« Longtemps la Terre fut plate… Dynamiques des grandes transformations à l’œuvre (en Inde) »

 

 

Conférence de Jackie ASSAYAG à l’IUFM d’Aix-Marseille, le 2 avril 2008

J. ASSAYAG est Directeur de recherche au CNRS et chercheur à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales.

 

Compte-rendu par P. Nicolas, avec quelques compléments tirés de son ouvrage publié au Seuil en 2005 : La mondialisation vue d’ailleurs. L’Inde désorientée

 

1)    Mise au point initiale concernant le cinéma indien.

 

La conférence de Jackie ASSAYAG a commencé par une brève mise au point sur le cinéma indien, en écho à la présentation de Brigitte Manoukian concernant Bollywood.

 

Il souligne, d’abord l’ancienneté du cinéma indien qui débute, comme le cinéma français, autour des années 1890, son importance (850 films par an), le caractère très régional des productions qui, très tôt, réussissent à s’exporter en particulier au Moyen-Orient.

Dès les années 1930, les colonisateurs anglais tentent d’encadrer le cinéma indien pour éviter qu’il ne soit un mode d’expression pour les nationalistes et qu’il ne soit porté par les crises sociales et politiques. C’est dès cette époque que naît l’expression « Bollywood » pour qualifier un cinéma pourtant nullement concentré sur Bombay.

A partir des années 1980, le cinéma indien s’inscrit plus nettement dans la mondialisation et exporte abondamment ses productions avec la montée d’une nouvelle génération de cinéastes (beaucoup sont musulmans). Les films indiens sont conçus, désormais, en fonction du marché mondial. L’hybridation qui en résulte n’empêche pas cette génération de films de conserver des caractères profondément indiens.

Les films indiens répondaient  et répondent encore à des codes très stricts. La danse tient une très grande place et la vie familiale, ou plus exactement  patriarcale en constitue le thème et le cadre essentiel. Dans ces films, l’important est ce qui est caché ou suggéré (la sexualité exacerbée par exemple). Ils abordent des thèmes universels mais ne sont pratiquement jamais directement porteurs de critiques sociales. Ainsi, la violence de la société, en particulier vis-à-vis des femmes, est rarement montrée.

 

 

2)    L’Inde dans la mondialisation.

 

Dans une brève présentation de la mondialisation J. ASSAYAG souligne le bouleversement que représente la montée en puissance de l’Inde et de la Chine et les effets produits par l’entrée sur le marché mondial de deux milliards d’humains. Celui-ci nous oblige à abandonner notre regard « occidentalocentré ».

L’Inde est ensuite présentée à grands traits. Certes l’Inde est l’Etat démocratique le plus peuplé du monde. Un million d’Indiens travaillent dans l’informatique mais 300 millions d’Indiens vivent avec moins d’un dollar par jour et 70% d’entre eux habitent les campagnes. 4 des 27 Etats de l’Inde concentrent l’essentiel de ces populations pauvres.

Avec l’arrivée au pouvoir de R. Gandhi, en 1991, le tournant libéral ouvre l’Inde à la mondialisation.  Elle connaît, depuis, une forte croissance (jusqu’à 9% certaines années) mais les plans d’ajustement structurels qui accompagnent la libéralisation de l’Inde ont accru le nombre de pauvres.  On assiste, dans le  même mouvement, à une montée du nationalisme hindouiste. Il se nourrit d’un désir de revanche sur un passé colonial largement entaché d’humiliation. Ce sentiment est très présent dans la société indienne et affleure même dans les comédies les plus légères.

L’Inde a d’ailleurs déjà connu une phase d’ouverture libérale qui a conduit à son appauvrissement sous l’action de la Compagnie des Indes au XIXe siècle. Pour preuve : l’écart de richesse entre un Indien et un Anglais était de 1 à 2 en 1820, il était passé de 1à 10 en 1913.

L’expérience traumatisante des liens entre ouverture et appauvrissement explique, en partie, la fermeture de l’Inde de Nehru. La voie indienne de développement autocentré était, donc, aussi, pour les Indiens une manière de renouer avec leur fierté nationale, fierté d’un peuple dont il ne faut pas oublier la très ancienne et très féconde tradition universitaire.

La mondialisation, moment d’une histoire qui n’a rien d’inéluctable, produit à nouveau en Inde de profondes transformations. J. Assayag nous en présente les aspects saillants autour de quatre thèmes :

 

3)    Mondialisation et marché de la beauté

 

 

Il analyse d’abord, dans son livre, le marché de la beauté et le statut du corps féminin qui s’en dégage. L’élection de Miss Monde en 1996, sous très haute surveillance policière à Bangalore, révèle les profondes transformations à l’œuvre et les tensions qui en résultent. Une part de la société indienne s’est, en effet, opposée avec véhémence à ce qu’elle considérait comme une forme d’agression culturelle de l’impérialisme occidental corrompu et permissif. D’autant que le modèle proposé (la poupée Barbie - y compris sous une forme indianisée - est largement diffusée aujourd’hui en Inde) est loin de correspondre aux canon traditionnels de la beauté indienne.

 Face à elle, les partisans de la modernité et de l’ouverture de l’Inde, les détenteurs indiens de capitaux privés, le secteur des médias, de la presse et du cinéma ont vu dans cette manifestation l’occasion d’offrir une vitrine alléchante aux regards du monde. A cette occasion, le corps des femmes est apparu symboliquement comme support pour évaluer les comportements et leur dévoiement et juger du licite et de l’illicite. La célébration de Miss Monde a donc, explicitement, fait émerger des questions rarement évoquées en Inde autour de la place de la femme dans la société, de l’usage de son corps et de sa sexualité.  

Mais le beau est aussi un marché prometteur. Les géants mondiaux de l’industrie cosmétique considèrent le marché indien comme une de leur priorité et leurs profits dans ce pays progressent de 15% par an. Les concours de beauté se multiplient. L’élection de Miss Monde est aussi l’aboutissement de cette dynamique.

 

4)    Les classes moyennes dans la mondialisation

 

J Assayag aborde la question des classes moyennes en Inde. L’attention, trop largement focalisée sur le système des castes, fait que les sciences sociales ont délaissé l’étude des classes moyennes. Elles ont pourtant joué un rôle essentiel dans la construction de l’Inde, que ce soit dans la période du capitalisme bureaucratique d’Etat ou dans la période libérale entamée depuis 1991. Issues du personnel administratif mis en place par le colonisateur anglais et parlant cette langue, ces classes moyennes s’épanouissent aujourd’hui dans un consumérisme enfiévré et une corruption généralisée. Le plus souvent urbaines, elles oscillent entre la fascination pour l’étranger et le repli identitaire aux relents xénophobes, alimentant le courant national hindouiste.  L’enthousiasme suscité par la modernisation se mêle donc d’inquiétudes et de peurs pour ces classes moyennes au contour difficile à définir.

 

5)    Les paysans dans la mondialisation

 

La situation agricole de l’Inde est paradoxale. Grâce à la Révolution verte, ce pays disposait jusqu’à une date récente d’importants stocks de grains dans ses silos alors que plus de 500 millions d’Indiens sont encore mal nourris. La pauvreté depuis 1990 s’étend dans le monde rural. Les suicides de paysans accablés sous le poids de leurs dettes se multiplient. Dans l’espoir d’éponger leur endettement, certains n’hésitent plus à alimenter de leurs dons un juteux trafic d’organes (reins, sang etc.) au profit des pays occidentaux et des pays pétroliers

Les mouvements paysans alter mondialistes nationaux ou mondiaux mettent en avant les responsabilités de l’O.M.C. et de firmes multinationales  comme Monsanto qui provoqueraient, en distribuant des semences OGM ou des semences hybrides « terminators » stériles, l’endettement sans fin des paysans. La diminution de la part des cultures vivrières, l’extension de la monoculture intensive, la disparition des semences locales, l’épuisement des sols en raison de l’utilisation abusive d’engrais, seraient à mettre sur le compte négatif des grands acteurs de la mondialisation.

 

Mais pour J. Assayag, ces acteurs externes  ne doivent pas occulter les responsabilités propres à l’Etat et à la société indienne.

La situation du monde rural tient aussi au fait que les gouvernements successifs se sont montrés surtout soucieux de satisfaire de puissants lobbies agricoles et ont négligé l’amélioration de la situation du plus grand nombre. L’Etat n’a pas fait grand-chose pour organiser le marché agricole. Beaucoup de paysans ont les plus grandes difficultés à échapper aux usuriers tant l’accès au crédit bancaire institutionnel reste difficile en raison des lenteurs bureaucratiques et de la corruption. Et il ne faut pas négliger dans l’analyse de l’endettement paysan le poids énorme des emprunts effectués pour payer la dot d’une fille à marier.

 

6)    Les médias et la mondialisation

 

Les médias manifestent la fascination envers les sociétés occidentales ou asiatiques développées. En même temps, elles diffusent de plus en plus des représentations enchantées des cultures traditionnelles hindoues. On observe, depuis les années 90, le retour, avec un grand succès, à la télévision et au cinéma, des grandes épopées hindoues, y compris dans leur dimension religieuse.

 

De ce fait, les grands médias propagent des images de prospérité qui provoquent bien des frustrations tant est dure, pour la multitude, la confrontation avec la réalité du dénuement. Ils font, dans le même temps, revivre la culture traditionnelle hindouiste compensant les frustrations par la fierté identitaire. Mais ce n’est pas sans risques dans un pays, en principe, laïque, où les tensions restent vives entre les communautés religieuses.

 

Conclusion :

 

L’Inde dans la mondialisation connaît donc de très profondes transformations qui touchent en profondeur toute la société. Les inégalités s’accroissent. Les médias dans ce contexte jouent un rôle considérable. Ils amplifient par les représentations qu’ils diffusent, les  frustrations et les tensions.

 

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