Pascal Clerc, Groupe de développement de géographie,
IUFM d’Aix-Marseille.
Pour une géographie
scolaire vivante.
Les
débats, c’est-à-dire les discussions contradictoires, sont très rares dans les
cours de géographie. Les dires des inspecteurs et des formateurs qui assistent
à de nombreux cours confirment sur ce point les enquêtes conduites par l’INRP
et les travaux de recherche en didactique de la géographie (DEA et thèses).
Je voudrais dans un premier temps essayer de proposer des
explications à ce constat, avant de dire pourquoi je le déplore puis avancer
quelques propositions.
Pourquoi cette rareté des
débats ?
Commençons d’abord par un
caractère intrinsèque à cette forme de parole. L’étymologie du terme nous
alerte : selon le Dictionnaire
historique de la langue française (Rey, 1992), débattre, c’est d’abord
« battre fortement » puis « discuter vivement ». Il s’agit
donc là d’une activité difficile à mener qui peut dégénérer si elle est trop
peu réglée ou perdre tout intérêt si l’expression est trop bridée. Ouvrir le
débat, c’est prendre le risque, en donnant la parole, de ne pas tout maîtriser.
Pour certains enseignants,
intégrer le débat dans les pratiques de classe revient à mettre en jeu leur
statut, plus précisément la représentation que la communauté éducative a de ce
statut : celui d’un détenteur de savoir qui en assure la transmission de
manière structurée. Débattre, c’est accepter que le savoir soit partagé,
accepter le savoir des élèves, accepter aussi que les savoirs puissent circuler
entre pairs (ce dont les sciences de l’éducation ont démontré la grande
efficacité).
Cette rareté des débats fait
écho au contexte général de l’École et des pratiques scolaires. Selon une
tradition héritée de l’Ancien Régime et d’un enseignement tenu par les
congrégations religieuses, l’École est un espace plus fermé qu’ouvert. La
claustration des établissements d’enseignement est signifiée notamment par
l’architecture (que l’on retrouve dans la forme des « cloîtres
laïques » qu’étaient les Écoles Normales d’instituteurs et
d’institutrices) ; elle resurgit régulièrement à travers la volonté
d’isoler les lieux d’enseignement de leur environnement. Cette situation se
traduit dans les pratiques scolaires par des formes d’auto-censure
vis-à-vis de certains sujets : François Audigier
évoque le « refus du politique » (1993), Alain Legardez
celui des « questions vives » absentes de l’enseignement des sciences
sociales. Cette censure me semble peu compatible avec la mise en œuvre de
débats dans la mesure où les questions qui traversent la société, celles qui
suscitent des tensions et des controverses sont plus ou moins consciemment
exclues de la sphère scolaire, en particulier lorsqu’elles mettent en jeu
l’illusoire unité de la « société française ». Proposer un débat à
ses élèves, c’est revendiquer l’intrusion du « je » dans la sphère
scolaire c’est-à-dire, au-delà de l’élève, la parole d’un individu porteur
d’une identité.
L’absence de débat en cours de
géographie peut aussi s’analyser à travers le conformisme parfois désespérant
qui caractérise la culture scolaire. Tous ceux d’entre nous qui tentent
d’innover l’ont un jour ou l’autre expérimenté, parfois jusqu’au découragement.
Les représentations de « ce que doit être » la géographie scolaire
sont partagées et entretenues par les élèves, les familles, l’administration et
les enseignants eux-mêmes. Dit autrement, un débat en cours de géographie, une
activité non conforme aux représentations dominantes, sera perçue comme
intéressante mais un peu gratuite, comme un moment de détente, ou pire, comme
une ruse d’un enseignant qui n’aurait pas préparé son cours.
La géographie serait-elle une
discipline scolaire peu propice au débat ? On peut le penser si l’on se
réfère à la tradition descriptive et factuelle qui la caractérise tout au long
du XIXe siècle et pendant une
bonne partie du XXe siècle. La
géographie est, étymologiquement, la description de la terre. Le discours
géographique « classique » (selon la terminologie utilisée pour
caractériser l’école française de géographie) vise à rendre cette description
par des énoncés positifs relatifs aux formes du relief, au climat d’une zone,
aux données économiques d’une région, à la localisation des villes d’un état ou
aux richesses de son sous-sol. Ces connaissances, une fois validées et exposées
dans les manuels, ne prêtent guère à la discussion contradictoire d’autant que
ces énoncés ont le statut de vérités révélées. Le savoir géographique est ainsi
assimilé à un compte-rendu objectif de ce monde réel. Il ne se discute pas puisqu’il
est le monde ou du moins son fidèle reflet. Pour débattre en cours de
géographie, il faut donc se référer à une autre épistémologie que celle des
épigones de Vidal de la Blache.
Un autre frein au débat vient
se greffer sur ce point. Certains enseignants sont obsédés par la neutralité de
leurs propos. Débattre, c’est-à-dire défendre un point de vue de manière
argumentée, semble incompatible avec cette posture et même avec l’épistémologie
afférente. Le réalisme des géographes classiques et l’apparente neutralité qui
l’accompagne rassurent. Il n’est guère possible de développer ce point ici,
mais cela me semble relever d’une illusion : celle selon laquelle un
discours, quel qu’il soit, puisse être exclusivement du côté de l’objet qu’il
vise, c’est-à-dire objectif. Tout discours émane d’un sujet avec sa culture,
ses représentations, ses appartenances. L’objectivation du savoir est la
duperie la plus efficace pour transmettre une vision du monde. Plus le propos
semble neutre, indépendant de celui qui l’énonce, naturalisé (c’est-à-dire
rendu naturel, évident), moins il est discutable et plus il est efficace pour
transmettre sans contestation cette représentation du monde. À l’inverse, le
débat est un moyen d’exposer des points de vue, de les confronter et de les
comprendre.
Ces
traditions, ces contraintes, ces risques objectifs ou fantasmés doivent être
dépassés pour installer les discussions contradictoires, comme outils
didactiques dans les cours de géographie.
Pourquoi ? Les géographes
contemporains étudient l’espace comme un produit social : « Tous les
jours, les individus et les sociétés humaines créent de l’espace, se servent de
l’espace, laissent des traces dans l’espace. » (Brunet, 2001) Cet espace
est la conséquence de nos actions (en tant qu’individu ou membre d’une
collectivité), il résulte d’une « négociation » avec les autres
acteurs que sont les entreprises et les institutions. Je dis « nos »
actions parce que l’espace géographique n’est pas le fait d’un quelconque démiurge :
chacun, au quotidien participe à cette production spatiale. Nos décisions
individuelles – ou notre absence de décisions – nos comportements d’achat, de
loisir, nos modes des transports, nos manières d’habiter se cumulent avec
celles d’autres individus pour marquer l’espace. Un élève, à son niveau, fait
des choix qui participent de la production spatiale. En discuter (en débattre)
directement ou par le biais d’un jeu de rôle participe de cette conscience que
chacun peut avoir à la fois du monde que nous produisons au quotidien et de
notre participation à cette production. Cette conscience est un ressort de la
compréhension du monde prônée par les textes officiels.
Si donc, l’espace géographique
est envisagé non pas comme un « déjà là » mais comme une construction
permanente, il y a matière à discussion. Celle-ci peut être conduite d’au moins
deux manières.
Les élèves ont souvent des
points de vue sur cette construction, sur ses logiques, sur les choix dont elle
procède qu’il s’agisse de l’intégration de la Turquie dans l’Union Européenne,
des relations entre les villes et leurs banlieues ou de l’aménagement des
espaces littoraux. Les élèves peuvent s’exprimer sur ces logiques et ses choix,
les analyser, les confronter, les critiquer, en débattre donc.
Ils peuvent aussi dans le cadre
d’un jeu de rôles revêtir le « costume » d’un agent immobilier, du
représentant d’une ONG, d’un chef d’état, d’un paysan africain, d’un touriste.
Bien sûr cela ne s’improvise pas, nécessite même de la part de l’enseignant un
travail conséquent mais le jeu, diablement efficace, en vaut la chandelle.