Document 1
Qu’est-ce que la géographie ? (1882)
Il y a donc nécessité à apprendre la géographie, tout le
monde est d’accord sur ce point ; mais une question se pose avant
tout : Qu’est-ce que c’est géographie ? « C’est la description
de la terre », répond la vieille et excellente définition. La description
de la terre, soit ; mais toutes les sciences, excepté l’astronomie, ont
leur siège sur la terre, et peuvent entrer dans cette définition. Où nous
arrêtons-nous ? Voilà ce qu’il faut tout d’abord examiner.
L’ancienne école géographique simplifiait hardiment la
question. On apprenait, et on apprend encore trop souvent, une enfilade de noms
groupés par catégories. « Il y a 6 caps, dont voici les noms ; il y a
12 chaînes de montagnes, dont 5 grandes et 7 petites ; il y a quatre
points cardinaux, il y a cinq parties du monde ; il y a quatre races
d’hommes, il y a cinq océans. » Que sont-ce ces montagnes, comment se
groupent ces hommes, que se passe-t-il sur ces océans, quel est le caractère des
diverses parties du monde ? L’enfant l’ignorera, l’homme ne l’apprendra
pas ensuite ; il se hâtera tout au contraire d’oublier ce qu’on lui aura
appris. C’est ce point de vue faux et incomplet qui a fait renfermer la
géographie dans l’enseignement littéraire. (…)
Tout autre, par opposition est l’école géographique moderne,
surtout en France. Elle veut tout embrasser, elle ne connaît pas de
bornes ; tout est géographie, tout est lié avec tout, les rapports se
multiplient, s’enchevêtrent ; la statistique, l’économie politique, les
institutions sociales, la production comparée, les budgets, la magistrature,
l’effectif et les grades de l’armée, les attributions des préfets, le jeu de la
constitution, tout cela doit, aux termes des programmes, faire partie de
l’enseignement géographique. – Où est la limite , Que doit-on enseigner ?
Jusqu’où est-on dans la géographie et à partir de quel point n’y est-on
plus ? Voilà la première question qu’il nous fut résoudre. Avant de parler
des méthodes, tâchons de savoir quels objets ces méthodes devront appliquer.
Et tout d’abord demandons-nous à quels différents points de
vue la Terre peut être considérée. Rien qu’en posant cette question, nous
entrevoyons déjà la réponse, soit en elle-même comme un organisme indépendant,
soit comme un ensemble de faits en rapport avec d’autres faits. Parmi ces
faits, les uns sont des causes, par exemple la situation du monde terrestre, la
rotation, la révolution annuelle, d’où dépend l’organisation même de la
planète ; d’autres sont le résultat de cette organisation, par exemple les
climats, la végétation, l’existence des animaux, le développement de l’espèce
humaine. Voilà déjà le champ de la géographie qui se circonscrit : cette
science devra décrire la terre comme un organisme planétaire, siège de phénomènes
et de mouvements divers, et parmi ces phénomènes elle s’occupera de ceux qui se
rapportent directement à la conformation actuelle du globe, et de ceux qui
mettent ce globe en rapport avec le monde animé, avec l’homme, sommet de
l’échelle des êtres. Nous partirons donc non point de l’astronomie, mais du
point où l’astronomie touche à la surface terrestre, c’est-à-dire de la
cosmographie, du soleil, du système planétaire. Et nous aboutirons, non point à
l’histoire, mais au point ou l’histoire touche à la surface terrestre,
c’est-à-dire à la répartition des peuples, à l’effet des climats, au groupement
des nations, au va-et-vient des empires. Sur la route, nous rencontrerons
d’autres sciences : la géologie qui nous dira les conditions les
conditions dans lesquelles s’est formée la surface terrestre ; la
météorologie, qui nous dira uniquement comment l’atmosphère se comporte se
comporte avec cette surface ; la botanique, à laquelle nous demanderons
simplement quels effets les plantes subissent des formes ou de la nature de
cette même surface ; la zoologie, qui n’aura pas autre chose à nous dire
que les rapports des grands groupes d’animaux avec cette surface. De même, pour
toutes autres choses, la géographie s’arrêtera au point où elle quitterait la
surface terrestre et commencerait à considérer des choses qui y sont
étrangères.
Le lieu d’une bataille, le relief d’un massif rocheux, l’aire
d’une végétation particulière, l’étendue d’un climat, la densité d’un peuple,
cela sera de la géographie. Mais le nom des généraux qui ont livré cette
bataille, les caractères spécifiques de cette végétation, les attributions ou
les appointements de fonctionnaires de ce peuple, ce ne sera plus de la
géographie.
Il nous est donc facile maintenant de définir et de délimiter
la géographie ; c’est l’étude de la surface terrestre, et des rapports de
cette surface avec l’univers ou avec les êtres qu’elle porte.
Pour que cette étude soit fructueuse et complète, l’élève
devra savoir le nom des accidents de
terrain, des caps, des golfes, des peuples, des montagnes, des déserts :
c’est là l’objet de la nomenclature ; il devra savoir où sont situés les
uns par rapport aux autres, les
accidents de terrain ou les peuples que ces noms désignent : c’est là
l’objet de la cartographie ; il devra surtout savoir ce que sont ces pays, ce que sont ces peuples, en connaître la
physionomie et la manière d’être : c’est à ce prix seulement qu’il fera
vraiment de la géographie.
SCHRADER, F. (1882) Article "géographie" in Dictionnaire de pédagogie et d'instruction
primaire, F. Buisson (dir.). Paris : Hachette, p. 1151-1160.
Épistémologie : qu’est-ce que la
géographie ? / P. CLERC / PCL1 / IUFM Aix-Marseille
Document 2 La géographie : quelques définitions
contemporaines
Hidebert Isnard, Jean-Bernard Racine, Henri Reymond : "L'organisation de l'habitat construit par
l'homme autrement de l'espace géographique, tel est le domaine de recherche de
notre discipline" (in Problématiques de la géographie, 1981)
Roger Brunet, Robert Ferras, Hervé Théry : "1 L'une des sciences des phénomènes de
société. La géographie a pour objet la connaissance de cette oeuvre humaine
qu'est la production et l'organisation de l'espace. 2 L'ensemble des lieux d'un
espace donné, pris dans leurs différenciations, leurs caractéristiques, leurs
relations internes et externes, leur organisation" (in Les mots de la
géographie dictionnaire critique, 1992, p. 214)
Pierre Pech et Hervé Régnault : "Cette discipline a pour objet l'étude de
l'espace (...) d'un espace qui est avant tout un volume. D'un côté ce volume
est limité par le centre de la terre. De l'autre, il est limité ou illimité
comme l'univers. Il n'est pas abusif de dire que l'objet de la géographie,
c'est la planète, la terre et les hommes. " (in Géographie physique,
1992, p. 2)
Philippe Pinchemel : "Cette géographie recentrée se situe dans le
domaine des sciences humaines sans doutes permis (...) La géographie, science
de l'espace terrestre et de son organisation" (in La face de la terre,
1995, p. 27)
Roger Brunet : "Nombreux sont ceux aujourd'hui qui admettent que la géographie a pour
objet central d'étude l'organisation et la différenciation de l'espace - de
l'espace des hommes ajouteraient volontiers la plupart de ceux-ci (...)
l'espace géographique, c'est l'humanité qui l'a créé et qui continue de le
modeler en incorporant ou en contestant ses héritages (...) dès qu'il n'y a
plus de dimension spatiale, le géographe cesse d'exister" (in Champs
et contrechamps raisons de géographes, 1997, p. 7 et 15)
Rémy Knafou : "Pour simplifier beaucoup, on dira qu'en un demi-siècle, la géographie
est passée du champ des sciences de la nature à celui des sciences sociales en
une migration unique dans l'histoire des sciences et dont les géographes
eux-mêmes n'ont pas fini de mesurer les conséquences. " (In L'état de
la géographie, 1997, p. 11)
Antoine Bailly : "La géographie (...) a pour objectif de nous faire comprendre
l'organisation des hommes et des activités sur terre, d'expliquer les relations
entre les milieux et les sociétés, d'appliquer ces connaissances pour mieux
aménager, de façon durable, ces lieux de vie dans le respect de l'environnement
des hommes" (in Voyage en géographie, 1999, p. 2)
Jacques Lévy : "La dimension spatiale de l'étude des sociétés" (in Le tournant
géographique, 2000, p. 22)
Épistémologie :
qu’est-ce que la géographie ? / P. CLERC / PCL1 / IUFM Aix-Marseille
Document
3 : La science de l’organisation de l’espace
Une
science dont l’objet est l’espace ?
Cet
ouvrage se propose de traiter des rapports existant entre le sport, la
géographie et l’aménagement et de montrer les apports que ces disciplines
peuvent fournir à la connaissance du sport dans la société. La géographie,
au-delà du stockage d’informations et de la description de paysages sportifs, cherche
à comprendre par l’analyse les raisons pour lesquelles tel lieu a telle
configuration ; elle accorde une grande place aux problèmes de
localisation. Les lieux sont un moyen d’identification pour beaucoup de sports
d’équipes qui participent à la territorialisation des espaces urbains alors que
le développement de sports individuels concerne de plus en plus de vastes sites
de pleine nature.Dans tous les cas, la géographie s’intéresse à la manière dont
l’espace est occupé, aux flux, aux mobilités et aux interactions entre lieux et
organisations. Ce livre utilise les recherches encore peu connues, menées en
France sur le sport mais il fait aussi largement appel aux travaux étrangers en
particulier anglo-saxons. Il se fonde sur les méthodes de la géographie et de
l’aménagement pour promouvoir une géographie du sport.
AUGUSTIN,
J-P. Sport, géographie et
aménagement. Paris : Nathan, 1995, p. 4-5
Une
science ?
Le
géographe, pas plus qu’un autre scientifique, ne peut s’en tenir à décrire des
résultats. Il doit identifier ce qui est en cause, et qui crée l’espace de
l’humanité. les modalités et les règles de production de l’espace sont
infiniment complexes par leurs résultats et leurs applications quotidiennes,
mais plutôt simples dans leurs principes. La complexité est un constat, non une
explication. Or modalités et règles sont connaissables. Elles tiennent à
quelques stratégies essentielles, soutenues par des structures fortes, et
menées par des catégories d’acteurs peu nombreuses. (…)
C’est
pourquoi il m’a semblé nécessaire de réfléchir d’abord aux modes de production
de l’espace, à leurs acteurs et à leurs intérêts ; puis aux lois de la
production d’espaces géographiques et aux formes qui en découlent, qui en
retour les contraignent, et de toute façon les dévoilent quand on a appris à
les lire ; aux objets géographiques qui en résultent ; enfin aux
enjeux de la connaissance géographique.
BRUNET,
R. Le déchiffrement du
monde. Théorie et pratique de la géographie. Paris : Belin, 2001, p. 9
Une
science sociale ?
Le
livre ne comporte aucun chapitre préalable sur la géographie physique de la
France. En revanche, le premier chapitre tente d’élucider la part prise par les
grands traits de la constitution physique de la France dans l’organisation
progressive du territoire. Nous sommes conduits ainsi à réhabiliter les lignes
de partage des eaux et le rôle de grands bâtis morphostructuraux. C’est
d’ailleurs l’occasion de montrer que la France est partie intégrante de
l’Europe, tant il est vrai que les Alpes ou l’organisation hydrographique de
l’Europe ont joué un rôle essentiel dans le développement des grandes voies
commerciales, dans l’installation des systèmes urbains ou dans les rapports
entre les empires qui se sont partagés l’Europe occidentale. S’agissant de la
France, l’action des Capétiens apparaît comme essentielle dans cette
organisation physico-historique, avec le basculement du territoire vers le
nord, autour de la capitale.
DAMETTE, F.
et SCHEIBLING, J. La France. Permanences et mutations. Paris : Hachette, 1999,
p. 3.
Épistémologie :
qu’est-ce que la géographie ? / P. CLERC / PCL1 / IUFM Aix-Marseille
Document 5 : une conception de
la géographie au XIXème siècle
Mesdames,
Messieurs,
Je
viens vous parler de géographie. La géographie est ici une nouvelle
venue ; elle n’a pas encore fait son entrée dans les soirées de la
Sorbonne, et en présence d'un auditoire moins bien disposé, elle aurait fort à
redouter la détestable réputation qu’on lui fait quelquefois d’être une longue
et ennuyeuse nomenclature de noms propres. C'est une calomnie, vous le savez,
répandue peut-être par de mauvais écoliers qui n'avaient pas pu l'apprendre, et
qui ont pris le vocabulaire d’une langue pour sa littérature. La géographie est
la sœur de l’histoire ; elle a droit aux mêmes égards : si l'une nous
fait connaître les développements successifs de l'humanité dans le temps,
l’autre nous montre le développement simultané des diverses nations qui
composent la grande famille humaine. L'une nous présente le passé, l'autre le présent.
La géographie, c'est une mine inépuisable pour le moraliste qui peut y voir
d’un même coup d'œil, en embrassant les divers points du globe, des
civilisations à leur naissance, à leur
apogée, à leur déclin. La géographie, c'est une mine inépuisable pour le
politique qu'elle éclaire en lui faisant connaître les rapports naturels des
nations entre elles, leurs alliances et leurs antipathies. La géographie, c’est
l’alliée du commerce : elle le suit dans les routes qu'il s'est frayés à travers les deux hémisphères, et souvent,
autrefois comme aujourd'hui, elle l'a guidé et le guide dans des routes qui
n’étaient pas encore tracées; elle lui fait connaître les points du globe où il
peut se diriger, les besoins qu'il doit aller satisfaire. La géographie est un
complément nécessaire de l’économie politique, à laquelle est liée par des
liens non moins étroits qu’à l’histoire.
Introduction
d’une conférence d’Émile Levasseur sur « les découvertes récentes de
l’Afrique » publiée dans le Journal
des économistes en mars 1865
Épistémologie :
histoire de la géographie française (1) / P. CLERC / PCL1 / IUFM Aix-Marseille
Document 7 : plan de la Géographie Universelle
Paul VIDAL DE LA BLACHE et Lucien GALLOIS (dir.) A. Colin
|
Tome |
Espace
étudié
|
Auteur |
Année
de publication |
|
I |
Iles
Britanniques |
Albert
DEMANGEON
|
1927 |
|
II |
Belgique,
Luxembourg, Pays-Bas |
Albert DEMANGEON |
1927 |
|
III |
Scandinavie
(Danemark, Norvège, Suède) et régions polaires boréales |
Maurice ZIMMERMANN |
1933 |
|
IV |
Europe
centrale Vol. 1 :
généralités, Allemagne |
Emmanuel DE MARTONNE |
1930 |
|
Europe
Centrale Vol. 2 :
Suisse, Autriche, Hongrie, Tchécoslovaquie, Pologne, Roumanie |
1931 |
||
|
V |
États de
la Baltique - Russie |
Pierre CAMENA D'ALMEIDA |
1932 |
|
VI |
France Vol. 1 :
France physique |
Emmanuel DE MARTONNE |
1942 |
|
France Vol. 2 :
France économique et humaine (1) |
Albert DEMANGEON |
1945 |
|
|
France Vol. 3 :
France économique et humaine (2) |
1946 |
||
|
VII |
Méditerranée,
Péninsules méditerranéennes Vol. 1 :
généralités, Espagne, Portugal |
Max SORRE et Jules SION (généralités) Max SORRE (Espagne, Portugal) |
1934 |
|
Méditerranée,
péninsules méditerranéennes Vol. 2 :
Italie, pays Balkaniques |
Jules SION (Italie) Jules SION et Yves CHATAIGNEAU
(pays Balkaniques) |
1934 |
|
|
VIII |
Asie
occidentale Haute Asie |
Raoul BLANCHARD Fernand GRENARD |
1929 |
|
IX |
Asie des
Moussons Vol. 1 :
Généralités, Chine, Japon |
Jules SION |
1928 |
|
Asie des
Moussons Vol. 2 :
Inde, Indochine, Insulinde |
1929 |
||
|
X |
Océanie Régions
polaires australes |
Paul PRIVAT-DESCHANEL Maurice ZIMMERMANN |
1930 |
|
XI |
Afrique
septentrionale et occidentale Vol. 1 :
généralités, Afrique du Nord |
Augustin BERNARD |
1937 |
|
Afrique
septentrionale et occidentale Vol. 2 :
Sahara, Afrique Occidentale |
1939 |
||
|
XII |
Afrique
Orientale, équatoriale et australe |
Fernand MAURETTE |
1938 |
|
XIII |
Amérique
septentrionale Vol. 1 :
généralités, Canada |
Henri BAULIG |
1935 |
|
Amérique
septentrionale Vol. 2 :
États-Unis |
1936 |
||
|
XIV |
Mexique et
Amérique centrale |
Max SORRE |
1928 |
|
XV |
Amérique
du Sud Vol. 1 :
généralités, Guyanes, Brésil |
Pierre DENIS |
1927 |
|
Amérique
du Sud Vol. 2 : Venezuela,
Colombie, Équateur, Pérou, Bolivie, Chili, République Argentine, Paraguay,
Uruguay |
1927 |
Épistémologie :
histoire de la géographie française (1) / P. CLERC / PCL1 / IUFM Aix-Marseille
Document 8 : avant-propos (extrait) de
la Géographie Universelle
L'œuvre qui commence avec ce volume était en
préparation avant la guerre. Vidal de la Blache en avait établi le plan, choisi
les collaborateurs, tracé les
directives. Déjà plusieurs manuscrits étaient prêts pour l'impression lorsque
la guerre est venue tout interrompre.
Il ne pouvait être question, au sortir de cette
tourmente, de reprendre simplement la tâche au point où elle avait été
abandonnée. Des régions entières étaient en ruines, des Etais nouveaux
s'organisaient, d'autres étaient en pleine crise. La grande guerre, par le
déséquilibre qui l'a suivie, a eu dans le monde entier des répercussions
profondes, hors de toute prévision. Il fallait attendre un peu plus de clarté
dans une situation aussi troublée. De nouvelles enquêtes, de nouveaux voyages
étaient nécessaires. Nous avons attendu.
Vidal de la Blache n'était plus là pour diriger notre
équipe. II est mort en 1918, brusquement frappé en plein travail, en pleine
vigueur intellectuelle. Mais son nom devait rester attaché à une œuvre où sa pensée
restera présente. Alors que des horizons de plus en plus larges s'ouvraient à
la géographie, personne en France n'a plus clairement montré la voie où,
résolument, elle devait s'engager. Son influence dans le domaine de nos études
a été décisive. Par son enseignement, par ses écrits, il a été vraiment un
maître. Ceux qui avaient répondu à son appel ont, pour la plupart, été ses
élèves. Tous sont venus à des idées qu'il n'a jamais cherché à imposer, mais
qui se sont imposées d'elles-mêmes. Cette unité de doctrine assurera l'unité de
cette vaste entreprise.
La géographie a largement bénéficié depuis un siècle,
depuis un demi-siècle surtout, du progrès général des connaissances humaines.
Et tout d'abord s'est achevée, par la conquête des pôles, la découverte du
globe. Comme conséquence, les sciences de la nature ont pris toute leur ampleur
: météorologie, océanographie, géologie, botanique, zoologie. Les résultats de
toutes leurs observations sont venus s'inscrire sur des cartes de plus en plus
exactes. Ainsi est apparue avec évidence l'action réciproque des phénomènes les
uns sur les autres. Toutes ces analyses ont abouti à des synthèses, à la grande
synthèse qu’est la nature prise dans son ensemble. De l'examen du relief,
combiné avec les données fournies par la géologie, est née l'étude des formes
du terrain, dont on s'était borné si longtemps a constater l'état présent, sans
en soupçonner la genèse. II y a donc aujourd'hui une géographie physique
générale, empruntant leurs résultats aux sciences de la nature, les éclairant
les uns par les autres, dégageant de leur complexité, non pas toujours des
lois, des lois qui permettent de prévoir, parce que les lois. pour le savant,
ne sont jamais que l'expression de rapports simples, et la nature n'est pas
toujours simple, mais tout au moins des faits généraux, qui se répètent sur
toute l'étendue du globe, et qui expliquent les faits particuliers. (…)
Lucien GALLOIS, 1927
Épistémologie :
histoire de la géographie française (1) / P. CLERC / PCL1 / IUFM Aix-Marseille
Document
9 : deux visages de Vidal de la Blache
Mais la
Provence ne se conçoit pas sans sa mer, son grand ciel, ses vastes horizons, sa
libre vie extérieure. Son littoral est merveilleux. De Menton au cap Couronne,
il offre les mille surprises des rivages où des roches de formation variée se
combinent avec la mer. C'est, à partir du cap Martin, une succession de
sinuosités creusées en tous sens dans les marnes qu'encadrent les promontoires
de calcaire jurassique : l'éperon de Monaco, puis entre la rade de Beaulieu et
celle de Villefranche, cette presqu'île de Saint-Jean, d'où se détache, comme
la poignée ciselée d'un objet d'art, la fine articulation de Saint-Hospice. De
Nice à Antibes, « la ville d'en face », se profile une baie entaillée dans les poudingues
qu'ont entassés d'énormes deltas de l'époque pliocène. Du golfe de la Napoule à
celui de Fréjus, les porphyres de l'Esterel forment des escarpements rouges, au
pied desquels s'égrènent des blocs que les flots assaillent sans parvenir à
user la vivacité de leurs arêtes. Ces pointes déchiquetées sont séparées par de
petites anses, des calanques, creux de la côte où quelques barques peuvent
trouver abri, ou simples petits miroirs d'eau verte entre les caps où grimpent
les pins. Plus amples, plus austères dans leurs contours adoucis sont les
golfes et rades taillés dans les gneiss de la Montagne des Maures : ils font
penser, vers Saint-Tropez, à une Bretagne plus ensoleillée, plus méridionale.
Puis quand, à son extrémité occidentale, le massif ancien prend une composition
plus schisteuse, il se morcelle, il détache des îles et des péninsules, ce sont
ces articulations multiples qui signalent les abords de Toulon. Le port
lui-même se creuse à l'affleurement des grès contre les schistes primaires.
Désormais les rocs chauves calcaires reprennent possession du littoral :
d'abord ceux du jurassique, puis ces roches urgoniennes, de texture cristalline
et de blancheur éclatante, dont les formes aiguës scintillent sous le ciel. (…)
Le tableau de la géographie de la
France (extrait). 1903
(Un plaidoyer pour la
régionalisation )
Nous
insistons à dessein sur le rôle de la ville. Telle que nous la voyons en œuvre
dans ces exemples, c'est la cheville ouvrière. Elle ne fait ainsi que
continuer, sous une forme nouvelle, le rôle qu'elle a joué de tout temps dans
les formations politiques. Villes et routes sont les grandes initiatrices
d'unité ; elles créent la solidarité des contrées. N'est-ce pas sur la cité
gallo-romaine qu'ont été fondées les plus anciennes et les plus durables de nos
divisions politiques ?
Ce rôle, dans les conditions
économiques du monde actuel, se précise et se définit. Ce n'est plus le nombre
des habitants, encore moins celui des fonctionnaires ; ce n'est même pas toute
forme de travail indistinctement, qui constitue ce type de ville régionale.
C'est l'élément supérieur qui s'introduit par elle dans les diverses formes
d'activité. Elle fait fonction de guide. Elle « arrose », suivant l'expression
américaine, la contrée de ses capitaux. [...]Elle représente ainsi une de ces
nodalités d'ordre supérieur qui servent d'intermédiaire entre la contrée
qu'elles mettent en valeur et les marchés du dehors. (…) Nous souhaiterions
qu'une organisation propice à ce genre de villes, qui n'attendent sans doute en
France qu'un signal pour grandir, puisque la centralisation ne les a pas
empêchées d'y naître. Elles représenteraient le degré intermédiaire, plus
nécessaire que jamais, entre la ville purement locale et la capitale politique
placée trop loin. (…)
Régions Françaises
(extraits), 1910
Épistémologie :
histoire de la géographie française (1) / P. CLERC / PCL1 / IUFM Aix-Marseille
Document 10 : un genre de vie
« barbare
I)
NOMADES ET DEMI-NOMADES
Chasseurs et pêcheurs.
Dans l'Asie des moussons, il ne reste
guère de peuplades qui ignorent totalement la culture. C'est cependant le cas
pour les Negritos de la péninsule malaise, les Semang. Ils vivent exclusivement
du produit de leur chasse et de leur pêche, des racines et des fruits de la
forêt. Pas d'animaux domestiques, pas d'armes sauf leurs flèches empoisonnées,
aucun vêtement sinon une ceinture de feuilles. Beaucoup se contentent de
s'abriter sous une roche surplombante ou derrière un simple écran de palmes
liées assez étroitement pour que la pluie ne le perce pas. D'autres, pour se
protéger contre les fauves, établissent leur hutte entre les branches d'un
arbre, parfois à 10 mètres au-dessus du sol. Dans cette existence, rien qui
arrête l'instinct de migration si puissant chez certains sauvages, et l'on connaît
des groupes de Semang qui ne séjournent jamais plus de trois jours en un
endroit. Ils partent dès que le gibier ou les fruits se font plus rares,
abandonnant sans regret ces abris qu'il leur sera facile de retrouver ailleurs.
À ce degré de barbarie, l'homme n'a aucune attache avec le sol; il parcourt
indifféremment tout l'espace où il retrouve les mêmes conditions de vie. Du
moins, sans doute, tout l'espace où il ne rencontre pas de compétiteurs. Car,
chez les Bassap (Nord-Est de Bornéo), nous voyons que les territoires de chasse
sont strictement délimités, le plus souvent par les faîtes qui entourent un
bassin fluvial; ils ne se risquent pas sur ceux des voisins; aussi sont-ils
divisés en tribus de dialectes très différents. Tels sont aussi les Koubou qui
vagabondent par groupes de quinze à cinquante dans les silves épaisses du
Sud-Est de Sumatra, et les Negritos des Andaman, auxquels les Anglais n'ont pu
enseigner la culture. Cependant on rencontre déjà chez ceux-ci un commencement
de fixation, mais temporaire : ils ont de grandes huttes où ils logent en
commun jusqu'à plus de cent, mais ils ne les occupent qu'à certaines saisons.
Même prédominance de la vie nomade chez les Malais Orang-Laut, répandus depuis
Malacca jusqu'à l'Australie. Les pirogues de ces pêcheurs portent cinq à six
personnes, avec le foyer à une extrémité et, à l'autre, l'auvent de nattes
qu'il est facile d'installer sur le sol quand on débarque. Elles errent par
deux ou par trois le long des côtes, à la recherche du poisson ou des fruits;
elles ne s'arrêtent quelques semaines sur une plage que lorsque le vent de
mousson devient trop violent.
Ces populations sont les plus
misérables. Constamment exposées à la famine, émiettées en groupes infimes,
elles sont réduites à un total de quelques milliers d'individus, qui ont
cherché un refuge dans les silves et les mers de la zone équatoriale. C'est un
genre de vie qui disparaît. Ses derniers représentants vont l'abandonner au
contact de populations plus avancées. Tantôt celles-ci leur ont fait connaître
de nouveaux besoins : le Bassap qui s'est habitué à manger du riz prend l'idée
de cultiver. Tantôt le pays s'est transformé : les Toala du Sud-Ouest de
Célèbes ont dû abandonner la chasse pour la culture, à mesure que les
populations côtières ont fait reculer la forêt devant la savane et que le
gibier est devenu plus rare. (pp. 39-40)
SION,
J. (1928) Tome IX. Asie des
Moussons. Première partie : Chine–Japon. In Géographie Universelle
(GALLOIS, L. et VIDAL DE LA BLACHE, P. ). Paris : Armand Colin.
Épistémologie :
histoire de la géographie française (2) / P. CLERC / PCL1 / IUFM Aix-Marseille
Document 12 : un géographe en marge, Éric Dardel
Cet
espace matériel n'est donc pas du tout une « chose » indifférente, refermée sur
elle-même dont on dispose ou que l'on peut congédier. C'est toujours une
matière qui accueille ou menace la liberté humaine. Une région montagneuse,
n'est-ce pas avant tout une région qui fait obstacle à la circulation des
hommes ? La plaine n'est « vaste », la montagne n'est « haute » qu'à l'échelle
de l'homme, qu'à la mesure de ses desseins. La forêt est éprouvée « épaisse »,
l'Amazonie est ressentie « chaude », avant que ces qualités ne se
conceptualisent en notions apprises. Hors de cette référence à un projet ou à une
expérience vécue, ces concepts d'ampleur, de hauteur, d'épaisseur ou de chaleur
n'ont pas de sens. Anthropocentrisme, dira-t-on ! Mais il faut en prendre son
parti : hors d'une présence humaine actuelle ou imaginée, il n'y a plus de
géographie même physique, mais une science vaine. L'anthropocentrisme n'est pas
une imperfection mais une exigence inéluctable. (pp. 10-11).
(...)
L'espace
géographique n'est pas seulement surface. Etant matière, il implique une
profondeur, une épaisseur, une solidité ou une plasticité qui ne sont pas
données d'abord dans une perception interprétée par l'intellect, mais
rencontrées dans une expérience primitive : réponse de la réalité géographique
à une imagination créatrice qui, d'instinct, cherche quelque chose comme une substance
terrestre ou qui, s'y heurtant, l'irréalise en symboles, en mouvements, en
prolongements, en profondeurs. L'expérience tellurique met en jeu à la fois,
comme l'a si bien montré Gaston Bachelard, une esthétique du solide ou du
pâteux et une certaine forme de la volonté ou de la rêverie. La glèbe que
soulève la charrue, les entailles profondes du Tarn ou du Tage, les
escarpements des Alpes ou de l'Himalaya, les carrières ou les entrées de mines
pratiquées par l'homme pour extraire la pierre ou le métal, n'agissent pas
seulement sur notre réceptivité oculaire. Il y a là une expérience concrète et
immédiate où nous éprouvons l'intimité matérielle de 1' « écorce terrestre »,
un enracinement, une sorte de fondation de la réalité géographique. Nous trouvons
un exemple de cette expérience primitive dans ces quelques lignes d'Emmanuel de
Martonne, observateur précis et « objectif » des paysages alpestres : « les
longues pentes herbeuses des schistes, les crêtes de quartzites croulants, les
solides assises granitiques, les massives murailles calcaires et les versants
dolomitiques déchiquetés le (l'alpiniste) rendent facilement géologue ». Bien
que reprise par une réflexion scientifique, cette évocation laisse passer
quelque chose de la rencontre première avec le tellurique. Le croulant, le massif, le déchiqueté
subsistent d'une expérience concrète, naïve même, où la géographie se
substantialise et appelle une sorte de géologie primitive qui est d'abord un
intérêt, sinon une passion, pour les matériaux et la structure de la Terre,
avant de devenir une science objective. Images qui atteignent d'abord l'homme
comme sensations tactiles ou comme manifestations visuelles d'une intimité
substantielle, avant de se décanter en idées ou notions. (pp. 19-21).
DARDEL; É. (1990, éd. originale : 1952) L'homme et la terre (avec une postface de JM Besse). Paris :
Éditions du CTHS.
Épistémologie :
histoire de la géographie française (2) / P. CLERC / PCL1 / IUFM Aix-Marseille
Document 13 : 1er
éditorial
La situation de la géographie
française peut être interprétée, à bien des égards, comme une situation de
crise. C'est, dans un sens, une crise de croissance et, par conséquent, un
indice de développement. Mais c'est aussi une crise de la pensée, des méthodes
et des techniques. Toute une série de faits y concourent en un processus
cumulatif.
Il s'agit d'abord d'un phénomène de
masse. La multiplication du nombre de
chercheurs, des étudiants en géographie formés chaque année, donne depuis
quelque temps une nouvelle dimension au problème. Celle-ci concerne le choix de
nouveaux sujets de recherche : l'option entre concurrence, menu découpage des
sujets ou travail en équipe ; les débouchés offerts à un nombre élevé de
géographes ; et l'insuffisance actuelle des structures de concertation. Le
changement d'échelle, dans ces domaines comme dans d'autres, entraîne une
discontinuité et un changement de structure, dont il faut bien tirer les
implications.
Une deuxième question, liée à la
précédente, concerne le projet. C'est
sans doute un euphémisme de dire qu'on évalue mal la spécificité et la place de
la géographie. L'affinement de la recherche en certains de ses aspects, la
spécialisation accusée de certains de ses praticiens, la sophistication même de
certaines de ses techniques, la diversification de ses centres d'intérêt, les
rencontres — et les chevauchements — incessants avec d'autres disciplines, son
intrusion désordonnée dans les questions d'aménagement, sont aussi des preuves
de développement : mais, non moins, des ferments de perplexité. La réflexion
sur le projet est devenue cruciale.
Or la géographie française n'a
jamais beaucoup goûté les interrogations épistémologiques. Elle avance, selon
l'idée que le mouvement se prouve en marchant, et qu'une science se définit par
sa pratique, ce qui, dans notre cas, compliquerait singulièrement la tâche d'un
philosophe des sciences. Aussi bien, la géographie est-elle à peu près
rigoureusement absente de tous les travaux de philosophie des sciences, tant
des sciences humaines que des sciences naturelles. La rareté de nos
publications en ce domaine, la confusion de nos actions, une insuffisance du
travail en équipe, l'accumulation monographique y sont évidemment pour
beaucoup.
Et une longue tradition, consciente
ou non, d'isolement — à la fois cause et conséquence de cette indifférence aux
questions de fond. Si chaque géographe pris individuellement peut se targuer de
rapports plus ou moins étroits avec d'autres chercheurs, la géographie
française en tant que corps n'est pas une science des plus ouvertes, malgré
d'incontestables efforts, sans doute accrus récemment. On ignore trop
volontiers les mouvements et même les crises de pensée qui secouent les autres
sciences, et il serait donc bien difficile d'en tirer profit. D'ailleurs
celles-ci nous le rendent bien, quand elles parlent de la géographie sous une
forme caricaturale, comme un art mineur qui trouve sa fin en la description, et
se garde de toute explication. Non moins dangereux est le fait que, malgré une
nette évolution récente, la géographie française répugne encore trop à
connaître les transformations fondamentales qui ont changé, depuis longtemps
déjà, le visage de la géographie dans de nombreux pays anglo-saxons,
Scandinaves et même soviétiques : le narcissisme n'est pas une attitude
scientifique. (…)
L’Espace
Géographique, 1972
Épistémologie :
histoire de la géographie française (2) / P. CLERC / PCL1 / IUFM Aix-Marseille
Document
15 : La géographie scolaire au XIXème siècle (textes)
1 "La
géographie est une nomenclature dont la mémoire doit se charger (…) pour
apprendre cette nomenclature, il n'est pas besoin d'une classe régulière :
quelques dessins et des interrogations suffisent. La classe de quinzaine,
précédemment consacrée à la géographie sera donc rendue aux lettres, qui de
cette façon se trouveront n'avoir rien perdu par l'accroissement donné à
l'enseignement scientifique et une anomalie, gênante à plus d'un titre aura
disparu. Chaque semaine et autant que possible le jeudi matin, le professeur
d'histoire fera en échange durant une heure, une conférence de géographie"
(Victor Duruy, ministre de l'instruction Publique de
Napoléon III en 1865)
2 "La
civilisation consiste dans l'ensemble des progrès matériels et moraux que
l'humanité a réalisé et qu'elle réalise tous les jours. Ces progrès ont leur
source dans la faculté qui a été départie à l'homme de se connaître lui-même et
de connaître le milieu où il vit, de capitaliser ces connaissances, de les
transmettre et de les combiner ; ainsi le progrès matériel provient de la connaissance
de plus en plus étendue que l'observation nous donne des ressources naturelles
de notre globe et des moyens de les exploiter ; le progrès moral se développe,
de même, au moyen de notions de plus en plus justes, de plus en plus complètes
que l'observation nous suggère sur notre nature, sur la société au sein de
laquelle nous vivons et sur nos destinées"
(Molinari, un économiste libéral en 1852)
3 "Ne
permettez pas qu'autour de vous personne oublie combien ces allemands que vous
avez eu à soigner, étaient plus instruits que nous, soldats plus instruits que
nos soldats, officiers plus instruits que nos officiers. C'était surtout la
géographie, et surtout, hélas ! celle de notre propre pays, qu'ils savaient
mieux et qu'ils nous enseignaient à nos dépens ! Ils auraient pu nous signaler
nos coteaux et nos rivières, et nous marquer peut-être le terrain où l'avantage
aurait été pour nous ! professeurs d'histoire et de géographie,ce sera à vous
de faire en sorte qu'il n'en soit plus ainsi et que, si nous avons un jour à
nous défendre encore, la France connaisse la France aussi bien que peuvent la
connaître des étrangers."
(Jules Simon dans un discours de rentrée à l'Ecole
Normale Supérieure le 27 décembre 1871)
4 "Les
nécessités de ce temps, les besoins de ce pays, c'est à la géographie surtout
qu'il appartient de les faire connaître. Comme le fait l'histoire pour le
passé, elle assigne à notre patrie sa place dans le monde actuel ; elle pèse
ses ressources de toutes sortes, elle les compare ; elle trace son champ
d'action, montre dans quelle direction, on pourra l'étendre, sur quels points,
il faudra la défendre ; elle signale les obstacles, les concurrences, et nous
marque le rang que nous devons garder ou prendre dans la grande mêlée des
intérêts contemporains. (…) Un enseignement qui fortifie le patriotisme en
l'éclairant est sans contredit un des éléments essentiels de l'éducation
morale."
(Léon Bourgeois, ministre de l'Instruction Publique et
des Beaux-Arts dans une lettre du 15 juillet 1890 adressée aux membres du
personnel administratif et enseignants des lycées et collèges.)
Les textes 1, 3 et 4 sont tirés de
: MARCHAND, P. (2000) L'histoire et la géographie dans l'enseignement
secondaire. Textes officiels. 1795-1914. Paris : INRP, 781 p.
Le texte 2 est cité par RHEIN, C.
(1982) dans "la géographie, discipline scolaire et/ou science
sociale ? " (1860-1920). Revue française de sociologie.
Épistémologie : La géographie scolaire / P. CLERC
/ PCL1 / IUFM Aix-Marseille
Document 17 : pour une géographie plus
conceptuelle
(…)
La nécessité de présenter un tableau exhaustif conduit,
surtout dans les petites classes, à une certaine rapidité, qui incite souvent
le géographe à privilégier le constat, à apporter une explication, et une
seule, dans le même temps où il décrit un fait; il consacre peu de place, de ce
fait, à l’exposé des alternatives dans le domaine de l’explication, aux
questions ouvertes, voire au mystère et à l’étonnement. C’est sans doute cela
qui est la cause principale du côté «bonasse» de la «géographie des
professeurs», dénoncé par Yves Lacoste.
Dans les grandes classes, la même contrainte conduit à
privilégier l’étude de certains espaces, ceux qui sont considérés comme les
plus «importants», c’est-à-dire la France et les grandes puissances
économiques. De ce fait, les élèves sont plus ou moins privés de références à
d’autres espaces, dont l’étude aurait pour eux une grande valeur culturelle.
L’organisation de l’espace, ses rapports avec la société, soulèvent des
questions aussi intéressantes et formatrices dans des régions exclues du
programme, ou tout au moins marginalisées, qu’en URSS, aux Etats-Unis ou au
Japon. C’est toujours pour la même raison que les problèmes économiques sont
privilégiés aux dépens des structures spatiales, et, du même coup, de bien des
aspects des sociétés et des organisations politiques. J’ai entendu un jour une
inspectrice pédagogique régionale dire qu’elle conseillait aux professeurs qui
dépendaient d’elle de parler «plutôt du cours du dollar que de la Californie».
( …)
Enfin, il n’est pas évident que la seule présence de la
géographie doive être la présentation du Monde telle qu’elle est pratiquée. On
pourrait imaginer une option assez différente, qui donnerait plus de place à
une étude systématique et organisée des processus de différenciation spatiale,
Certes, la «géographie générale» est présente dans les programmes, et elle
donne lieu à beaucoup de bon travail. Mais on peut trouver qu’elle reste timide
et très marquée par le clivage
physique-humain; sans doute parce qu’elle est largement conçue comme une
préparation à la «géographie régionale». Cette timidité se marque par une
certaine réticence en matière conceptuelle. Elle se prive encore largement du
recours au raisonnement déductif, à la modélisation. On préfère encore les
fameux «exemples bien choisis» aux types idéaux au sens de Max Weber, ou aux
modèles. Les simulations, les jeux spatiaux, sont encore largement absents de
l’enseignement français. (…)
Il ne faut pas se dissimuler que ces perspectives nouvelles
conduiraient sans doute à des choix, dont certains pourraient être ressentis
comme douloureux. Mais le dossier d’une géographie plus conceptuelle, plus
«générale», et, disons le mot, plus «abstraite», peut être plaidé. Après tout,
les élèves des grandes classes sont invités à s’initier à l’abstraction et à la
généralisation en mathématiques, en philosophie, en physique. Pourquoi la
géographie devrait-elle rester exclue de cette formation intellectuelle ?
DURAND-DASTES,
F. « Sur un espace intellectuel » L’Espace Géographique, n°2, 1989.
Épistémologie :
La géographie scolaire / P. CLERC / PCL1 / IUFM Aix-Marseille
Document 18 : la question de
« l’élevage en France » dans trois manuels
Les
autres animaux qui font partie de la richesse agricole sont les porcs que l’on
trouve partout, et qui sont en très grand nombre dans les départements de
l’Ouest et du Nord-Ouest, dans le Limousin et dans le Poitou, dans le Morvan et
la Bourgogne ; les chèvres que l’on trouve surtout dans les Alpes, dans les
Cévennes, en Corse, dans le Roussillon et dans le Berri (sic) ; la
volaille que l’on trouve un peu partout, mais principalement dans la région du
Nord, dans le Maine, dans la Bresse, dans la vallée de la Garonne ; les
abeilles qui fournissent la cire et le miel et que l’on élève en grande
quantité en Bretagne, dans le Gâtinais (Montargis) et la Champagne, dans les
Landes, dans le Languedoc où le miel de Narbonne est réputé ; les vers à
soie que l’on nourrit de la feuille de mûrier dans la vallée du Rhône.
LEVASSEUR, É. Texte-atlas de
la France avec ses colonies et la terre sainte. Paris : Delagrave,
vers 1870.
Un
cinquième environ du sol français est
occupé par des pâturages : pâturages maigres dans les régions sèches
(calcaires), surtout dans le midi de la France où l’on est obligé de recourir
au déplacement périodique des troupeaux, à ce qu’on appelle la
transhumance ; pâturages plus fournis et prairies dans les régions
montagneuses et les plaines bien régulièrement arrosées, comme celles de la
France du Nord-Ouest.
Ces
pâturages et ces prairies servent à l’élevage d’un bétail nombreux qui
constitue l’une des richesses de la France :
les
pâturages maigres servent principalement à l’élevage du petit bétail (moutons,
chèvres) (…)
Les
pâturages abondants et les prairies servent à l’élevage du gros bétail (cheval,
bœufs et vaches) (…)
Grâce
à cet élevage, la France produit la majeure partie des viandes qu’elle
consomme, ainsi que des fromages et des beurres renommés.
GALLOUÉDEC, L. et MAURETTE, F. Géographie de la France et de ses colonies. Classe de troisième.
Paris : Hachette, 1922
la
plupart des terres de l’Ouest étaient traditionellement vouées à l’élevage
associé à la polyculture. Les structures de production, petites et désuètes,
ont été complètement changées en quelques décennies. (…) Ainsi, l’élevage en
batteries de porcs ou de volailles s’est greffé sur les exploitations les plus
grandes. Désormais, la production bretonne se classe au 1er rang des
régions françaises. (…) Aujourd’hui, les limites de l’agriculture productiviste
sont atteintes : risque de surproduction, chute brutale des prix,
pollution des sols par les nitrates, prolifération des algues vertes sur les
littoraux (…) L a crise bovine a
précipité le retour vers des produits de qualité, d’origine identifiable.
JOYEUX, A . (dir.) Géographie.
1ère ES, L. Paris : Hachette, 2003.
Épistémologie : La géographie scolaire / P. CLERC
/ PCL1 / IUFM Aix-Marseille