Enseigner la Révolution Verte en Inde comme une question. Par Brigitte Manoukian. |
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Labour à l’araire, campagnes du Rajasthan (Les photos qui accompagnent ce texte sont, sauf spécification, issues d’un périple en Inde juillet-août 2005, entre Delhi et Bombay, dans le Rajasthan et le Maharashtra ; elles sont libres d’utilisation non commerciale. Cliquez dessus pour les agrandir.) |
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Plus de quarante ans après le lancement de la Révolution verte, les paysages des campagnes indiennes restent majoritairement marqués par des images de labour traditionnel, à l’araire, ou des femmes accroupies dans les champs, arrachant patiemment les mauvaises herbes… Pas partout, certes. Les plaines verdoyantes du Pendjab ou de l’Haryana ne ressemblent en rien aux campagnes du Bihar ou du Rajasthan ; là, les tracteurs ont remplacé depuis longtemps la traction animale. Et les rendements y sont bien supérieurs. Alors, la stratégie qui devait permettre à l’Inde indépendante d’être autosuffisante a t-elle porté ses fruits ? Une réponse simple de l’enseignant : oui. La Révolution verte a été une bonne stratégie car l’Inde est aujourd’hui 2 e producteur agricole au monde, 1 e producteur de lait (et oui !), exporte du riz. Mais comment répondre simplement ? L’Inde, c’est 6 fois la France, une masse de plus d’1.2 milliard d’hommes et de femmes, des réalités différentes du Nord au Sud, d’Est en Ouest, des contradictions multiples au sein des Etats, au sein même des villages. Comprendre la Révolution verte, c’est entrer dans la complexité d’une Inde multiple ; pour les géographes et enseignants que nous sommes, c’est surtout entrer dans un questionnement qui pointe des enjeux. Quels enjeux si l’Inde ne connaît plus de famines et exporte du riz ? Ils existent pourtant, et quand il s’agit de sécurité ou de souveraineté alimentaires, les enjeux sont mondiaux. Alors pourquoi répondre simplement ? L’enseignement de la géographie, ce n’est pas que montrer des réalités, mais faire en sorte que les élèves perçoivent des réalités complexes et s’interrogent. Qu’ils s’interrogent autant sinon plus qu’ils ne s’approprient des réponses toutes faites. D’où l’intérêt de réfléchir à ce thème de notre enseignement comme une vraie question. |
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1/ Quelle place dans notre enseignement pour la Révolution verte ? Tout d’abord : pourquoi réfléchir sur ce thème ? Parce que tous les professeurs de collège l’enseignent depuis près de 20 ans (chapitre sur l’Asie), et ceux du lycée peuvent l’enseigner en seconde comme étude de cas (« nourrir les hommes », « l’eau, entre abondance et rareté »). Et c’est aussi un thème qui se prête bien à la réflexion sur la place du débat dans la géographie. Plusieurs remarques s’imposent. Pourquoi l’enseigner ? Ce thème n’est pas énoncé dans les programmes de collège ; pourtant il est traité. Thème présent dans les manuels et devenu un cours incontournable de la séquence sur l’Inde. En général, après le cours sur la population (explosion démographique, politique de planning familial…) suit la question : comment nourrir plus d’un milliard d’Indiens ? et la réponse : la Révolution verte, un miracle. Il faut cependant avoir à l’esprit que :
(on pose ici le problème de comment aborder ce programme de 5 e qui est compartimenté sur la base d’un découpage géographique en continents, ou comment rénover un programme avec des entrées thématiques… ) Que proposent les manuels ? Des problématiques, quasiment identiques quand il y en a, fermées sur l’idée que la Révolution verte a permis le développement agricole et nourri les hommes : - comment l’Inde arrive t-elle à nourrir sa population ? - nourrir plus d’un milliard d’habitants ? - nourrir la multitude. - le défi alimentaire. Les photographies des plaines du Pendjab voisinent avec celles des motopompes ; les graphiques montrent les progrès agricoles et les cartes les régions d’irrigation ou de forts rendements. Quelques documents, peu, nuancent : un texte de F. Landy sur la révolution doublement verte (Nathan 2001), un article du Monde sur la sous-alimentation et les conséquences écologiques (Hachette 2005) dans un dossier introduit par « l’Etat a réussi à nourrir correctement sa population et aujourd’hui favorise l’implantation d’industries de haut nivea u ». Au total, on a plus de documents qui permettent de répondre à : « Pourquoi la Révolution verte est-elle une réussite ? » que « La Révolution verte est-elle une réussite ? » Dans le 1 er cas : il n’y a pas objet de débat ; dans le 2 e cas : oui. Ce qui m’amène au point suivant. |
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2/ Quelles sont les questions autour de la Révolution verte ? Il y en a plusieurs et elles peuvent toutes être abordées dans le cadre d’un cours en 5 e… même si on ne les approfondit pas autant qu’on pourrait le faire en seconde. Le schéma ci-dessous permet de les organiser. |
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Il n’est pas question de faire le point sur tout mais de faire émerger les éléments qui posent question et peuvent être objet d’enseignement et de débat. Qu'est-ce que la révolution verte ? C’est un « paquet technologique » (F. Landy) qui repose sur l’utilisation de 3 intrants : - l’eau : l’irrigation est indispensable et le programme cible les régions qui ont déjà une tradition d’irrigation, le Pendjab notamment. Les surfaces irriguées sont multipliées par 3 entre 1950 et 1996 et les puits tubés détrônent peu à peu les systèmes traditionnels de captage et stockage de l’eau. - engrais et pesticides : l’Inde accepte d’importer dans un premier temps. - des variétés de semencesà haut rendement (V.H.R qui concernent le blé et le riz, du Mexique, des Philippines). Ce choix se situe dans la continuité de la politique d’autosuffisance et d’autonomie de l’Inde indépendante mais c’est aussi le choix d’un développement agricole qui puise ses sources dans le modèle technologique du progrès nord-américain et européen (le gouvernement indien est conseillé par les experts de la Fondation Ford et Rockfeller, International Rice Research Institute à Manille, inventeur des 1ères VHR). La Révolution verte s’est poursuivie, adaptée aux nouvelles technologies : politique de grands barrages et introduction d’OGM. La recherche en semences OGM est contrôlée et financée par l’Etat mais les investissements privés sont croissants, avec Monsanto (qui a obtenu le droit de cultiver et commercialiser sa variété transgénique de coton Bt), Proagro-Pionner, entre autres grandes sociétés. D’autre part, l’Etat s’est engagé aussi dans des mesures visant à étendre géographiquement et socialement les effets de de la Révolution verte : il s’agit en fait plus de subventions au sein de programme pour les régions touchées par la sécheresse ou de programmes pour les plus pauvres afin de favoriser leur indépendance (IRDP : integrated rural development programmme). Par exemple, le Rajasthan a su tirer profit de cette manne et développer une petite irrigation (barrages villageois) associée à l’introduction de cultures de maïs ou de coton.
L'Etat, un acteur de base. L’intervention de l’Etat est une donnée essentielle de la réussite de la Révolution verte : subventions, aides au crédit, développement des infrastructures… mais aussi, mise en place d’un système original de prélèvement-distribution des productions. En amont, l’Etat fédéral prélève les surplus de production dans les Etats excédentaires, avec un prix de prélèvement garantissant un revenu minimum aux producteurs, constitue des stocks de sécurité, redistribue en aval aux Etats déficitaires, par un système de boutiques d’Etat où les prix sont subventionnés. Système lourd et, à maints endroits du circuit, corrompu, coûteux pour les finances publiques, mais l’objectif est ici d’assurer la sécurité alimentaire dans toutes les régions de l’Inde. Un système qui permet aussi une diversification des cultures : des Etats ont développé des cultures d’oléagineux peu exigeantes mais rentables (régions sèches : Rajasthan, Madya Pradesh, Gujarat) ; d’autres celles de la canne à sucre (Uttar Pradesh, Tamil Nadu, Maharashtra). Les programmes de subventions aux agriculteurs se sont étendus à d’autres régions que celles de la green revolution et ont permis dans une moindre mesure des progrès sensibles de la paysannerie.
Quels sont les résultats quantitatifs ?On peut effectivement parler de miracle de la Révolution verte : l’autosuffisance alimentaire est atteinte en 15 ans… pour le blé et le riz. La question alimentaire se traite jusqu’aux années 90 (tournant libéral de la politique économique indienne) dans un cadre national. Une réussite chiffrée donc, que traduisent les fameuses courbes de nos manuels montrant les hausses de productions céréalières au regard de la courbe démographique.
Conséquences sociales : à qui profite la révolution verte ?L’idée répandue est que la Révolution verte a profité d’abord aux paysans qui avaient les moyens d’entreprendre : « Acheter les nouvelles semences et les engrais chimiques, engager plus de main-d’œuvre ou mécaniser en cas de double culture annuelle, avoir accès aux circuits commerciaux pour vendre les surplus, tout ceci nécessitait des capitaux, une certaine assise foncière (pour obtenir du crédit autant que pour réaliser des économies d’échelle, sans parler de relations avec les gros négociants ou l’administration locale ». (Landy, 1997) Les études récentes montrent cependant qu’il y a une ascension de l’ensemble de la hiérarchie socio-économique des villages concernés par la Révolution verte. « Les exploitations qui étaient à peine viables économiquement sont parvenues à l’autosuffisance alimentaire, tandis que des petites exploitations tout juste autosuffisantes sont devenues excédentaires et rejoignent la catégorie des exploitations moyennes » ( Marius-Knanou, 2002) Ce qui frappe surtout, c’est l’émergence d’une nouvelle couche d’entrepreneurs agricoles, formant une nouvelle paysannerie capitaliste, les « bullock capitalist » (« capitalistes à bœufs ») ; des paysans moyens, propriétaires de plus de 4 hectares, des paysans qui veulent investir, moderniser. Une sorte de « couche moyenne rurale » qui s’est développée parallèlement à la couche moyenne urbaine. De quoi bousculer le système des castes quand ces paysans sont issus de castes traditionnellement non dominantes, ou même de la catégorie des dalits (Intouchables), quand elles ont su bénéficier des subventions, d’aides au crédit pour un puits tubé ou l’usage d’engrais. Une dynamique sociale visible dans les paysages avec la multiplication des maisons en dur, un habitat plus conforme aux normes urbaines, des scooters ou voitures, des tracteurs… |
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Des résultats à nuancer pourtant : la Révolution verte n’a pas touché tous les pauvres et notamment les très pauvres. « La pauvreté souvent décrite des bidonvilles des plus grandes métropoles s’accompagne en Inde d’une grande misère rurale (…) La pauvreté est fortement liée au rapport à la terre. Aujourd’hui, 60 millions de familles rurales n’ont toujours pas de terres et 25 millions possèdent moins de 2 hectares, qui sont la surface indispensable pour nourrir une famille de 6 personnes » (Marius-Knanou, 2002) Certains de ces très pauvres ont pu profiter des effets de la Révolution Verte. La pratique de la double-culture nécessite plus de main d’œuvre : travailleurs sans terre se déplaçant des régions voisines pour un emploi saisonnier ; le double emploi est pratique fréquent. Par ailleurs, le travail féminin s’est développé : « … des opérations comme le repiquage, le désherbage, réservées exclusivement aux femmes restent manuelles sous la pression de ces dernières(…) Un hectare de rizière requiert 77 % de femmes contre 23 % d’hommes » et l’on peut noter « une féminisation croissante du travail agricole qui touche en grande majorité les basses castes et surtout les dalits (…) Afin de compléter les revenus familiaux, les femmes, qui commencent à travailler de plus en plus jeunes, se retrouvent dans des activités informelles sous payées (constructions, agriculture). Les femmes constituent en Inde rurale plus de la moitié de la force de travail informel. » (Marius-Knanou, 2002). |
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La question environnementale - l’utilisation excessive d’engrais et pesticides : ils sont à l’origine de problèmes d’ordre écologique mais aussi sanitaire (développement notamment de cancers dus aux résidus de produits chimiques dans l’eau). - l’usage non contrôlé de l’eau, occasionnant des gaspillages (l’eau, comme l’électricité, est presque gratuite), l’ épuisement des nappes, la salinisation. Au Pendjab, les signes sont précoces, les rendements stagnent dans les années 90 ; les nappes phréatiques s’épuisent obligeant les paysans à acheter de nouvelles pompes ou à creuser de nouveaux puits. - A quoi s’ajoute une politique contestée de constructions de grands barrages. Ici, les coûts s’évaluent aussi en terme environnemental ( destruction d’espèces végétales et animales, retour du paludisme ou de la malaria), humain : le projet sur la Narmada (30 gros barrages, 135 moyens, 3000 petits) représente un déplacement de plus de 320 000 personnes (populations tribales, défavorisées), économiques (coûts monstrueux). Des questions qui dépassent les frontières de l’Inde et alimentent le débat international sur le bien fondé de la stratégie desgrands barrages, les big dams (voir les questions concernant le barrage des Trois Gorges en Chine). En Inde, elles alimentent les conflits d’acteurs : « C’est ainsi que depuis plusieurs décennies, 4 Etats de l’Ouest se disputent les eaux de la Narmada (..). Sur les 165 projets de grande et moyenne taille, beaucoup sont parvenus à voir le jour, cristallisant désormais les conflits d’intérêts et d’opinions autour de la construction du barrage principal Sardar Sarovar . Dans un camp, on trouve industriels et partisans du productivisme agricole, mais aussi l’Etat du Gujarat, principal bénéficiaire (…). Dans le camp opposé figure l’Etat du Madhya Pradesh qui, situé en amont du barrage, concentre 80 % des 245 villages qui seraient noyés par le réservoir. Il est soutenu par l’ONG Narmada Bachalo Andolan (mouvement pour sauver la Narmada) qui s’insurge autant des conséquences écologiques du projet que des conditions imposées aux 40 000 familles à déplacer. » (Dorin, Landy, 2002) |
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Conséquences politiques : développement plus qu’émergence d’une société civile active.
Issus d’une longue tradition, les mouvements sociaux et paysans sont très nombreux, très divers : plus de 100 000 associations en Inde dont la plupart représentent la dimension politique de la sécurité alimentaire. On ne peut toutes les citer mais certaines sont fortement médiatisées en Inde, et en Occident, et même si leur discours se base avant tout sur une défense du local, elles se situent aussi sur des enjeux à l’échelle mondiale : - Le mouvement Gene Campain de la généticienne Suman Sahai qui milite pour que l’agriculteur indien soit considéré et reconnu non seulement pour le choix et la sélection des variétés qu’il a opérés pendant des millénaires mais aussi pour son rôle actuel dans le domaine puisqu’ il demeure le plus gros semencier de l’Inde ( Dorin, Landy) : 80 % des semences sont produites sur le sol indien, le reste sont des semences étrangères. - Vandana Shiva, physicienne, milite contre la dépendance croissante des paysans indiens aux multinationales dans le domaine des semences mais aussi de la recherche agricole, des produits phytosanitaires ; elle dénonce tous les vices de la Révolution verte et avec son association Navdanya encourage les paysans à abandonner les OGM pour les semences traditionnelles, défend une agriculture plus respectueuse de l’environnement, lutte pour un accès équitable à l’eau. - Medha Paktar poursuit son combat dans la vallée de la Narmada, avec l’association N.B.A. dont elle est la fondatrice. Son action sur le terrain et dans les cours de justice est relayée dans les médias avec notamment la romancière Arundathi Roy. - M. S. Swaminathan, père de la Révolution verte, a développé un concept proche de la révolution doublement verte (concept de Michel Griffon du CIRAD-Montpellier) : Evergreen Revolution, avec des slogans simples et séduisants : pour une politique « pro-femmes, pro-pauvres, pro-environnement ». Sa fondation basée à Chenai n’hésite pas à mobiliser des techniques modernes de la biotechnologie au profit d’une nouvelle stratégie de développement agricole. - Il y a aussi les biovillages qui se limitent pour le moment à quelques expériences autour de Pondichéry avec pour objectif la mise en valeur des ressources naturelles, l’élimination de la pauvreté et la participation des femmes : pisciculture dans des étangs villageois, gérée par des femmes, cultures de champignons par des familles sans terre avec des sacs de paille de riz, culture coopérative de jasmin, paysans qui s’efforcent d’utiliser des engrais verts en intersaison, ou des pesticides naturels (feuilles de neem), ou réintroduisent les vers détruits par les produits chimiques. Ces actions à l’échelle locale sont aidées par du micro-crédit. - Ceci sans compter les figures à la José Bové -il y en a des dizaines en Inde- celles de puissants mouvements syndicaux qui n’hésitent pas à détruire des cultures expérimentales de coton en Andhra Pradesh pour refuser l’entrée du gène Terminator, technologie de Monsanto, gène stérilisateur de semences obligeant les paysans à une dépendance envers la multinationale. - Et dans la lignée de la tradition de Gandhi, des mouvements qui prônent la non-violence et le droit dans la défense des populations les plus marginales : tel est le cas pour Ekta Parishad (Forum uni, mouvement fédérateur de dizaines d’associations) qui œuvre pour le contrôle des ressources (terre, eau, forêt) dans les Etats les plus pauvres de l‘Inde (Bihar, Madya Pradesh, Orissa…), en favorisant la conscientisation de ces populations, «l’empowerment (pouvoir de la base) par l’initiative paysanne. |
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Dans cette société civile active, on peut y percevoir la défense de la souveraineté alimentaire : chaque pays doit avoir le droit de choisir librement le mode d’approvisionnement en produits alimentaires qu’il souhaite, mais aussi, et c’est l’optique défendue par l’économiste indien Amartya Sen, faire participer aux mécanismes de décision les sociétés, y compris les groupes marginalisés. |
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3/ Sécurité ou insécurité alimentaire ? C’est la question essentielle, celle qui mesure plus que n’importe quelle autre question l’efficacité de la Révolution verte. Une question, pas ou trop peu abordée dans les manuels scolaires : les Indiens mangent-ils à leur faim ? Pas tous : l’Inde demeure un pays pauvre qui n’est pas arrivé à nourrir sa population ! 214 millions de sous-alimentés en Inde, soit 21 % de la population selon les chiffres de la F.A.O. Si l’Inde a atteint avec fierté l’autosuffisance céréalière, elle est loin d’avoir atteint la sécurité alimentaire (capacité à produire des quantités suffisantes de nourriture pour assurer l’alimentation d’une population donnée) et même la sécurité nutritionnelle (tous les individus n’ont pas accès aux aliments qui leur sont nécessaires pour avoir une vie saine, parce qu’ils n’ont pas les moyens d’y avoir accès pour des raisons diverses (1). Et les stocks de sécurité sont maintenus malgré leurs coûts, et l’Inde exporte ces stocks…
Selon les chiffres de la FAO, l’Inde est mal placée si on la compare avec d’autres pays : 2417 calories par personne et par jour en 1999 contre 2684 pour l’ensemble des pays en voie de développement (3042 en Chine – 3575 en France), une moyenne nationale qui reste assez proche des seuils minimums mais qui ne dit pas les disparités : 52 % des Indiens en zone rurale seraient en dessous du seuil ; 15 % en zone urbaine. Il est vrai que « la disponibilité calorique journalière a augmenté de plus de 400 Kcal par habitant depuis la fin des années 70, une évolution due en partie à l’avènement de la Révolution verte. Mais cette dernière n’a en contrepartie guère aidé à diversifier les systèmes de production et de consommation : les aides publiques se sont manifestement concentrées sur le blé et le riz (…) et l’Inde demeure, comme à son indépendance, et comme la plupart des pays du Tiers-Monde, un pays traditionnellement agricole à base de céréales. » (Landy, Dorin, 2002) En 1999, près de 60 % des calories consommées proviennent des céréales. Le régime alimentaire indien est déséquilibré, extrêmement pauvre en lipides, en protéines d’origine animale, en fruits et légumes mais riche en protéines végétales (pois, lentilles et autres légumineuses), deux fois plus que la moyenne mondiale. L’Inde de l’informatique, du nucléaire et des fast-food à l’américaine est aussi le pays qui a le plus grand nombre de mal nourris sur terre, malgré l’autosuffisance et son rang de 1 er producteur de lait au monde.
C’est pourquoi la politique alimentaire de l’Inde est passée du concept d’autosuffisance à celui de sécurité alimentaire. Un changement qui explique les concessions faites au protectionnisme à l’indienne pour atteindre l’objectif : nourrir tous les Indiens. Un changement qui se traduit depuis le début des années 90 par une ouverture croissante aux marchés mondiaux, une baisse des barrières douanières, une hausse des exportations, dans et hors-cadre de l’O.M.C. Un changement de donne impulsé aussi de l’intérieur avec l’émergence au début des années 80 d’une classe moyenne (l’Inde de Lakshmi, déesse de la fortune et de la fertilité) formée des paysans prospères de la Révolution verte, des patrons d’entreprises familiales, de commerçants… soit 80 millions de foyers, 400 millions d’Indiens . Un changement qui oblige à changer d’échelle. La sécurité alimentaire doit s’appréhender à l’échelle mondiale mais se mesurer à l’échelle locale, voire individuelle (mesurer l’accessibilité des Indiens à l’alimentation) : «La notion de sécurité alimentaire (…) oblige à déplacer le regard de la balance commerciale nationale vers la situation nutritionnelle des individus. L’autosuffisance à l’échelle du pays ne signifie pas que tous les Indiens soient convenablement alimentés, quantitativement (en calories) et encore moins qualitativement (en protéines, lipides, vitamines, fer…). On met alors en lumière les inégalités entre régions, classes sociales, ou entre sexes et générations au sein d’une même famille. Alors que l’autosuffisance se pense au niveau national, la sécurité alimentaire a besoin des deux niveaux extrêmes : sa mise en œuvre joue des potentialités sur les marchés mondiaux, mais elle ne peut s’évaluer qu’au niveau local. » (Landy, Dorin, 2002) C’est ainsi qu’à partir de 1994, l’Inde s’ouvrant de plus en plus au commerce mondial intègre dans sa stratégie les exportations agricoles. Mais elle continue à subventionner son agriculture (l’Etat n’abandonne pas son système de prélèvement-redistribution, contrôle la stabilité du prix de l’eau, de l’électricité ou des engrais) et à protéger son marché agricole de la concurrence. Double stratégie que l’on peut interpréter comme le droit élémentaire qui fait que l’Inde assure son approvisionnement alimentaire (respect du droit à la souveraineté alimentaire). On entre ici dans une question essentielle : faut-il accepter un droit à la souveraineté alimentaire à plusieurs vitesses ?
On peut pousser, nous, enseignants, la réflexion jusqu’à cette question : on peut ne pas aller jusque là avec les élèves de 5 e mais aller jusque là c’est affirmer que cette question de la Révolution verte est essentielle parce que c’est une question alimentaire qui touche des millions d’hommes et de femmes, et qu’elle vaut la peined’être proposée comme une question et non comme une évidence.
La proposition de cours qui accompagne cette réflexion s’est donnée pour objectif de poser des questions qui, même dans le cadre de la séquence Asie ou Inde, conditionnent des problématiques ouvertes (et non fermées comme c’est le cas dans la plupart des manuels), engagent les élèves à s’interroger, à être critiques et non à prendre pour acquis des évidences. En adoptant cette démarche, le débat peut émerger. (1) Prix des produits subventionnés encore trop élevés, bénéficiaires de la carte PDS mal ciblés, problème de corruption et de fraude, dysfonctionnement dans des Etats encore fortement marqués par des structures féodales (Bihar par exemple), insuffisance des infrastructures, entre autres obstacles. |
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4/ Comment aborder ces questions en classe ? Plusieurs problématiques sont possibles :
La leçon de deux heures (voir document annexe) a été expérimentée dans deux classes par deux collègues(2). Les échanges (10 minutes) ont été renvoyés sur la 3 e heure : ici, le débat permettait de mesurer l’appropriation par les élèves des arguments de réponse à la question posée. Dans une classe, le débat (tables organisées en rond, président désigné) a été filmé par le professeur : les élèves ont été paralysés par le double œil, celui de l’enseignant et de la caméra surtout. Quelques élèves ont bien pris la parole mais l’échange n’a pas eu lieu. Dans l’autre classe, le professeur a proposé un jeu de rôle, les élèves ont préparé des arguments par écrit, en se mettant dans la peau d’un paysan riche, d’un paysan pauvre, d’une paysanne. L’échange a été plus fructueux même s’il manquait de spontanéité. Les textes écrits (quelques exemples ci-dessous reproduits avec leurs impfections) par les élèves lors de la préparation révèlent qu’ils se sont bien appropriés cette leçon comme une question à débattre.
Je suis contre la Révolution verte car tout le monde n’en profite pas il n’y a que les riches qui peuvent avoir les engrais les mains-d’œuvres et les motopompes. Les pauvre eux font tout avec leur mains il n’ont pas d’engrais pas de pesticides et pas de motopompe ils ont des genre de corbeil ou il monte l’eau pour irriguer ses champs. En plus de sa les riches ont des télé des voitures est surtout des terres mais il n’y a pas que des inconvénien car l’inde est maintenant en autosufisance alimentaire.(Ines)
Je ne suis qu’un petit paysan. Je ne connais pas la révolution verte vous croyez que c’est avec c’est engeins antique que l’on travaille chez les riches ? Ils ont des pompes d’irrigations, on a des seauts, ils ont des tracteurs on a des bœufs. Je n’est pas les moens pour acheter des engrais chimiques, j’utilise des bouses de vache et puis c’est meilleur pour la santé. On aimerait avoir des motopompes mais cette révolution n’a touché que les plus aisés mais je n’en fais pas parti. (Johanna)
Il me faudrait des engrais chimiques pour que mes récoltes double et pour que mes enfants puisse manger à leur faim ! Moi, je vis pauvrement et pour moi c’est dur de récolté, je suis obligé d’aller travailler en ville pour gagner de l’argent et si j’économise assez je pourrai m’acheter la nouvelle motopompe, ce seras une dépense primordiale. Surtout en cette saison. (Aurélia)
Bonjour je suis un paysan qui a 60 ans et qui doit nourrir sa famille de 8 enfants et 1 femmes. La révolution verte n’a pratiquement rien fait pour m’aider car au début l’Etat aidait les paysans mais maintenant il ne nous aide plus. En plus a force d’utiliser les engrais chimiques ma terre est devenue stérile j’en suis forcé à travailler le jour en ville et le pire c’est que je sois obliger à faire travailler mes enfants dès 7 ans c’est à dire 6 de mes enfants. (Nadera)
Je suis un riche paysan, j’ai 12 hectares et 3 récolte par an. Les pauvres ont une récolte par an. Je mets des insecticides sur la terre mais il en met pas beaucoup. Si on en met trop, la terre meurt et ne peut plus produire d’aliments. Je vais toutes les semaines chez le marchand. (Nikita)
Pour moi la révolution verte a été super je récolte plus, j’ai plus de semences. J’utilise plus d’engrais et ma terre n’est plus fertile. J’utilise des systèmes d’irigation avec motopompe. Je peux mieux nourir ma famille maintenant parce que je produit plus. (Jean)
Au début ont a bénéficier d’une aide au gouvernement. Grâce à cela on a plus de terre, donc plus de revenue. Ont a aussi eu un budjet un peu plus élevé. Mais après, les terres sont devenues stériles les mauvaises herbes sont aparue, à cause de cela on est obligé d’aller travailler en ville on est payé à la journée. Nos maison sont encore en torchie. Alors que la haute caste on plus que nous. (X)
(2) N’ayant pas de 5 e cette année, je remercie Nelly Plumeau et Jean-François Vergne d’avoir bien voulu jouer le jeu et accepter de consacrer plus de temps qu’ils ne le font en général pour ce thème. |
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Bibliographie :
L’Union indienne , Frédéric Landy, 2002, Editions du Temps
Population et développement en Inde , sous la direction de Marie C. Saglio-Yatzimirsky, 2002, Ellipses, Carrefours de géographie
De la mondialisation au développement lo cal , Basudep Chaudury et F. Landy, 2002, CNRS Editions
Agriculture et alimentation de l’Inde, les vertes années , Bruno Dorin et F. Landy, 2002, INRA
Le pari non gagné des campagnes indiennes , F. Landy, dans Agriculture et campagne dans le monde, sous la direction de J. Bonnamour, 1997, SEDES
L’agriculture en Inde du Nord (Gujarat ), Emilie Barry et Hatim Issoufaly, 2005, Les Indes savantes
La mondialisation vue d’ailleurs, l’Inde désorientée , Jackie Assayag, 2005, Seuil Webographie : Site du festival de géographie de St Dié : Nourrir les hommes, un enjeu mondial, J.P. Charvet http://fig-st-die.education.fr/actes/actes_2004/charvet/article.htm La politique alimentaire de l’Inde : le blé ou l’oseille ? http://fig-st-die.education.fr/actes/actes_2004/landy/FIG%20LandyInde.html
Site du Courrier de l’Unesco Les biovillages : une révolution vraiment verte ? http://www.unesco.org/courier/2001_01/fr/doss27.htm Pas si rose la révolution verte http://www.unesco.org/courier/2001_01/fr/doss22.htm Asie du Sud, la coopération ne coule pas de source http://www.unesco.org/courier/2001_10/fr/doss08.htm
Site des Cafés géographiqueshttp://www.cafe-geo.net/ - L’Inde, boom des villes, fin des campagnes, F. Landy et T. Pacquot, 2005 - La géographie de l’Inde, F.Durand-Dastès, 2005 - Les problèmes de l’eau en Inde, F. Durand-Dastès, 2000 - Le riz : le bol, la rizière, le marché, 2005 - Nourrir les hommes, J.P. Charvet, 2003
Sur le site de France 2, l’émission Un œil sur la planète « Pourquoi il faut croire en l’Inde » - un reportage de Gilbert Charles et Philippe Borel : 1,5 milliard de bouches à nourrir
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