Marc Dufumier, Professeur à l’Institut National Agronomique de Paris-Grignon.
Libéralisation des échanges
et agriculteurs du Tiers Monde
Telle que prônée au sein de l’OMC, la « libéralisation » des échanges internationaux de produits agricoles viserait à éliminer toutes les formes de protection aux frontières et à supprimer toutes les subventions qui pourraient avoir un effet dépressif sur les cours mondiaux. Chacun des pays en concurrence serait ainsi amené à spécialiser son agriculture en fonction de ses propres « avantages comparatifs ». Du point de vue des nations du Tiers-Monde, la question se présente en des termes très différents selon que les pays sont exportateurs ou importateurs de produits agro-alimentaires.
Les propriétaires et gérants des grands domaines exportateurs du Brésil et de l'Argentine ont quelques raisons de se plaindre des "distorsions" de concurrence occasionnées par les subventions européennes et nord-américaines ; mais il convient de ne pas oublier que leur compétitivité actuelle provient du caractère extensif de leurs systèmes de culture et d'élevage qui ne procurent que très peu d'emplois et sont source de chômage et de pauvreté. Ces pays dans lesquels de nombreux paysans sans terre et chômeurs urbains vivent encore sous le seuil de la pauvreté exportent en fait les aliments pour l'achat desquels il n'existe plus de clients solvables sur leurs marchés intérieurs. Sans réforme agraire ni développement d'activités industrielles à haute intensité en main-d'œuvre, il est à craindre que ces pays dans lesquels les latifundiaires pratiquent cette forme de dumping social soient encore longtemps contraints d'exporter des vivres devenues inaccessibles à la plus grande partie de leur population.
Plus dramatique encore est sans doute la situation des nombreux pays du Tiers-Monde dont les paysans ne parviennent plus à produire des vivres en quantité suffisante pour approvisionner leurs propres marchés intérieurs (Afrique noire, pays andins, Maghreb, Bangladesh, etc.). Les agriculteurs dont l'outillage reste encore exclusivement manuel ne parviennent plus à résister face aux importations alimentaires en provenance des Etats-Unis ou de l'Union européenne. Mais plus encore qu'aux subventions dont bénéficient leurs concurrents, cela tient au fait que la productivité du travail agricole est plus de 200 fois inférieure dans les exploitations paysannes de ces pays que dans les entreprises hautement moto-mécanisées du "Nord". Un paysan pauvre qui repique son riz à la main, en Casamance, dans le sud du Sénégal, ne peut guère repiquer annuellement plus d'un demi-hectare ; et sans fertilisation aucune, son rendement moyen en paddy ne parvient pas à dépasser la tonne à l'hectare ; soit un produit brut maximum de 500 kg par actif et par an. Avec ses tracteurs et ses semoirs, son concurrent de Camargue ou de Louisiane parvient à implanter plus de 200 hectares par an ; avec ses engrais chimiques et ses produits phytosanitaires, il parvient à obtenir des rendements supérieurs à 5 tonnes à l'hectare ; soit un produit brut de 1000 tonnes par actif et par an. Même en considérant que les 9 / 10 de cette production représentent un coût en intrants chimiques et en dépréciation de matériels, la valeur ajoutée annuelle par actif n'en équivaut pas moins à 100 tonnes de paddy, soit une productivité nette 200 fois supérieure à celle du paysan casamançais. Sur le marché de Dakar, les riz de Casamance côtoient les riz thaïlandais, européens et nord-américains. Pour pouvoir vendre leur riz aux mêmes prix, les paysans sénégalais sont donc obligés d'accepter une rémunération de leur travail 200 fois inférieure à celle de leurs concurrents du "Nord". Comment pourraient-ils, dans ces conditions, dégager des revenus suffisants pour équiper davantage leurs exploitations et devenir un jour compétitif ? Le drame est que de tels écarts de productivité existent aussi avec l’arachide, le mil, le sorgho, le coton, etc. Ainsi ne reste-il plus aux Sénégalais qu’à spécialiser leur économie dans la production et l’exportation de force de travail vers les marchés clandestins de main-d’œuvre.
Le fait pour de nombreux pays tropicaux de spécialiser leurs économies dans l’exportation de café, cacao, poivre ou bananes, produits pour lesquels il n’existe pas de concurrents 200 fois plus productifs dans les pays du Nord, ne peut guère être non plus une solution. Rentrant tous en compétition les uns avec les autres pour exporter les mêmes produits vers les pays du Nord, ces pays contribuent à en livrer des quantités souvent excédentaires et finissent par provoquer la chute de leurs prix sur le marché international. Cette chute des prix n’est enrayée que lorsque les agriculteurs du Sud cessent de fournir de tels produits tropicaux, quand leur exportation devient moins rémunératrice que les cultures vivrières destinées aux marchés intérieurs. En définitive, la rémunération des producteurs de café, cacao, bananes, poivre, etc. finit elle aussi à s’aligner sur celle procurée par les cultures vivrières pour lesquelles les agriculteurs du Sud souffrent de la concurrence des pays du Nord.
La question n'est donc pas seulement de lutter contre les subventions aux exportations des pays riches mais de donner aussi le droit aux nations du Tiers-Monde de faire ce que nous avons fait nous-mêmes avec succès : protéger leurs agricultures vivrières dans le cadre de marchés communs régionaux par le biais de droits de douanes conséquents.
Marc Dufumier