« Longtemps la Terre fut plate…
Dynamiques des grandes transformations à l’œuvre (en Inde) »
Conférence de Jackie ASSAYAG à l’IUFM d’Aix-Marseille, le
J. ASSAYAG est Directeur de recherche au CNRS et chercheur à l’Ecole
des Hautes Etudes en Sciences Sociales.
Compte-rendu
par P. Nicolas, avec quelques compléments tirés de son ouvrage publié au Seuil en
2005 : La mondialisation vue
d’ailleurs. L’Inde désorientée
1)
Mise au point initiale concernant le cinéma indien.
La conférence de Jackie ASSAYAG a commencé par une brève mise au
point sur le cinéma indien, en écho à la présentation de Brigitte Manoukian
concernant Bollywood.
Il souligne, d’abord l’ancienneté du cinéma indien qui débute,
comme le cinéma français, autour des années 1890, son importance (850 films par
an), le caractère très régional des productions qui, très tôt, réussissent à
s’exporter en particulier au Moyen-Orient.
Dès les années 1930, les colonisateurs anglais tentent d’encadrer
le cinéma indien pour éviter qu’il ne soit un mode d’expression pour les
nationalistes et qu’il ne soit porté par les crises sociales et politiques.
C’est dès cette époque que naît l’expression « Bollywood » pour
qualifier un cinéma pourtant nullement concentré sur Bombay.
A partir des années 1980, le cinéma indien s’inscrit plus nettement
dans la mondialisation et exporte abondamment ses productions avec la montée
d’une nouvelle génération de cinéastes (beaucoup sont musulmans). Les films
indiens sont conçus, désormais, en fonction du marché mondial. L’hybridation
qui en résulte n’empêche pas cette génération de films de conserver des
caractères profondément indiens.
Les films indiens répondaient
et répondent encore à des codes très stricts. La danse tient une très
grande place et la vie familiale, ou plus exactement patriarcale en constitue le thème et le cadre
essentiel. Dans ces films, l’important est ce qui est caché ou suggéré (la
sexualité exacerbée par exemple). Ils abordent des thèmes universels mais ne
sont pratiquement jamais directement porteurs de critiques sociales. Ainsi, la
violence de la société, en particulier vis-à-vis des femmes, est rarement
montrée.
2)
L’Inde dans la mondialisation.
Dans une brève présentation de la mondialisation J. ASSAYAG
souligne le bouleversement que représente la montée en puissance de l’Inde et
de la Chine et les effets produits par l’entrée sur le marché mondial de deux
milliards d’humains. Celui-ci nous oblige à abandonner notre regard
« occidentalocentré ».
L’Inde est ensuite présentée à grands traits. Certes l’Inde est
l’Etat démocratique le plus peuplé du monde. Un million d’Indiens travaillent
dans l’informatique mais 300 millions d’Indiens vivent avec moins d’un dollar
par jour et 70% d’entre eux habitent les campagnes.
Avec l’arrivée au pouvoir de R. Gandhi, en 1991, le tournant
libéral ouvre l’Inde à la mondialisation. Elle connaît, depuis, une forte croissance
(jusqu’à 9% certaines années) mais les plans d’ajustement structurels qui
accompagnent la libéralisation de l’Inde ont accru le nombre de pauvres. On assiste, dans le même mouvement, à une montée du nationalisme
hindouiste. Il se nourrit d’un désir de revanche sur un passé colonial largement
entaché d’humiliation. Ce sentiment est très présent dans la société indienne
et affleure même dans les comédies les plus légères.
L’Inde a d’ailleurs déjà connu une phase d’ouverture libérale qui a
conduit à son appauvrissement sous l’action de la Compagnie des Indes au XIXe
siècle. Pour preuve : l’écart de richesse entre un Indien et un Anglais était
de 1 à 2 en 1820, il était passé de 1à 10 en 1913.
L’expérience traumatisante des liens entre ouverture et
appauvrissement explique, en partie, la fermeture de l’Inde de Nehru. La voie
indienne de développement autocentré était, donc, aussi, pour les Indiens une
manière de renouer avec leur fierté nationale, fierté d’un peuple dont il ne
faut pas oublier la très ancienne et très féconde tradition universitaire.
La mondialisation, moment d’une histoire qui n’a rien
d’inéluctable, produit à nouveau en Inde de profondes transformations. J.
Assayag nous en présente les aspects saillants autour de quatre thèmes :
3)
Mondialisation et marché de la beauté
Il analyse d’abord, dans son livre, le marché de la beauté et le
statut du corps féminin qui s’en dégage. L’élection de Miss Monde en 1996, sous
très haute surveillance policière à Bangalore, révèle les profondes transformations
à l’œuvre et les tensions qui en résultent. Une part de la société indienne
s’est, en effet, opposée avec véhémence à ce qu’elle considérait comme une
forme d’agression culturelle de l’impérialisme occidental corrompu et
permissif. D’autant que le modèle proposé (la poupée Barbie - y compris sous
une forme indianisée - est largement diffusée aujourd’hui en Inde) est loin de
correspondre aux canon traditionnels de la beauté indienne.
Face à elle, les partisans
de la modernité et de l’ouverture de l’Inde, les détenteurs indiens de capitaux
privés, le secteur des médias, de la presse et du cinéma ont vu dans cette
manifestation l’occasion d’offrir une vitrine alléchante aux regards du monde.
A cette occasion, le corps des femmes est apparu symboliquement comme support
pour évaluer les comportements et leur dévoiement et juger du licite et de
l’illicite. La célébration de Miss Monde a donc, explicitement, fait émerger
des questions rarement évoquées en Inde autour de la place de la femme dans la
société, de l’usage de son corps et de sa sexualité.
Mais le beau est aussi un marché prometteur. Les géants mondiaux de
l’industrie cosmétique considèrent le marché indien comme une de leur priorité
et leurs profits dans ce pays progressent de 15% par an. Les concours de beauté
se multiplient. L’élection de Miss Monde est aussi l’aboutissement de cette
dynamique.
4)
Les classes moyennes dans la mondialisation
J Assayag aborde la question des classes moyennes en Inde. L’attention,
trop largement focalisée sur le système des castes, fait que les sciences
sociales ont délaissé l’étude des classes moyennes. Elles ont pourtant joué un
rôle essentiel dans la construction de l’Inde, que ce soit dans la période du
capitalisme bureaucratique d’Etat ou dans la période libérale entamée depuis
1991. Issues du personnel administratif mis en place par le colonisateur anglais
et parlant cette langue, ces classes moyennes s’épanouissent aujourd’hui dans
un consumérisme enfiévré et une corruption généralisée. Le plus souvent
urbaines, elles oscillent entre la fascination pour l’étranger et le repli
identitaire aux relents xénophobes, alimentant le courant national hindouiste. L’enthousiasme suscité par la modernisation se
mêle donc d’inquiétudes et de peurs pour ces classes moyennes au contour
difficile à définir.
5)
Les paysans dans la mondialisation
La situation agricole de l’Inde est paradoxale. Grâce à la
Révolution verte, ce pays disposait jusqu’à une date récente d’importants stocks
de grains dans ses silos alors que plus de 500 millions d’Indiens sont encore
mal nourris. La pauvreté depuis 1990 s’étend dans le monde rural. Les suicides
de paysans accablés sous le poids de leurs dettes se multiplient. Dans l’espoir
d’éponger leur endettement, certains n’hésitent plus à alimenter de leurs dons un
juteux trafic d’organes (reins, sang etc.) au profit des pays occidentaux et
des pays pétroliers
Les mouvements paysans alter mondialistes nationaux ou mondiaux
mettent en avant les responsabilités de l’O.M.C. et de firmes
multinationales comme Monsanto qui
provoqueraient, en distribuant des semences OGM ou des semences hybrides
« terminators » stériles, l’endettement sans fin des paysans. La
diminution de la part des cultures vivrières, l’extension de la monoculture
intensive, la disparition des semences locales, l’épuisement des sols en raison
de l’utilisation abusive d’engrais, seraient à mettre sur le compte négatif des
grands acteurs de la mondialisation.
Mais pour J. Assayag, ces acteurs externes ne doivent pas occulter les responsabilités
propres à l’Etat et à la société indienne.
La situation du monde rural tient aussi au fait que les
gouvernements successifs se sont montrés surtout soucieux de satisfaire de
puissants lobbies agricoles et ont négligé l’amélioration de la situation du
plus grand nombre. L’Etat n’a pas fait grand-chose pour organiser le marché
agricole. Beaucoup de paysans ont les plus grandes difficultés à échapper aux
usuriers tant l’accès au crédit bancaire institutionnel reste difficile en
raison des lenteurs bureaucratiques et de la corruption. Et il ne faut pas
négliger dans l’analyse de l’endettement paysan le poids énorme des emprunts
effectués pour payer la dot d’une fille à marier.
6)
Les médias et la mondialisation
Les médias manifestent la fascination envers les sociétés
occidentales ou asiatiques développées. En même temps, elles diffusent de plus
en plus des représentations enchantées des cultures traditionnelles hindoues. On
observe, depuis les années 90, le retour, avec un grand succès, à la télévision
et au cinéma, des grandes épopées hindoues, y compris dans leur dimension
religieuse.
De ce fait, les grands médias propagent des images de prospérité
qui provoquent bien des frustrations tant est dure, pour la multitude, la
confrontation avec la réalité du dénuement. Ils font, dans le même temps,
revivre la culture traditionnelle hindouiste compensant les frustrations par la
fierté identitaire. Mais ce n’est pas sans risques dans un pays, en principe,
laïque, où les tensions restent vives entre les communautés religieuses.
Conclusion :
L’Inde dans la mondialisation connaît donc de très profondes
transformations qui touchent en profondeur toute la société. Les inégalités
s’accroissent. Les médias dans ce contexte jouent un rôle considérable. Ils
amplifient par les représentations qu’ils diffusent, les frustrations et les tensions.
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