déclinées ».
Il insiste sur le fait que la controverse entre les partisans d’une Ecole
chargée de suppléer les familles par une pédagogie
adaptée et les défenseurs des disciplines académiques
et du retour aux pédagogies traditionnelles, contribue à
faire perdre à l’école ses points de repères.(retour
au texte)
(3) Professeur de sciences de l’éducation à l’université
de Genève.(retour au texte)
(4)
F. Audigier : « L’éducation civique dans l’enseignement secondaire
», Revue IREHG, n°7, Automne 1999 (page 17).(retour
au texte)
(5) F. Audigier, qui développe une approche beaucoup plus nuancée que la mienne, exprime cependant son inquiétude lorsquil constate : « un accent insistant est de plus en plus mis sur une éducation « comportementale ». Lutter contre les incivilités, garantir un minimum de paix dans les établissements scolaires est évidemment une priorité. Le risque est de noyer les contenus disciplinaires dans ces perspectives. », « Léducation civique dans lenseignement secondaire », Revue IREHG, n°7, Automne 1999, (page 25)(retour au texte)
(6)
Ceux qui s’imaginent que l’ECJS va constituer un levier pour faire évoluer
les pratiques pédagogiques au lycée se trompent. Certes,
là où l’ECJS se déroulera convenablement, il y aura
peut-être une demande des élèves pour voir se développer
ce type d’approche du savoir. Mais, chaque fois qu’un enseignant ou une
équipe innovent, les élèves formulent aussi une demande
de renouvellement des pratiques pédagogiques…sans que cela conduise
à des évolutions majeures. Si, dans les hautes sphères
du ministère, on souhaite vraiment favoriser l’innovation pédagogique,
alors il faut accorder plus de moyens à la formation continue des
enseignants, il faut faire évoluer les locaux des lycées
(où vont bien pouvoir se réunir les multiples petits groupes
de l’ECJS, des TPE, de l’aide individualisé ?), il faut accroître
considérablement les moyens documentaires et les postes de documentalistes.(retour
au texte)
(7)
Histoire et géographie, philosophie, SES, lettres etc. Le GTD souligne
que le droit est le seul savoir nouveau qui doit être mobilisé
en ECJS, cela n’est vrai que dans l’enseignement général
car les élèves des sections technologiques tertiaires étudient
le droit.(retour au texte)
(8)
Maître de Conférence de sociologie, directeur-adjoint de l’IUFM
d’Aix-Marseille.(retour au texte)
(9)
Y. Alpe : « Quelle(s) légitimité(s) pour les savoirs
scolaires sur la société : questions socialement vives, rapports
aux savoirs et stratégies didactiques », Document de travail,
IUFM d’Aix-Marseille, novembre 1999.(retour au texte)
(10)
Professeur de mathématiques à l’IUFM d’Aix-Marseille.(retour
au texte)
(11)
Yves Chevallard : « Questions vives, savoirs moribonds : le problème
curriculaire aujourd’hui », Actes du colloque Défendre et
transformer l’école pour tous, Marseille 3,4, 5 octobre 1997. (Les
Actes de ce colloques sont disponibles sur un CD-Rom diffusé par
l’IUFM d’Aix-Marseille)(retour au texte)
(12)
Ce qui n’a rien à voir avec une éducation politique comme
je cherche précisément à le montrer dans ce texte.(retour
au texte)
(13)
Soulignons, une fois de plus, que l’ECJS n’a pas le monopole de l’éducation
à l’esprit critique, toutes les disciplines scolaires y contribuent
(ou devraient y participer). L’ECJS est seulement un dispositif supplémentaire
permettant d’exercer cet esprit critique sur des questions relatives à
la citoyenneté. (retour au texte)
(14)
M. Weber : Le savant et le politique (1919), (préface de R. Aron),
Coll.10-18, UGE, 1963(retour au texte)
(15)
Le décisionnisme fait l’objet d’un vif débat en sociologie
comme en philosophie (voir en particulier les travaux de Léo Strauss
et, plus récemment, de Raymond Boudon). Mon objectif n’est pas de
trancher ce débat (j’en suis bien incapable), ma position est de
nature pédagogique et didactique : la reconnaissance du polythéisme
des valeurs est une condition pour faire de la classe un espace de débat
reposant sur les savoirs et non un lieu d’affrontement entre des jugements
de valeur.(retour au texte)
(16)
« Nous entrons seulement dans un type de société où
aucune transcendance, ni celle des dieux, ni celle de l’homme, ni celle
de l’évolution, ne soumet plus l’action collective à un sens
qui la dépasse ; dans une société qui n’a ni lois
ni base, qui n’est rien d’autre qu’un réseau d’actions et de rapports
sociaux. » A. Touraine : La voix et le regard, Seuil, 1978, (page
10).(retour au texte)
(17)
Beaucoup de dictionnaires de sociologie ne donnent pas de définition
précise du concept de « valeur ». C’est le cas, par
exemple du Lexique de sciences sociales de M. Grawitz (Dalloz). La définition
proposée dans le Dictionnaire de sociologie publié
chez Hatier sous la direction de Jean Etienne, me semble très synthétique
et très pertinente : « Les valeurs sont des idéaux
collectifs qui définissent dans une société donnée
les critères du désirable : ce qui est beau et laid, juste
et injuste, acceptable ou inacceptable. Ces valeurs sont interdépendantes.
Elles forment ce que l’on appelle des « systèmes de valeurs
», elles s’organisent pour former une certaine vision du monde. »
(page 316 du dictionnaire cité).(retour au texte)
(18)
Il s’agit bien d’une réflexion sur les valeurs et non de l’inculcation
de valeurs. Un certain nombre d’enquêtes permettent une intéressante
réflexion sur les valeurs (voir en particulier les ouvrages publiés
sous la direction de Jean Stoezel et d’Hélène Riffault où
il est question des valeurs des français à l’égard
de la famille et du travail notamment).(retour au texte)
(19)
Le libéralisme politique est donc une composante de la modernité,
mais il faut insister sur le fait que son articulation avec le libéralisme
économique est problématique.(retour au texte)
(20)
S. Haber : « Habermas : les voies de la démocratie radicale
», Magazine littéraire, n° 380, octobre 1999 (page 52).(retour
au texte)
(21)
J. Habermas : L’intégration républicaine (1996), Fayard,
1998 (page 55).(retour au texte)
(22)
J. Habermas : L’intégration républicaine (1996), Fayard,
1998 (page 55).(retour au texte)
(23)
S. Haber : « Habermas : les voies de la démocratie radicale
», Magazine littéraire, n° 380, octobre 1999 (page 54).(retour
au texte)
(24)
Je ne propose pas de traiter le négationnisme en ECJS, surtout si
les élèves ne posent pas le problème. Je prends cet
exemple dans le but d’illustrer mon point de vue selon lequel il faut autant
que possible, déplacer le débat du champ des opinions (voire
des préjugés) sur lequel se placent assez spontanément
les élèves, vers le champ du débat scientifique. Rappelons
que la fécondité pédagogique de la démarche
du « débat scientifique dans la classe » a été
depuis longtemps soulignée dans l’enseignement des sciences de la
nature.(retour au texte)
(25)
Toujours à titre d’exemple on peut proposer aux élèves
d’imaginer les règles relatives à la vie d’un lycée
dans lequel il ne savent pas s’ils occuperont la position de professeur,
d’élève (bon ou mauvais), de CPE, de surveillant, d’agent,
de surveillant etc…(retour au texte)
(26)
J. Habermas : L’intégration républicaine (1996), Fayard,
1998 (page 45).(retour au texte)
(27)
Ce type de réflexion a été popularisé par R.
Boudon en France au cours des dernières années.(retour
au texte)
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Une bibliographie indicative sur l'ECJS
Quelques citations sur l'ECJS
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