Débat : Doit-il y
avoir souveraineté alimentaire ?
L’idée de la nécessaire introduction du débat en géographie a servi de fil directeur à l’ensemble de la journée. Logiquement, celle-ci devait aboutir à un débat. A quelques jours du sommet de l’OMC se tenant à Hong Kong, les questions agricoles sont au centre des négociations. En particulier, celle de la souveraineté alimentaire, promue par de nombreuses ONG, comme Via Campesina.
L’idée du Groupe de géographie était de confronter sur cette question plusieurs points de vue, ceux des acteurs professionnels :
- M.Frédéric Mannoni, agriculteur et syndicaliste agricole
- M.René Moll, directeur du Marché d’Intérêt National de Cavaillon
et ceux des scientifiques déjà intervenus au cours de la journée :
- M. Marc Dufumier, agronome,
- M. Diry, professeur de géographie à l’université de Clermont Ferrand.
Le compte rendu ci-dessous reprend quelques-unes des idées évoquées au cours du débat.
Comment définir la souveraineté alimentaire ?
Les 4 intervenants n’ont pas la même définition de cette notion, ou n’y voient pas le même intérêt.
- Pour M. Mannoni (agriculteur), la souveraineté alimentaire est essentielle. La notion de souveraineté alimentaire soulève de fait la question du rôle des agriculteurs. Refusant d’être un « simple jardinier », M. Mannoni se considère avant tout comme un producteur. Pour lui, un pays doit être autonome pour tous les produits qu’il est en mesure de produire.
- Pour M. Moll (MIN), l’autonomie alimentaire ne peut se concevoir que pour un territoire donné. Cela pose à la fois le problème des limites et de l’échelle. L’autonomie alimentaire doit-elle être obtenue à l’échelle du département, de l’Etat, ou de l’Union Européenne ? Par ailleurs, cette autonomie alimentaire doit-elle être définie comme la nécessité de tout produire ou comme une possibilité de choisir sa production alimentaire ?
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M. Dufumier
(agronome) souligne qu’on est passé du souci de sécurité alimentaire (assurance
des besoins en calories) à celui de souveraineté alimentaire. Vu de France, la
société en est aussi à l’idée de sécurité sanitaire (« on n’est pas obligé
de manger tout et n’importe quoi »). L’idée de souveraineté alimentaire
n’a donc pas le même sens selon que l’on se place en France (un bien culturel
qui devrait aussi faire exception) ou dans un Etat du Sud (un moyen de ne pas
dépendre de l’étranger et de se protéger
face aux agricultures des pays du
Nord qui, en raison des subventions
reçues et de leur productivité, ne « jouent pas dans la même
division »)
- M. Diry (géographe) quant à lui insiste sur la dimension géopolitique. L’alimentation n’est pas un secteur comme les autres, cela peut être une arme. Le choix de la nourriture a donc une portée géopolitique.
La concurrence, un problème pour l’agriculture ?
Difficile de produire et de commercialiser des pommes françaises lorsque celles-ci sont soumises à la concurrence chilienne, polonaise ou chinoise. Conditions de production « déloyales », notamment en termes de coûts salariaux, et moindre effort sur la qualité mettraient, aux yeux de M. Mannoni, l’agriculture française en péril. M. Diry pointe quant à lui un risque de « diabolisation » de certains pays, et notamment de la Chine, dans l’opinion publique Française. M. Dufumier présente lui, la situation à partir d’un point de vue du Sud. La logique du libre-échange tend à amener chaque agriculture à se spécialiser en fonction de ses « avantages comparatifs ». Pour beaucoup de pays du Tiers Monde, la concurrence est impossible à mener contre des agricultures subventionnées et protégées. La rémunération du travail d’un agriculteur africain est environ 200 fois inférieure à celle d’un agriculteur américain. Dans ces conditions, la modernisation de l’agriculture est impossible. Il ne restera bientôt plus qu’un seul produit « exportable », la main d’œuvre ! Il faut donc à la fois lutter contre le protectionnisme des pays riches et permettre aux pays du Sud, Chine comprise, de protéger, par des droits de douane, leur agriculture vivrière.
Les subventions agricoles.
M. Mannoni (agriculteur) insiste sur la baisse des prix agricoles et les multiples révisions de la PAC qui diminuent la protection dont bénéficient les agriculteurs. Les subventions sont donc indispensables au fonctionnement d’une entreprise agricole et à la rémunération de l’agriculteur. Monsieur Diry avait déjà évoqué le rôle des subventions dans son intervention pour en souligner l’impact sur l’agriculture européenne. Il insiste sur le fait que les agriculteurs dans leur grande majorité ne sont pas prêts à accepter une rémunération qui ne proviendrait pas de leur production (par exemple d’un rôle de jardinier du paysage).
M. Dufumier émet quant à lui une
proposition originale : supprimer les subventions agricoles et
redistribuer ces aides aux cantines scolaires et autres collectivités en les
assortissant d’un cahier des charges imposant une alimentation de qualité.
Compte tenu de l’importance des marchés générés par la restauration collective,
l’agriculture serait obligatoirement incitée à produire des denrées de qualité,
commercialisées à des prix plus élevés et donc rémunérateurs. En même temps,
cette mesure mettrait fin à des subventions agricoles qui faussent la
concurrence à l’exportation et sont mal acceptées par les pays du Sud.
La qualité des produits et les circuits de
distribution.
Il y a consensus entre les intervenants pour souligner la nécessité, pour l’agriculture française d’aller vers des productions de qualité, labellisées et plus rémunératrices. Le problème posé est alors celui du coût que le consommateur est disposé à payer. Cela soulève aussi la question de l’organisation de la filière agroalimentaire. Des expériences alternatives mettant directement en contact producteur et consommateur sont évoquées. M. Moll (MIN) souligne qu’elles sont jusqu’à présent marginales et ne paraissent guère en mesure de satisfaire les exigences d’approvisionnement de l’ensemble de la société. M. Diry soulève aussi la question du respect et de la rigueur des cahiers des charges. Lorsque des produits affichent un label, le consommateur doit être assuré que celui-ci est bien synonyme de qualité et non un simple argument publicitaire.
Par-delà le fond, le débat a surtout montré l’intérêt de la confrontation d’idées pour faire apparaître des logiques d’acteurs, qui, souvent, manquent malheureusement à nos cours de géographie.