Le tourisme au Sud : une dynamique ambiguë

 

 

Stéphane Gallardo et Fabien Mione, Groupe de Développement de Géographie de l’IUFM d’Aix-Marseille. Conférence à l’IUFM d’Aix-Marseille, le 2 avril 2008

 

(Visualiser ou imprimer au format PDF)

 

Introduction

 

 

Le tourisme, d’après le dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés, est : un « système d’acteurs, de pratiques et d’espaces qui participent à la « récréation » des individus par le déplacement et l’habiter temporaire hors des lieux du quotidien. »[1]

Cette inscription dans le hors-quotidien, qui fait du tourisme une activité de rupture, suscite l’émergence et le maintien d’espaces touristiques spécifiques, d’un secteur marchand qui rend possible les pratiques touristiques, et de rapports aux populations « visitées ».

Le tourisme possède une dimension économique très importante qui contribue à la création de richesse à différentes échelles.

A l’échelle mondiale, plus de 700 millions de déplacements touristiques contribuent à 10% de la richesse. Plus de la moitié du PIB de certains PED dépend du tourisme.

 

La grande majorité des voyageurs participe à un tourisme dit « de masse ». Celui-ci correspond à l’investissement par un grand nombre de personnes de lieux, territoires et réseaux, jusque-là fréquentés par une élite.

Face à ce tourisme de masse, s’affirme une nouvelle forme de tourisme : le tourisme solidaire, une activité qui consiste à mettre à distance le tourisme en légitimant une démarche différente, motivée par l'adhésion à des valeurs, à une éthique dont la noblesse s'oppose à la superficialité des loisirs. Cette forme de tourisme bâtit son projet autour d’une "responsabilisation de la population locale", d’un rejet de l'exotisme et de la revendication de "véritables" rencontres autour de relations personnalisées (par exemple entre artisan et client, occultant ainsi l'échange marchand ; ou encore avec une famille).

 

Un bon tourisme pratiqué par des « héros du voyage », romantiques, en quête d'originalité, respectueux du visité et de son environnement émergerait donc, en rupture avec un mauvais tourisme, celui des « idiots du voyage », ces touristes de masse qui au contraire cherchent le conformisme.

 

Mais est-ce aussi simple que cela ? Ces deux formes de voyage ne sont-elles pas prisonnières des mêmes représentations, à savoir celles d’un Sud millénariste, sous-développé ? Ne participent-elles pas toutes deux à la folklorisation du Sud, et par extension du monde ? Ou bien les visités, les « indigènes » ne réinventent-ils pas sans cesse le Sud pour répondre aux fantasmes des visiteurs ?

 

Pour esquisser quelques pistes de réponses, nous allons nous appuyer sur des travaux scientifiques, sur des revues de voyage telles que FRAM ou Carlson voyages, mais également d’organismes comme Point Afrique ou Cosmopolis qui prônent une nouvelle façon de voyager), sur des sites d’associations de tourisme solidaire et enfin sur notre expérience personnelle.

Nous sommes en effet membres d’une association de tourisme solidaire, l’association Diawane[2]. Nous ne sommes pas ici pour faire la promotion de l’action que nous menons, mais pour nous appuyer sur les motivations de la création d’une telle association et étudier les rapports existant entre visiteurs et visités lors de nos différents séjours au Burkina Faso dans la commune de Réo ou encore au Mali en Pays dogon.

Nous souhaiterions également confronter cette expérience avec une autre, menée dans le cadre d’un mémoire de maîtrise de géographie et qui portait sur une communauté aborigène du Nord-Est de l’Australie, les Kuku Yalanji qui ont développé une forme de tourisme basée sur la présentation de leur communauté, de leurs savoir-faire, de leur milieu de vie et de leurs traditions. Bref, tout ce qui aujourd’hui appartient à leur passé.

Il s’agit alors de questionner notre statut et notre comportement de touristes. Il nous faudra alors essayer de décentrer l’étude en approchant la façon dont nous voient les populations des pays visités.

 

 

 

I. « L’idiot du voyage »[3]   

 

Le touriste ordinaire ressemblerait presque aux colonisateurs d’autrefois, emplis de rêves et de représentations qu’il cherche à retrouver en se rendant en Afrique par exemple…

 

 

1. Le tourisme répond à des fantasmes.

 

 

Les tours organisés sont souvent faussés et réducteurs : la réalité locale est modifiée en profondeur pour répondre aux goûts des touristes de plus en plus exigeants. On vend une fausse réalité qui entraîne une folklorisation des modes de vie locaux.

Denis Retaillé[4], en 1998, revenait sur les stéréotypes représentatifs du continent africain. Selon lui, la vision européenne de l’Afrique subsaharienne supporte encore les séquelles du discours de la colonisation, et s’articule autour de quatre grands thèmes : l’Afrique une, l’ethnicité, la nature millénariste et le sous-développement. Ces clichés, nous les retrouvons notamment dans les catalogues des grands voyagistes.

 

- l’Afrique une         

Si nous prenons la carte de l’Afrique selon le voyagiste Carlson, l’Afrique se résume au Sénégal, à l’Afrique du Sud et au Kenya. L’Egypte est au Moyen-Orient, l’Ile Maurice et les Comores (et les Seychelles) dans l’Océan indien, le Maroc et la Tunisie dans les pays méditerranéens.

Limiter l’Afrique aux animaux de la savane et à trois pays d’Afrique subsaharienne pose la question de la définition de l’Afrique en fonction de nos représentations. Pourquoi, par exemple, Madagascar est-elle assimilée à l’Afrique pour tous les tour-operators alors que l’Ile Maurice et les autres îles prestigieuses de l’Océan Indien ne le sont pas ?

 

- l’exotisme ou la nature millénariste :

Etymologiquement, l’exotisme renvoie à la notion d’étrange, de singulier, d’original et par extension d’ "étranger à l’observateur" ; il faut qu’il y ait regard sur les " autres" considérés comme " différents de soi " pour nourrir un exotisme[5]. Par extension, le concept d’exotisme s’épanouit dans l’observation et la fréquentation des "peuples lointains", de leurs formes d’art et de leurs mœurs, de leurs produits rares et de leurs philosophies. Pour les Européens, il s’agit donc des terres situées sur les quatre autres continents dont les habitants adhèrent à un mode de vie et de pensée différent du leur et plus généralement de celui des Occidentaux.

Actuellement, l’exotisme intègre aussi largement les confrontations et les échanges entre pays développés du Nord et pays en développement du Sud. « Mais, l’exotisme n’embrasse pas "tout l’étranger" : pour certains Européens, par exemple, le monde méditerranéen n’est plus source d’exotisme, dès l’instant où certaines populations qui en sont originaires « envahissent » leurs cités. » rappelle cyniquement Jean-Pierre Doumenge.

Nature millénariste, animaux sauvages, monde sauvage figé... ce serait donc cela l’Afrique. Et si l’on est encore plus réducteurs, c’est-à-dire autant que les catalogues des tour-operators, l’Afrique c’est le safari, et pour faire un safari on va au Kenya ou au parc Kruger en Afrique du Sud. On va donc en Afrique pour voir des lions et des éléphants, les Africains en eux-mêmes ne présentant pas un intérêt majeur. L’Afrique est même dépourvue d’habitants dans certains guides…

 

- L’ethnicité :

Les catalogues touristiques insistent sur la naturalité des paysages mais aussi des peuplades dans leur rapport avec l’environnement. L’Afrique apparaît comme le continent des populations qui vivent en harmonie avec la nature, garantes du respect de l’environnement (ce que les habitants des pays du Nord ne seraient pas capables de faire). C’est un des stéréotypes que les touristes recherchent dans leurs pérégrinations si bien que les habitants d’Afrique l’entretiennent pour y répondre.

Par exemple, lors de la visite du village masaï à l’entrée de la réserve du Masaï Mara au Kenya, les habitants coiffent les hommes d’une tête de lion, symbole de pouvoir et de virilité. Mais une fois cette cérémonie faite, ils se dépêchent de dire que ce lion n’a pas été volontairement tué mais que les villageois n’ont pas eu d’autre choix que de l’abattre car il avait attaqué le village. C’est donc bien l’image d’un peuple en harmonie avec les animaux qu’ils veulent donner.

 

On recherche alors l’authenticité et la carte postale : une danse des masques au pays Dogon autour d’un feu, des danses masaïs au pied du Mont Kenya ou du Kilimandjaro et de son sommet aux neiges éternelles. Les habits traditionnels, c’est-à-dire folkloriques sont de mise.

 

Les tours operators répondent à cette demande des touristes en proposant des rencontres avec  « les populations authentiques » : le Masaï sous son arbre, comme figé par le temps, pasteur contemplatif, en harmonie totale avec son milieu.

Au Kenya, la visite des parcs à safari s’accompagne de celle des villages traditionnels. Quand un groupe arrive, un rituel est organisé :

-          les femmes et les enfants entonnent des chants traditionnels

-          les hommes entament ensuite la danse des guerriers qui les a rendus célèbres : ils sautent à pieds joints et proposent parfois aux touristes (les hommes seulement) de les accompagner.

-          tout le monde rentre ensuite dans le village où la visite commence par la fameuse  cérémonie de la tête de lion (voir plus haut), puis les touristes peuvent visiter les maisons traditionnelles qu’un soi disant « habitant du village » décrit. On assure bien aux touristes que les Masaïs vivent toujours dans ces villages !

 

Les fantasmes du touriste sont ainsi réalisés. Il sait désormais comment on vit en Afrique !

C’est la poursuite du fantasme de la culture authentique comme de la nature vierge : des sociétés de pêcheurs, de chasseurs-cueilleurs, de cultivateurs de café heureux de travailler pour Jacques Vabre…

L’ethnie est prise en tant que groupe mais jamais on ne s’arrête sur la réalité objective des relations qui unissent les individus. Les Africains, les Masaïs, le discours fait référence au groupe mais jamais à l’individu.

 

- l’Afrique terrain de jeux :

4x4, quads pour safaris ou traversées du désert… l’Afrique est un grand terrain de sports pour les Européens.

Certains organismes outrepassent les règles de sauvegarde des espèces en voie de disparition pour offrir aux touristes des séances de chasse. En Afrique du sud, un organisme pratique l’élevage des lions et lionnes pour pouvoir les lâcher ensuite dans des espaces délimités permettant aux touristes les plus fortunés une séance de chasse.

Le snorckelling (plongée à la limite des barrières de corail) se développe de plus en plus sur les plages de l’Océan Indien (au Kenya et en Tanzanie entre autres).

Le hobby des colons anglais au Tanganyika était la chasse au gibier sauvage comme dans les vertes collines d’Afrique de Ernest Hemingway. L’Afrique était déjà alors un terrain de jeux, aujourd’hui elle est un terrain de sport. Le tourisme serait donc bien une prolongation de traditions coloniales.

 

- Le sous-développement :

L’Afrique, c’est enfin le sous-développement : l’Afrique est un « pays » pauvre. Les gens vivent dans des cases (paysage très recherché car authentique) ou des bidonvilles (que l’on visite rarement). Ils n’ont ni eau ni électricité, ni routes ni véhicules. C’est encore une des images que veulent montrer les voyagistes, quand ils proposent de visiter des villages « authentiques ». Le village masaï est dépourvu d’eau courante et d’électricité. Les femmes doivent d’après le guide marcher jusqu’à la rivière pour ramener de l’eau. Pourtant, ces mêmes Masaïs ont des téléphones portables et envoient des sms, à l’abri du regard indiscret des visiteurs. Les villes africaines ne sont jamais ou très rarement au programme des visites. Est-ce pour éviter de montrer aux touristes qu’il y a aussi des immeubles et des gratte-ciels à Nairobi ou Dakar ? Que l’on y circule en voitures ? Que tous les coins de rues sont truffés de publicité pour Coca-cola ou Nivea  (très nombreuses à Nairobi) ? Que les marchands de téléphones portables et les cyber cafés y pullulent ? L’Afrique a beau s’urbaniser à grande vitesse, l’image que le touriste veut voir reste plutôt celle de la campagne sous-développée, réservoir des traditions…

Le sous développement est donc bien une image que le touriste s’attend à voir, mais… pour quelques heures seulement. La recherche du confort des hôtels grand luxe – car les vacances c’est fait pour se faire plaisir – fait oublier le soir cette misère tant recherchée la journée.

Il y a idéalisation d’un passé ethnique et sauvage, d’une Afrique figée à l’écart de la mondialisation. Cependant, cette dernière est omniprésente, pénétrant les territoires africains, appropriée et transformée par les sociétés.

 

 

2. Quelle spécificité du tourisme au Sud ?

 

 

La recherche du dépaysement est universelle : il n’y a pas dans ce domaine, de spécificité. La ségrégation touristique s’observe partout dans le monde : au Kenya, avec les lodges à    200 $ la nuit au cœur du Masaï Mara ; au Sénégal avec les clubs vacances. Cette ghettoïsation liée au tourisme est surtout visible sur les littoraux de toutes les mers du Monde avec la création de cités touristiques en périphérie des villages. Cette balnéarisation du Monde est aussi visible sur le littoral de la région d’Agadir au Maroc que sur les plages de Torremolinos en Espagne.

De même, le fonctionnement des lodges du masaï mara (d’un luxe outrancier, à proximité d’un aéroport particulier, qui permet aux touristes occidentaux de ne venir au Kenya que pour 3 jours de safari) ressemble à celui des grands hôtels de Miami. La forme prise par le tourisme de masse (dépaysement mais sans être trop en contact avec la population) est identique en Afrique et en Europe.

Cette fragmentation de l’espace entraîne une véritable inversion du processus : le visiteur devient l’objet exotique, une étrangeté pour les visités. Port el Kantaoui en est une belle illustration : une marina réservée aux Européens a été construite sur le littoral tunisien. Ceux-ci sont comme dans un zoo, à quelques encablures de Sousse et de sa magnifique médina.

 

 

L’artificialisation des comportements des « locaux » est également un phénomène que l’on retrouve au Sud comme au Nord. La folklorisation est internationale : les danseurs provençaux ou bretons agissent comme les danseurs masaïs.

Prenons l’exemple de deux communautés aborigènes :

- Tout d’abord à Kuranda, à quelques kilomètres de Cairns dans le Nord-Est de l’Australie. Cet ancien village minier est aujourd’hui seulement peuplé de touristes. Les seuls Australiens présents sont les Aborigènes qui mendient ou font des spectacles de rue le jour, et dans un cabaret réservé pour tours operators le soir.

Kuranda ne vit que pour et par le tourisme : on y trouve des cafés, des boutiques souvenirs d’art aborigène, de chapeaux en peaux de crocodiles, un parc animalier et un centre d’information sur la forêt tropicale environnante. Le village n’est accessible qu’en Skyrail (qui domine la forêt) ou en train qui traverse forêt puis champs de cannes à sucre.

Dans ce village, les traditions et le patrimoine sont mis en scène. Quelques échantillons d’une Australie qui n’existe plus cohabitent dans un musée à ciel ouvert.

- La communauté aborigène des Kuku Yalanji est un autre bon exemple de la mise en scène d’une culture et d’un passé pour les touristes.

Un groupe d’Aborigènes propose régulièrement des spectacles de danse traditionnelle rythmés par le son du didgeridoo. Après la danse, les artistes enfilent un jean et s’en vont déguster un barbecue bien arrosé de bières. La majorité de ces danseurs sont sans emploi, et écument les pubs de Mossman (Etat du Queensland à 150 km au nord de Cairns), le village voisin, toute la journée. Cette danse fait partie d’un « package » touristique proposé par cette communauté : visites guidées des 5 ha de forêt qui lui restent avec des explications sur l’utilisation par les Aborigènes des différentes plantes tropicales, démonstrations de didgeridoo, exhibitions de danses, boutiques souvenirs…

Aujourd’hui, tous les Aborigènes de cette communauté parlent l’anglais et leurs enfants ne parlent plus le yalanji. Les Maja, c’est-à-dire les vieux sages, détenteurs de la tradition orale disparaissent progressivement emportant avec eux ce que Philippe Descola[6] appelle leur cosmologie. Tout ce que les Aborigènes présentent au public appartient au passé, ils ne vivent plus comme cela aujourd’hui. Cette démarche touristique a plusieurs objectifs : faire connaître la culture aborigène, survivre à l’alcool et à la drogue, et enfin et surtout, faire des bénéfices en proposant ce qu’attend le visiteur.

Ici, visiteurs et visités sont tous deux acteurs des représentations d’un lieu. C’est le même schéma en Afrique, où les clichés attendus par les touristes sont réinventés par les populations d’accueil.

 

De fait, il ne faut pas oublier que le tourisme est une activité économique obéissant à la loi de l’offre et de la demande. Le tourisme s’occupe donc en premier lieu de satisfaire la clientèle. C’est en fait, un mal nécessaire. Saskia Cousin rappelle dans son article De l’UNESCO aux villages de Touraine[7], que les devises engrangées sont la première motivation pour le développement du tourisme :

« Dans les années 60, l’émergence mondiale de ce qu’il est convenu de nommer le « tourisme de masse » est présentée comme un grand espoir pour les PED car le tourisme est considéré comme un mode de redistribution automatique des devises. Le désenchantement est rapide et les institutions internationales et nationales, politiques, culturelles et touristiques se trouvent devant la nécessité de remettre en cause l’idée selon laquelle le tourisme serait forcément positif pour les pays d’accueil et pour le patrimoine visité. »

 

Dans ce contexte, le Sud n’existe donc pas mais répond à une demande. Il est réinventé par les autochtones pour satisfaire les « idiots du voyage » que nous sommes tous un peu. On retrouve les mêmes formes, la même artificialisation des comportements, dans les pays du Nord[8].


II. Le héros du voyage

 

 

Mais « l’idiot du voyage » peut devenir aujourd’hui un « héros du voyage » dans la mesure où se développe une nouvelle forme de tourisme, en rupture avec les formes traditionnelles : le tourisme solidaire.

 

On souligne souvent la pauvreté des échanges lors des voyages touristiques dits ordinaires : les touristes vont au bout du monde pour soi-disant découvrir une nouvelle culture, mais souhaitent manger un « continental breakfast » à leur réveil ! Naturellement apparaît ainsi la distinction entre deux types différents de touristes qui ne se rencontrent pas forcément : d’un côté, ceux qui cherchent le contact et l’échange et de l’autre ceux qui cherchent avant tout le confort et la détente sans trop se soucier de l’environnement d’accueil. Le vilain touriste s’oppose alors au bon voyageur.

 

 

1. Une nouvelle pratique du tourisme

 

Il n’existe pas de définition précise, mais on peut le qualifier de « solidaire » ou « d’équitable ». Il  s’agit d’un voyage en immersion, respectueux des villageois qui accueillent les touristes, de leur environnement et dont les retombées doivent profiter à l’économie locale. Par exemple, l’objectif des voyageurs solidaires est de vivre la vie d’un village africain.

 

En écho à l’article de Céline Cravatte[9] sur les caractéristiques du tourisme solidaire et de notre propre expérience, voici quelques éléments de description d’un séjour dit solidaire :

Les touristes qui partent dans ce cadre ne recherchent aucun confort, ni électricité ni eau courante. En revanche, ils demandent une nourriture préparée par les villageois et des rencontres avec les locaux.

Par exemple, les prestations proposées dans les régions sahéliennes sont les suivantes : emploi du temps plus ou moins réglé ; parcours ou séjour résidentiel dans un village , visites ou non des lieux reconnus comme « touristiques », stage artisanal, randonnée chamelière, visites de coopératives, participation à des débats sur les projets de développement, observation du quotidien de travailleurs sociaux…

Les associations qui proposent ce type de séjour reconnaissent faire du tourisme solidaire et l’affichent sur le marché. Elles proposent un espace d’investissement militant et une définition d’un tourisme moralement légitime.

 

Ce tourisme à « dimension humaine » permet un accès différent à la vie des gens. Il ne s’agit pas seulement d’un accueil réalisé par la population locale, mais d’un contact qui permettrait alors de « sortir le touriste de son état de touriste ».

La représentation de l’autre et le travail sur le regard des touristes constituent un enjeu important pour chaque association : il participe à la réalisation d’une forme d’enchantement touristique et militant.

 

Cette forme de tourisme est en pleine croissance, notamment dans les pays de l’Afrique francophone. Le Sénégal, ou encore le Burkina Faso sont aujourd’hui les vitrines du tourisme équitable comme au début des années 1970, le Sénégal était le pionnier de ce qu’on appelait alors le « tourisme intégré ».

L’un des buts consiste à mettre en place une économie vertueuse pour développer les villages : les bénéfices engendrés viennent pallier les manques de l’Etat et sont investis dans le social (écoles, matériel scolaire, maternités, dispensaires…)

 

Les différents acteurs du tourisme culturel perpétuent l’antagonisme classique entre touriste et voyageur, qui stigmatise le premier et légitime le second, pour mieux faire valoir le contraste entre leur clientèle et celle des autres formes de tourisme. Pour ce faire, le thème récurrent de la responsabilisation de la population locale est mis en exergue.

D’une façon générale, l’idéologie de ce genre de tourisme repose sur un « voyage humain, humaniste voire humanitaire »[10], respectueux de l’environnement et de la population locale et renvoie ainsi à du tourisme durable.

 

En bref tout est fait pour prendre le contre-pied et se différencier du tourisme ordinaire.

Le tourisme culturel en vient ainsi à renier sa filiation avec le tourisme traditionnel.

 

- Une forme alternative de développement 

Ce sont avant tout les politiques mondiales qui ont construit le tourisme culturel[11].

Le tourisme culturel s’inscrit de plain-pied dans les questions de développement et de domination Nord/Sud.

De fait, sur le terrain, des associations et des ONG du tourisme dit « solidaire » comme Diawane[12] par exemple ou « responsable » tel que l’Unat[13] mettent en place des formes de tourisme alternatif dans le but de  contribuer au développement des populations d’accueil. Cela passe par la viabilité économique des projets et la maximisation des flux financiers en direction des populations visitées, la valorisation des patrimoines naturels et culturels des territoires concernés, ainsi que par l’implication à tous les stades du projet des populations locales. Elles doivent en effet garder la maîtrise des opérations liées à la mise en valeur touristique de leurs territoires. Il s’agit aussi de minimiser les impacts négatifs tant sur l’environnement que sur les cultures. 

Désormais, l’utilisation des programmes de tourisme culturel comme une forme alternative de développement figure dans les stratégies de nombreux Etats.

 

- Un tourisme réglementé par des chartes

Nadine Chabloz[14], met en avant le rôle des chartes dans la construction d’un « bon tourisme ».

En effet, depuis une dizaine d’années, des chartes et des codes provenant aussi bien des gouvernements, de voyagistes, d’organisations mondiales, que d’ONG ou d’associations visent à moraliser le comportement des voyagistes et des touristes qui se rendent dans les pays du « Sud ».

Nadine Chabloz prend l’exemple de la charte de l’association Tourisme et développement solidaires (TDS) qui propose les « 10 commandements » du voyageur et de la population d’accueil. Ce contrat recouvre plusieurs thèmes :

- Le respect : respecter les traditions et l’environnement, se garder de tout comportement ressenti comme choquant ou blessant les populations d’accueil.

- L’information : le touriste comme les autochtones doivent s’informer en amont et pendant le séjour sur les coutumes des populations.

- L’épanouissement et la rencontre interculturelle

- Le développement durable

- La valorisation du patrimoine culturel à travers la survie du folklore

- Des répartitions équitables des retombées financières.

 

La charte stipule que le touriste ne doit pas faire de cadeaux aux populations d’accueil, le cadeau serait en effet l’une des causes principales du mal développement.

 

Il s’agit donc d’un tourisme responsable car il nécessite une prise de conscience préalable par les touristes des finalités de leurs voyages et de l’impact du tourisme sur les régions visitées.

C’est aussi un tourisme durable car il est censé contribuer au développement durable des régions d’accueil.

Enfin c’est un tourisme qui se veut équitable ou solidaire car le but recherché est la participation des populations locales, la juste répartition des retombées financières.

 

 

 

2. Les ambiguïtés du tourisme solidaire 

 

 

Pour commencer, le comportement des voyageurs est-il différent et respecte-t-il les objectifs fixés ?

- Malgré ces multiples recommandations, la plupart des touristes ne peuvent s’empêcher de jouer aux bienfaiteurs. Les touristes s’efforcent généralement de respecter les chartes ou d’adopter un comportement responsable, mais cependant leur « devoir de vacance » à savoir se faire plaisir, les ramène dans la peau d’un « touriste ordinaire » : nécessité de ramener des photos, volonté de faire des dons.

 

- Le voyageur est souvent vu comme une tirelire, ou la promesse d’un visa. Les Européens ne prennent pas toujours la peine de négocier les prix des objets de l’artisanat local, ce qui peut offenser les populations locales.

 

- Une autre ambiguïté vient du fait que les touristes viennent dans les villages dans le cadre d’un tourisme « solidaire » pour participer à son développement mais sont ravis de passer leurs vacances dans un « village africain authentique », sans électricité, eau courante, sans véhicules et sans routes. Ainsi, il peut paraître paradoxal de participer au « développement durable » d’un groupe social, lorsque l’activité touristique devant y contribuer repose précisément sur la préservation du caractère traditionnel et typique de ses pratiques On travaille au développement mais ce qu’on est venu vivre (dormir par terre, se doucher à l’eau froide), c’est l’aventure du sous-développement. N’y a-t-il pas contradiction entre les buts solidaires affichés et la réalité des sensations recherchées.

 

- Il existe des lieux et des moments du tourisme solidaire, comme pour le tourisme ordinaire : une nouvelle association va « agir » dans un espace déjà investi. Les bureaux locaux sont les mêmes d’une association à l’autre, ce qui contribue à la formation ou à la confortation d’une élite locale.

De même, les séjours ont lieu le plus souvent aux mêmes moments, tant et si bien qu’il existe une véritable saisonnalité du tourisme solidaire. Il s’agit, d’une manière générale de l’été, car le tourisme solidaire peut s’étaler sur plusieurs semaines. Ce tourisme se calque donc également sur le rythme des vacances scolaires des pays émetteurs.

 

- Toutes les associations se retrouvent dans un rejet de l’exotisme ainsi qu’autour d’une attitude charitable. Cependant, elles s’appuient sur le registre « développementiste », marchand, personnel et tiers-mondiste et entretiennent de fait un discours de fracture entre un Nord riche et d’une Afrique incapable de se sauver elle-même. Si elles s’investissent, c’est bien par ce que l’Afrique en a besoin !

 

- Le touriste reste le vrai héros du voyage. Il s’agit avant tout d’une quête de reconnaissance.

 

- Dans la rencontre avec  l’Autre, les guides s’accaparent la relation avec les touristes. Même si des relations se nouent avec des habitants, des voyages encadrés et réglés par des chartes imposent le guide comme intermédiaire incontournable. De plus, tous les parcours bien minutés proposés par les voyagistes ne permettent pas vraiment de rencontrer les populations ou proposent des relations fausses. Par exemple, les circuits en pays dogon sont menés par des guides et les itinéraires sont bien définis, établis. Toute une vie s’organise dès lors dans cette zone pour montrer son authenticité : danse des masques à heure fixe, mise à disposition de Coca cola, de Nescafé… même si les conditions d’hébergement sont précaires (souvent nuits à la belle étoile) tout comme la toilette (seau d’eau pour se doucher) illustrant bien l’isolement de la Falaise de Bandiagara, comme une société hors du temps. Des signes la rattachent sans cesse au reste du monde. La visite du village est mise en scène (mythes de création du village, visite aux artisans d’indigo, noix de cola pour visiter l’ancien du village…) et le guide (qui n’est pas lui-même dogon) reste le plus souvent l’interlocuteur principal du groupe d’aventuriers.

 

Se posent en outre plusieurs problèmes dus au succès de ces formules et à l’engagement solidaire des populations du Nord :

 

- Le désengagement des Etats puisque les ONG et autres associations à but humanitaire ou solidaire assument le travail. L’Etat garantit la sécurité de son pays et accueille volontiers des centaines d’organisations qui en échange prennent en charge une partie de l’éducation, de la santé ou de la politique environnementale.

 

- La dégradation de l’environnement : la multiplication des camps aux portes du désert dans le nord du Sénégal ou en Mauritanie et au Niger, au bord des fleuves (Sénégal, Niger) accélère par exemple le processus de désertification. L’écotourisme qui se veut respectueux de l’environnement, peut lui aussi entraîner des perturbations des milieux.

Des études ont été faites concernant le développement de l’écotourisme littoral en Patagonie argentine[15]. La visite même des réserves faunistiques n’y est pas toujours en accord avec les principes du tourisme durable. La majeure partie des visites se concentre sur les mêmes horaires, déterminés par les agences de tourisme et pas par les spécialistes de la faune. Le nombre de guides et de gardes y est alors insuffisant pour permettre des visites de qualité sans préjudice pour les animaux. Ainsi, certains oiseaux marins abandonnent leurs nids, voire leur colonie du fait de l’afflux des touristes. Les mammifères marins sont également perturbés par les touristes, et notamment les baleines blanches qui voient leurs cycles de reproduction et leurs comportements habituels bouleversés par les visiteurs qui approchent trop rapidement des groupes, naviguent en cercles autour d’eux… Il s’agit pourtant d’une réserve labellisée comme respectant les règles de l’écotourisme. C’est d’autant plus inquiétant que cette région d’Argentine n’est encore que très peu touristique et ne touche encore qu’un nombre très faible de touristes internationaux. Ainsi, on ne peut donner carte blanche au tourisme dit durable car il génère lui aussi (même si c’est beaucoup moins) des dérèglements et des problèmes environnementaux.

 

- Ce tourisme solidaire à destination des Sud ne présente pas de spécificité particulière. Il s’inscrit dans le contexte plus global de développement durable et dans une vague généralisée de promotion d’un tourisme culturel, respectueux du patrimoine et des traditions.

Le Conseil de l’Europe, par exemple, se dit garant de la mise en place d’un tourisme « doux, éducatif et culturel ». Il engage les Etats membres à développer des politiques touristiques « dans la perspective d’un développement durable et respectueux de l’environnement, et conforme aux critères de la protection du patrimoine historique et culturel. » :

-          valorisation des sites patrimoniaux

-          maintien et entretien des traditions culturelles

-          création d’itinéraires culturels : chemins de pèlerinage, les chemins du baroque, les Celtes, les Vikings

-          construction de nouveaux musées…

 

On observe donc les mêmes problématiques en Europe. Le touriste est partout à la recherche de l’authenticité, mais le tourisme tue l’authenticité ou, au mieux, la fige. Tout le travail des opérateurs de tourisme est de recréer de l’authenticité ou de la labelliser : les Gîtes de France avec les tables d’hôtes s’y essaient, mais il est piquant de voir que les hôtes en question sont des néo-ruraux !

 

 

 

Conclusion

 

Il y a autant de tourismes que d’espaces visités. Toute tentative de généralisation est dangereuse. Il n’y a pas de tourisme dans les Sud mais des formes de tourisme au Kenya, au Sénégal, au Brésil ou en Inde. Le tourisme au Sud n’existe pas plus que le tourisme au Nord. Les formes touristiques sont les mêmes, les clichés préalables et entretenus par les voyages existent à chaque fois.

 

Il existe des liens constants entre local et global. Le tourisme crée des réseaux : bien que généralement furtive, la « rencontre touristique » occasionne parfois des relations durables et déterminantes pour les parcours individuels d’où peuvent germer des processus de changements sociaux.

 

Le tourisme reste une réponse à un cliché. On est à la fois idiot et héros à chaque fois qu’on voyage : les mêmes personnes sont au cours de leur vie successivement des touristes et des voyageurs fort différents.

 

Enfin, une dernière déconstruction à opérer est la représentation relative à un tourisme "destructeur" (de l’autre, de l’exotisme...). On rejoint là le discours sur la mondialisation uniformisatrice, d’un dominant, le "Nord" imposant sa loi aux dominés du "Sud". Il y a du vrai dans ces idées mais d’importantes nuances à formuler. On n’impose pas le tourisme aux populations locales. Leur refus radical est toujours rédhibitoire. Si les populations l’acceptent, c’est que le tourisme apporte des avantages indéniables, en dépit de la critique courante d’une manne alimentant essentiellement les acteurs économiques du Nord. Le tourisme est un secteur où le nombre d’indépendants est considérable et qui entretient localement une nébuleuse d’actifs et de double-actifs occasionnels. Il se révèle, quelle que soit sa forme, comme un facteur de dynamiques territoriales nouvelles.

 

Retour au sommaire de la journée sur les Sud

 

Retour au sommaire géographie

 

 



[1] Jacques Lévy et Michel Lussault (dir), Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés, Paris, Belin, 2003

[2] www.diawane.org

[3] Jean-Didier Urbain, L’idiot du voyage. Histoires de touristes, Editions Payot, Collection Petite Bibliothèque Payot, 2002.

[4] Denis Retaillé, Fantasmes et parcours africains in L’Information géographique, Hors-Série, 1998, réed 2003.

[5] Pour plus de détails sur l’exotisme, on se référera à l’intervention de Jean-Pierre Doumenge lors d’un café géo intitulé : l’exotisme est-il soluble dans le tourisme ?

http://www.cafe-geo.net/article.php3?id_article=36

 

[6] Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard NRF, 2006

[7] In Tourisme culture, réseaux et recompositions sociales, Autrepart N° 40, Armand Colin IRD Editions, 2006, p. 15-30.

[8] Voir ici les productions de Sylvie Brunel sur la disneylandisation du monde :

- son livre : La planète disneylandisée. Chroniques d’un tour du monde. Paris, Editions Sciences humaines, 2006.

- une intervention autour du thème à Saint-Dié en 2006 : Tourisme et mondialisation. Vers une disneylandisation universelle ? « Nous sommes tous les descendants de Parsifal et de Walt Disney. »
Marc Augé, L’impossible voyage Payot 1997

http://fig-st-die.education.fr/actes/actes_2006/brunel/article.htm

 

[9] La construction de la légitimité du tourisme solidaire, à la croisée de différents registres mobilisant le lien avec la « population locale » in Autrepart (40), 2006, p. 31-44.

[10] Vers une éthique du tourisme ? Les tensions à l’œuvre dans l’élaboration et l’appréhension des chartes de bonne conduite par les différents acteurs. in Autrepart (40), 2006, p.45-62 

[11] Voir, par exemple, les principes définis par l’OMT (Organisation mondiale du tourisme).

[14] Vers une éthique du tourisme ? Les tensions à l’œuvre dans l’élaboration et l’appréhension des chartes de bonne conduite par les différents acteurs. in Autrepart (40), 2006, p.45-62 

[15] Nicolas Bernard, in l’Information géographique, 67, juin 2003