Le Sud existe-t-il ?

 

 

Paul Nicolas, Groupe de Développement de Géographie de l’IUFM d’Aix-Marseille.

Conclusion et réflexions à la suite des conférences du 2 avril 2008

IUFM d’Aix-Marseille

 

 

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  1. Le Sud : une évidence ?

 

Les professeurs de géographie, les manuels scolaires, les programmes, les élèves dans leurs copies[1] continuent de considérer le Sud comme un espace géographique qui d’évidence s’oppose au Nord ou, de façon plus nuancée,  que « des Sud » s’opposent à des « Nord »

Le sujet proposé au baccalauréat, en juin 2008, pour l’épreuve courte   de croquis (« Des Nord et des Sud ») montre que nous sommes en face d’une vérité officielle que nul bachelier n’est censé ignorer. Les consignes de corrections très laconiques, indiquent qu’il faut attendre

 

§         « Un tracé pertinent de la limite Nord/Sud

§         Une hiérarchisation des pays du Nord (pays riches de la Triade distingués des PECO)

§         La diversité des pays du Sud (les PMA, les NPI, …) »

Leur brièveté montre que le tracé pertinent de la limite Nord/Sud va de soi, que l’opposition Triade /PECO suffit à décrire la variété des Nord, que les PMA et les NPI sont une manière évidente de commencer une typologie des pays du Sud et que chaque correcteur saura ce qu’il faut mettre à la place des points de suspension qui suivent.

Interrogeons cette évidence.

La création de la limite Nord/Sud et sa permanence

Dans un article publié dans le numéro 88 de la revue Mappemonde, Vincent Capdepuy, montre l’origine de la limite Nord/Sud que nous continuons à voir tracée dans nos manuels. Il s’agit d’un rapport de Willy Brandt publié en 1980 intitulé « Nord-Sud : un programme de survie ». Ce rapport est le fruit d’une commission qui se veut indépendante concernant les problèmes de développement. En couverture du rapport, on peut voir une carte du monde (en projection de Peeters) avec, pour la première fois, la limite Nord/Sud telle que nous la connaissons.

Où en est-on trois décennies plus tard ? La plupart des manuels récents pour les classes de seconde, publiés en 2005 ou 2006 ou ceux de terminales publiés en 2008, portent toujours la même limite entre les pays du Nord et les pays du Sud. Pourtant d’immenses bouleversements se sont produits depuis 1980.

Il y a donc bien des raisons de questionner cette limite. Les programmes actuels de terminales trahissent, les inconvénients d’une absence de réflexion sur sa validité. Ainsi, la Russie, classée dans les pays du Nord, est pourtant regroupée avec les pays « en quête de développement ».

Comme le fait remarquer V. Capdepuy, les indices de développement humain de l’Argentine, de l’Uruguay, du Chili, des Emirats Arabes Unis sont supérieurs à ceux de l’Ukraine, de la Russie et de la Roumanie alors que les uns sont toujours classés au Sud et les autres au Nord. Si la limite Nord/Sud sépare incontestablement des pays de niveau différent en Amérique du Nord et à l’ouest du bassin méditerranéen, elle paraît bien floue de la Sicile jusqu’au Sin-Kiang.

Il est donc impossible de tracer une limite fiable entre le Nord et le Sud. On peut donc se demander si le Sud existe comme espace.

 

  1. Le Sud, les Sud, une impossible définition

 

Dés 1992, dans Les mots de la géographie, Roger Brunet trouve le terme « pas vraiment heureux » et définit le Sud comme « un ensemble indéfini associant les idées de chaleur et de sous développement »[2] On ne trouve pas de définition de « Sud » dans les dictionnaires de géographie plus récents[3].

De manière récente, et pour traduire la diversité croissante des pays qui composent le Sud, tous les manuels de géographie, en usage dans les lycées, préfèrent parler « des Sud ». L’introduction du pluriel permet de sauver l’usage du concept. Mais on peut se demander, avec Philippe Gervais-Lambony et Frédéric Landy si le fait de « mettre au pluriel les Sud n’est pas un aveu d’impuissance à conceptualiser autant qu’une facilité d’écriture ?  »[4]

 

Cette impuissance à conceptualiser et donc à donner une définition rigoureuse aux Sud se traduit par le manque de cohérence des termes utiliser pour décrire cette diversité.  En voici une liste partielle : NPI[5], pays semi industrialisés, pays émergents (de quoi ?), pays pétroliers, pays à revenu intermédiaire (les inclassables), pays les moins avancés, Etat-Continent, géant ou autonome (pour l’Inde et la Chine), puissance régionale, etc.

Les différentes classifications proposées mêlent la dimension des Etats, les ressources, le caractère plus ou moins industriel des Etats, le classement des pays en terme d’IDH ou de PNB/hab. Il manque une identification claire des critères utilisés. Cela tient à l’impossibilité de donner une définition précise du Sud. Les très profondes transformations à l’œuvre dans ce qui serait cet espace rendent illusoire l’espoir de construire cette définition.

 

  1. Les dynamiques des Sud éloignent toute possibilité de trouver une unité à cet espace

 

Ces dynamiques[6] sont, par exemple, à l’oeuvre en Asie orientale particulièrement en Chine et en Inde. Il suffit, pour en prendre conscience, de voir les transformations dans la région du delta de la rivière des Perles, de voir les liens tissés par cette région avec le golfe de Guinée[7]. La Chine connaît, ainsi, des transformations accélérées qui en font un des centres d’impulsion du monde et en particulier de l’Afrique.

Les dynamiques à l’œuvre en Inde ouvrent ce pays sur le monde tout en incitant les Indiens à retrouver une part de leurs racines. L’Inde, par exemple, s’est dotée, avec Bollywood, d’un cinéma capable de s’introduire sur le marché mondial[8] sans pour autant altérer son originalité. La « glocalisation » y est à l’œuvre.[9]

 

A une autre échelle, que dire aussi des profondes transformations que connaissent les villes du Sud ?  Quand on analyse l’évolution de Bogota[10], par exemple, il est impossible de trouver dans les dynamiques à l’œuvre des caractéristiques qui en feraient une ville évoluant de manière très différente des villes du Nord. Il y a du Nord et du Sud au sein même de Bogota.

 

Enfin, la soumission à on ne sait quelle fatalité qui accablerait les populations du Sud n’est pas applicable à tous ces navetteurs africains qui vont chercher en Chine[11] de quoi alimenter leurs marchés où à ces millions d’urbains qui partout dans les villes du Sud autoconstruisent[12] leur quartier. 

 

Face à ces profondes transformations, quelle pesanteur nous conduit à maintenir l’usage des concepts de Sud et de Nord ?

 

 

  1. Alors pourquoi utilise-t-on encore ce terme ?

Pour répondre à cette question, replaçons l’usage de ce terme dans son histoire. On rappellera brièvement que l’espace nommé « Sud » a d’abord été appelé pays « sous développé », puis « en voie de développement ». Quand on utilise ces termes ou ceux plus récents de de « monde en quête de développement »[13] ou pour décrire les composantes du Sud, de « pays les moins avancés », de « pays émergents », on s’inscrit dans une logique qui fait du développement atteint par les pays développés le but ultime, la ligne d’arrivée de la course dans laquelle les moins avancés sont en queue de peloton. Comme l’écrit Rony Brauman[14], il y a une évidente filiation entre l’idée de développement provoqué par l’impulsion des pays du Nord et l’idée de mission civilisatrice qui accompagnait l’aventure coloniale. « Les critères économiques qui définissent les pays les moins avancés comme les critères anthropologiques qui donnent à voir des peuples attardés appartiennent les uns et les autres au vocabulaire du dominant ».

Avec Alfred Sauvy, apparaît le terme, mieux accepté par les pays concernés, de Tiers-Monde. On est là dans un registre plus politique où des dominés doivent arracher le droit d’exister face à des dominants. La fin de la guerre froide et le déclin du tiers-mondisme ont conduit à l’abandon de ce terme et à l’utilisation de celui apparemment plus neutre, de Sud.

Regardons-y cependant de plus près. Comme le font remarquer F. Landy et P. Gervais-Lambony [15] le « Sud tend à sous entendre une situation figée : car s’il y a bien des permanences ce sont les points cardinaux ». C’est le nord que définit la boussole et le sud se définit par rapport au nord.

Le mot Sud est également porteur de très fortes connotations. Le succès de la chanson de Nino Ferrer « On dirait le Sud » tient sans doute au fait qu’elle fait émerger beaucoup des clichés qui accompagnent l’évocation du Sud.

 

Les paroles de la chanson

« On dirait le Sud »

(paroles et musique de Nino Ferrer)  

 

Une représentation du Sud

 

C'est un endroit qui ressemble à la Louisiane
A l'Italie
Il y a du linge étendu sur la terrasse
Et c'est joli

On dirait le Sud
Le temps dure longtemps
Et la vie sûrement
Plus d'un million d'années
Et toujours en été.

Y'a plein d'enfants qui se roulent sur la pelouse
Y'a plein de chiens
Y'a même un chat, une tortue, des poissons rouges
Il ne manque rien

On dirait le Sud
Le temps dure longtemps
Et la vie sûrement
Plus d'un million d'années
Et toujours en été.

Un jour ou l'autre il faudra qu'il y ait la guerre
On le sait bien
On n'aime pas ça, mais on ne sait pas quoi faire
C'est le destin

Tant pis pour le Sud
C'était pourtant bien
On aurait pu vivre
Plus d'un million d'années
Et toujours en été

 

 

 

 

 

Le Sud, lieu authentique parce que peu touché par la modernité 

 

 

 

Immobilité (garante de l’authenticité)… et par voie de conséquence, absence de dynamisme

 

Seul dynamisme du Sud, le dynamisme démographique

 

Espace de nature, avec des réserves d’animaux

Nature prolifique

  

 

 

 

 

Soleil, vacances, loisirs, rêve pour le touriste

 

Espace de nécessaire insécurité

 

 

Où l’on est soumis à la fatalité

 

 

Tant pis pour le Sud !

 

Les paroles de cet air à succès illustrent ce qu’écrit le philosophe Jean-Michel Salanksis[16] : le Sud est dans nos représentations un « ensemble des lieux dominés par le soleil », lieu où vit une humanité « plus obnubilée par les sensations, le plaisir et le déplaisir, le cycle de la vie et de la mort, plus contemplative, passive, jouissive, plus engluée dans le présent ».

 

Les touristes qui voyagent au Sud, sont bien attirés comme le montre Fabien Mione et Stéphane Gallardo[17] par les représentations qu’ils se font du Sud ; « l’idiot du voyage » sera séduit par le soleil, le sable chaud ou par les « réserves » humaines ou animales, le « touriste solidaire » par le caractère authentique de pays encore peu marqués par la modernité. L’un comme l’autre cherche à voyager au cœur du Sud tel qu’il se le représente.

Au terme de cette analyse des mots qui ont définit l’espace censé être le Sud, on peut conclure qu’avec l’usage du mot Sud, l’idée de progrès, de course vers une finalité à atteindre, de lutte pour conquérir le développement disparaît. La nature, avec ce qu’elle peut avoir d’implacable et de permanent,  retrouve une place centrale. Le choix de Sud, en apparence plus neutre, pour remplacer Tiers-monde est donc loin d’être anodin. Comme l’écrivent P. Gervais-Lambony et F. Landy[18] « Sud se trouve synonyme de pauvreté et non plus d’exploitation comme l’était Tiers-monde ».

On peut donc repérer successivement trois logiques à l’œuvre dans la construction des représentations de l’espace que l’on nomme encore le Sud : une logique coloniale (ou néocoloniale), une logique politique d’inspiration parfois marxiste, et enfin le retour à une logique déterministe. Toutes ont en commun d’avoir été construites depuis le Nord et de proposer une lecture binaire du monde opposant l’espace où « nous » sommes à un espace où vivent « les autres ». Cette représentation binaire du monde est une constante dans l’histoire de l’humanité (exemple : les barbares des romains, les païens ou les infidèles du monde chrétien, etc.) et il convient d’abandonner ces lunettes réductrices si l’on veut approcher d’une lecture objective d’un Monde où les différences spatiales s’accusent à toutes les échelles.

 

6.  Le sud n’existe pas (ou plus ?), tant pis pour le Nord…

Alors comment décrire le Monde ?

 

Nous proposons donc de renoncer à utiliser les termes de Sud et de Nord et donc, a fortiori, de cesser de reporter toutes limites sur nos cartes qui sépareraient deux espaces dont l’existence n’est pas démontrable.

 

Alors, comment lire le Monde ?  Nous proposerons en particulier trois clés.

       

Les inégalités spatiales touchant de niveau de vie des populations (abandonnons au passage aussi le terme de niveau de développement) sont, sans doute, plus accusées que jamais. Si l’on utilise l’IDH comme indicateur, on constate, pour prendre une image, que le peloton est très étiré mais il est difficile de dire qu’il y a un groupe d’échappés et un groupe d’attardés ni, bien sûr, un peloton coupé en deux (le Nord et le Sud). Par ailleurs, ces inégalités de niveau de vie se déclinent à toutes les échelles.

 

Il existe des espaces concentrant des acteurs dotés de pouvoirs de décisions, d’autres contrôlant capitaux et informations, d’autres enfin producteurs d’innovation. Ces espaces sont des espaces dominants. Ils existent à toutes les échelles.  A l’autre extrême, et à toutes les échelles aussi, existent des lieux où les populations subissent les effets de cette domination et de décisions prises en dehors de leur consentement. Entre ces deux situations, là encore, pas de limites tranchées mais tout un gradient de situation intermédiaire.

 

Enfin, dans un Monde où les échanges se multiplient, certains espaces sont très ouverts à la mondialisation (là encore à toutes les échelles) avec les effets que cela induit, d’autres le sont beaucoup moins. Là aussi, toute une série de situations intermédiaires existent.

 

On pourrait ainsi aboutir à trois cartes différentes du monde, pas exactement superposables, même si quelques corrélations peuvent exister entre l’insertion dans la mondialisation, le niveau de vie et la capacité de domination. Ces cartes restent à construire.

 

Dans une description ainsi plus complexe du monde et tout en gradient, est-ce à dire que les discontinuités n’existeraient pas ?

 

Aucunement. Certaines sont – et à toutes les échelles - très visibles séparant des espaces « riches » et des espaces plus pauvres : mur le long de la frontière mexicaine ou grille de 6 mètres de haut autour de Ceuta et Melilla, grilles électrifiées qui entourent les résidences fermées de Los Angeles, Johannesburg, Bogota ou Sao Paolo.

 

Il existe aussi des discontinuités spatiales qu’il convient de repérer avec rigueur mais cela demande un regard sans à priori. Ainsi, sur une carte de l’IDH, il est incontestable qu’existe une discontinuité, à l’ouest de la Méditerranée, entre les pays des rives nord et sud, mais la discontinuité est encore plus prononcée entre les pays du Maghreb et, au sud, les pays de l’Afrique Sahélienne[19]. Et cette dernière ne correspond pas à la fameuse limite Nord/Sud.

 

 

Conclusion :

 

Si nous abandonnons l’usage des termes de Sud et de Nord, tout un chantier reste ouvert pour proposer d’autres lectures plus pertinentes du monde. Ce sera l’objet des conférences de l’an prochain.

 

 

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[1]  Voir Paul Nicolas : la représentation des « Sud » et de l’Afrique à travers des copies d’élèves au baccalauréat (site)

[2] R. Brunet, Les mots de la géographie, Reclus –La documentation française, 1992

[3] Par exemple celui de J. Levy et M. Lussault, Dictionnaire de la géographie, Belin 2003

[4] On dirait le Sud, Revue Autrepart n° 41, IRD, 2007, p. 6

[5] La majorité des manuels de terminales place désormais les NPI au Nord, contrairement aux consignes de corrections proposées pour le sujet du baccalauréat 2008

[6] Il ne sera question, ici, que des dynamiques dont il a été question lors de la journée de conférence du 2 avril 2008. Ce ne sont que quelques exemples parmi tant d’autres.

[7] Voir la conférence d’E. Dorier-Apprill : Les mégalopolis de la « Chinafrique » : du Guandong au Golfe de Guinée (site)

[8] Voir conférence de J. Assayag : Longtemps la Terre fut plate… Dynamiques des grandes transformations (en Inde) et de B. Manoukian : Bollywood entre Nord et Sud (site)

[9] Voir P. Viguier : les mots clés de la journée : Sud – Dynamiques – Acteurs - Glocalisation (site)

[10] Voir P. Viguier : Les dynamiques urbaines à Bogota : l’exemple d’un quartier autoconstruit, Rincon de Suba (site)

[11] Voir la conférence d’E. Dorier-Apprill : Les mégalopolis de la « Chinafrique » du Guandong au Golfe de Guinée (site)

[12] Voir P. Viguier  : Bogota : Les dynamiques urbaines à Bogota : l’exemple d’un quartier autoconstruit, Rincon de Suba (site)

 

[13] Terme utilisé dans les programmes de terminales, 2002

[14] R. BRAUMAN, Mission civilisatrice, ingérence humanitaire, Le Monde diplomatique n°618, septembre 2005

[15] Revue Autrepart, On dirait le Sud n° 41, IRD, 2007, p. 7

[16] Revue Autrepart, On dirait le Sud n° 41, IRD, 2007, p. 19

[17]  Voir : F. Mione et S. Gallardo, Le tourisme au sud, une dynamique ambiguë (site)

[18] Revue Autrepart, On dirait le Sud n° 41, IRD, 2007, p. 5

[19] Voir Images économiques du monde, Sedes, 2007, page de garde