J.P. Diry, Professeur à l’Université de
Clermont-Ferrand.
De
l’agriculture productiviste à l’agriculture durable.
(Compte-rendu de Fabien Mione, GD de
géographie, IUFM d’Aix-Marseille)
À la fin de la Seconde Guerre mondiale, la balance commerciale agro-alimentaire de la France est négative. Les retards techniques de l’agriculture sont patents. Au cours des années 1950 se met en place une véritable révolution agricole.
I. Une révolution agricole :
comment et pourquoi ?
Cette révolution agricole est avant tout une révolution technique.
Le passage d’une agriculture « archaïque » à une agriculture « scientifique » est le résultat de multiples innovations :
- une révolution énergétique : substitution de machines au travail manuel (tracteurs, bâtiments d’élevage avec nettoyage automatique, traite des vaches par machines, etc.) ;
- une sélection scientifique : on décide de ne plus forcément favoriser les races pures mais de tenter des croisements et de « l’hybridation ». Cette sélection est particulièrement sensible dans le domaine avicole.
- une meilleure maîtrise sanitaire par le biais de l’utilisation de vaccins, d’un recours systématique aux antibiotiques…
- une artificialisation du milieu de plus en plus poussée : utilisation massive d’engrais, extension des périmètres irrigués, développement de l’élevage « hors sol », cultures sous serres (dont le meilleur exemple reste la « mer de plastique » de la région d’Almeria).
L’agriculture européenne n’est pas encore arrivée aujourd’hui au terme de ces innovations techniques. L’informatique ouvre des perspectives nouvelles, tout comme le recours aux images satellitaires (par exemple pour la répartition des engrais en fonction de la variabilité de la qualité physique et chimique des sols d’une parcelle).
Cette révolution technique n’aurait pu se dérouler sans un contexte politique, économique et social favorable.
Elle s’inscrit tout d’abord dans le cadre du projet européen de politique agricole commune. Des tarifs extérieurs fortement protecteurs sont instaurés. On met en place un système de préférence communautaire ainsi que des aides à l’exportation. Ce schéma est cependant à nuancer selon les types d’activité : les droits de douane sont très faibles dans le domaine des oléagineux mais très élevés dans le domaine des céréales.
Les contextes nationaux favorisent également cette révolution technique. Dans de nombreux pays européens, des politiques de structure ont pour but de favoriser un essor de la production.
C’est le cas par exemple en France de la loi d’orientation agricole de 1960 puis de la loi complémentaire en 1962. Son but est de promouvoir une agriculture familiale mais dans le cadre d’exploitations plus vastes. Les SAFER sont créées pour contrôler le marché foncier. L’IVD (Indemnité Viagère de Départ) pour les agriculteurs les plus âgés permet d’accroître l’offre de terres. Avec les GAEC (Groupements Agricoles d’Exploitation en commun), les agriculteurs acquièrent du matériel en commun, travaillent ensemble et pèsent davantage face aux industries agroalimentaires. Ces mesures sont d’autant plus efficaces que les gouvernements successifs de l’époque se sont appuyés sur des jeunes agriculteurs, souvent issus des groupes de la JAC (Jeunesse agricole chrétienne), progressistes et favorables à l’innovation.
II. Quels résultats ?
Les gains de productivité sont considérables et sans précédent. En 1950, le rendement en blé est en moyenne de 15 quintaux à l’hectare. En 1970, il passait à 30 qx/ha ; en 2000, il est de l’ordre de 65 qx/ha.
Cette amélioration des rendements s’accompagne d’une réduction spectaculaire de la main d’œuvre. En 1950, en France, 5 millions d’actifs relevaient du secteur agricole. Ils ne sont plus qu’un million en 2000.
L’Europe et la France sont ainsi devenues autosuffisantes dans le domaine agricole. On estime aujourd’hui que dans un rayon de 1 000 kilomètres autour de Metz, on produit environ un quart de la production agricole mondiale. La France assure à elle seule un cinquième de la production totale de l’Europe des 25. C’est le 2ème pays exportateur du monde en produits agroalimentaires.
Malgré cette réussite quantitative, les interrogations se multiplient dès les années 1970. L’agriculture productiviste entraînera de lourdes conséquences :
- Sur les paysages agraires.
Les structures agraires étant en partie inadaptées à la modernisation (parcelles trop petites, chemins trop étroits pour le matériel moderne), le remembrement s’est avéré nécessaire, du moins dans les régions où cela a été possible, transformant ainsi totalement le paysage hérité des générations successives. Dans certaines régions vinicoles, certaines vallées ou dans les régions méditerranéennes avec terrasses, ce remembrement s’est avéré beaucoup plus délicat.
- Sur la concentration des exploitations.
En France, on recensait 5,7 millions d’exploitations à la fin du XIXe siècle ; 2,3 millions en 1955 et 550 000 à 600 000 aujourd’hui. L’agriculture productiviste nécessite de gros investissements et une trésorerie importante. Toutes les exploitations ne peuvent faire face, d’où une véritable sélection. Aujourd’hui 12 % des exploitations françaises disposent de 150 hectares équivalent blé (soit 45 % du potentiel agricole du pays) ; un tiers n’ont que 12 hectares équivalent blé (soit 2 % du potentiel agricole du pays). À terme, ne subsisteront qu’environ 100 000 exploitations en France. Les formes sociétales s’imposent même si ces exploitations ont la particularité de rester familiales et de reposer très peu sur des capitaux extérieurs.
- Sur la spécialisation des exploitations.
La nouvelle agriculture a engendré la mise en place de bassins de production spécialisés et à rendre quasiment impossible le système polycultural. Les industries agroalimentaires qui ont besoin d’être proches des centres de production sont à l’origine de cette spécialisation. De ce fait, l’agriculteur est devenu le maillon faible d’un système qu’il ne maîtrise plus. C’est dans la plupart des cas un simple fournisseur de matières premières. Il n’est pas le principal bénéficiaire des gains de productivité. En témoigne la forte diminution de 1960 à 2004 des prix des produits agricoles achetés aux producteurs alors que les prix à la consommation sont restés constants.
III. Quels sont les problèmes liés au
modèle productiviste ?
Ce sont d’abord des problèmes d’ordre économique. Le système de prix garantis à la vente est remis en cause à partir du moment où l’agriculture européenne engendre des excédents. À partir des années 1970, l’agriculture devient de plus en plus coûteuse pour les finances européennes. Le FEOGA (Fonds européen d’orientation et de garantie agricole) a du mal à suivre l’augmentation massive de la production, et la mise en place de quotas (laitiers notamment en 1983) ne résout pas le problème.
Ce contexte explique la grande réforme de la PAC de 1992 qui consiste à diminuer les prix administrés et les aides aux exportations, à obliger les agriculteurs à limiter leur production et à donner des aides directes aux agriculteurs. On passe d’une « aide au produit » à une « aide aux producteurs » et de plus en plus donc à un « découplage » entre production et subvention.
Il s’agit ensuite de problèmes sociaux. La nature du revenu agricole a été complètement transformée. Le poids total des aides directes dans le revenu net des exploitations a fortement augmenté. Aujourd’hui, en France, 70 % du revenu net de toutes les exploitations est issu de l’ensemble des subventions. En outre, ces subventions sont profondément inégales : 1/5e des exploitations françaises touche 75 % des aides. Le secteur céréalier à lui seul reçoit 60 %.
La question de la transmission des exploitations agricoles se pose également dans la mesure où leur valeur a fortement augmenté. Les néo-ruraux ont rarement le capital suffisant à de tels investissements.
Enfin, les problèmes environnementaux prennent une importance particulière dans la remise en cause de ce modèle de production.
- Les paysages ont désormais une valeur patrimoniale et identitaire et l’agriculture nouvelle ne les respecte pas toujours.
- L’eau est devenu un véritable enjeu du débat. Sa consommation excessive du fait de l’irrigation mais également les dangers qualitatifs liés au recours massif aux pesticides, aux excédents de lisiers... sont autant d’arguments en faveur des défenseurs d’un agriculture plus raisonnée. À la fin des années 1990, on estime qu’en Bretagne, 70 cantons (soit l’équivalent de 2 départements) sont en « zone d’excédent structurel » c’est-à-dire que la quantité d’azote disponible (lisiers, …) dépasse les capacités d’absorption des sols.
- L’érosion des sols pose problème du fait des remembrements, de la lourdeur du matériel, de l’exposition trop longue de certains terrains à nu.
- L’atteinte à la biodiversité par la sélection est également un point sensible.
- La qualité même des produits est mise cause avec des risques pour la santé des consommateurs. Les épisodes de la vache folle et de la grippe aviaire ont suffisamment été relayés par les médias. Le débat sur les OGM n’est pas prêt d’être clos.
Ces problèmes n’ont cessé de ternir l’image de l’agriculteur. Alors qu’il jouissait jusque dans les années 1960 d’une très bonne image, aujourd’hui il est présenté comme un pollueur, un empoisonneur ou un assisté responsable de la dette publique.
IV.
Quelles solutions pour l’avenir ?
La mise en place d’une agriculture « durable » passe par une redéfinition de la place du paysan dans la société. Son rôle est désormais multifonctionnel. Il ne peut plus être uniquement un fournisseur de matières premières. Il doit également offrir des biens et services, préserver l’environnement tout en gérant l’espace agricole.
Depuis 1985, la politique agricole s’est ouverte sur des orientations nouvelles. La notion d’éco-conditionnalité a progressivement vu le jour. De plus en plus, les aides seront réservées aux agriculteurs qui respectent certains cahiers des charges, ce qui se traduit en France par la création de contrats territoriaux d’exploitation (CTA) devenus contrats d’agriculture durable (CAD). L’agriculture « raisonnée » ou « durable » nécessite l’abandon de certains excès, la réintroduction de certaines formes d’élevage extensif.
Mais cette agriculture implique aussi des prix de revient plus élevés et les consommateurs ne sont pas nécessairement prêts à accepter une hausse des prix agricoles. Si bien que, pour le moment, cette agriculture est parfois confrontée à des problèmes de débouchés. C’est notamment le cas pour les producteurs de lait biologique.