La mondialisation des flux migratoires
Catherine
WIHTOL de WENDEN (CNRS, CERI)
Introduction :Si
l'on définit la mondialisation comme l'aboutissement de l'internationalisation
à un stade de développement où les barrières
s'estompent ou, sinon, apparaissent proches, accessibles, faisant
communiquer des réseaux, des solidarités et où
les interdépendances vont croissantes, on peut considérer
que les flux migratoires sont entrés aujourd'hui dans ce processus.
Il s'agit en effet d'un phénomène de dimension globale,
politique, économique, sociale et culturelle de nature à
entraîner l'érosion du cadre étatique et l'apparition
ou la recomposition d'autres réseaux multipolaires, transnationaux
ou transcontinentaux, mais aussi régionaux et à inscrire
la question migratoire parmi les grands enjeux stratégiques
mondiaux. Hier
circonscrite à quelques pays d'accueil et à quelques
pays ou régions de départ, dans un espace souvent marqué
par un passé colonial, la mondialisation des flux migratoires
est récente. Au tournant des années 1980, une nouvelle
donne migratoire s'est fait jour, liée à de nouvelles
formes de mobilité et à de nouveaux migrants, originaires
de zones géographiques jusque-là peu engagées
dans des flux de population de cette ampleur : Asie orientale et centrale,
Europe de l'Est, Afrique centrale. Plusieurs raisons expliquent ce
phénomène :
• l'existence de facteurs d'attraction (« pull »)
devenus plus puissants que les facteurs qui poussent les gens hors
de chez eux (« push ») : aujourd'hui, malgré des
inégalités croissantes entre le Nord et le Sud, ce sont
moins la pression démographique et la pauvreté qui sont
à l'origine des migrations que l'envie d'Europe et, plus largement
d'Occident, la société de consommation et à la
démocratie étant rendues plus proches par la télévision
et l'ensemble des médias. Aussi, les migrants sont-ils moins
des ruraux analphabètes que du temps des migrations de masse
des années 1960, mais davantage des urbains scolarisés
issus des classes moyennes aspirant à un mieux être économique,
mais aussi politique, social et culturel ;
• la généralisation progressive des passeports,
survenue il y a seulement une vingtaine d'années ; à
l'exception de rares pays qui les distribuent encore parcimonieusement
(Chine, Corée du Nord, Cuba), y compris dans des pays régis
par des régimes autoritaires. Ce phénomène a
entraîné une généralisation du droit de
sortie, alors que le droit d'entrer dans les pays riches devenait
de plus en plus contrôlé (visas), profilant l'expression
d'un droit à la mobilité et à la démocratisation
qui s'inscrit dans l'agenda des droits de l'homme ;
• l'explosion de la demande d'asile à une échelle
mondialisée et non plus circonscrite à quelques points
chauds, dans des proportions inconnues jusque-là (Afrique des
grands lacs, Asie du Sud-Est, Balkans, Proche et Moyen-Orient, Amérique
caraïbe) ;
• l'activation de réseaux transnationaux à l'origine
de migrations en chaîne, (Chine, Roumanie, Balkans, Afrique
de l'Ouest). Entravées par le contrôle des Etats, ces
migrations, souvent clandestines, se jouent des frontières
qui constituent parfois aussi une ressource ;
• le développement de migrations pendulaires d'allers-retours
où l'on ne part plus définitivement mais pour de courtes
durées avec pour but de rester dans de meilleures conditions
chez soi, d'Est en Ouest de l'Europe, liées à la chute
du mur de Berlin, mais aussi Sud-Nord, Sud-Sud ;
• la création de grands espaces régionaux de libre-échange
(ALENA, Mercosur, Euro-Méditerranée) et parfois aussi
de circulation et d'installation (Union européenne, Marché
nordique européen du travail), qui facilitent la circulation
des marchandises, des hommes et des idées, même si la
mobilité des populations, à l'exception de l'Union européenne
n'est pas encore institutionnellement reconnue. Tous
ces éléments, révélateurs d'un ordre international
bouleversé par la fin du glacis Est/Ouest et par de nouveaux
conflits régionaux et mondialisés, mais aussi marqué
par l'accroissement des écarts économiques, sociaux,
politiques, culturels révélés par de nouvelles
fractures qui sont autant de lieux de passages et de trafics (le Rio
Grande entre le Mexique et les Etats-Unis, Gibraltar, les îles
Siciliennes entre le Maghreb et l'Europe, Brindisi ou Vlores entre
Italie, Grèce et Albanie, Sangatte et l'Eurotunnel, la frontière
Oder-Neisse repoussée à l'Est entre Pologne et Biélorussie,
Roumanie et Moldavie) sont en même temps sollicités par
un désir diffus d'Europe et d'Occident. La proximité
géographique est rendue plus aisée par la baisse généralisée
du coût des transports, aériens notamment, l'image de
l'Occident est diffusée par les chaînes de télévision
et de radio reçues dans les pays de départ, les marchés
locaux sont approvisionnés par les produits manufacturés
occidentaux et les transferts de fonds des migrants suggèrent
une consommation ostentatoire qui sert aussi à désenclaver
les régions d'origine les plus reculées. 1
- La nouvelle donne migratoire 1)
Actualité de la pression migratoire : 150
millions de migrants et de personnes déplacées de par
le monde dont environ un tiers de migration familiale, un tiers de
migration de travail et un tiers de réfugiés, soit 2,8%
de la population mondiale mais 15 millions environ de personnes en
situation irrégulière, c'est à la fois peu et
en progression lente, mais régulière, dans la spirale
de la mondialisation. Bien que l'écrasante majorité
de la population mondiale demeure sédentaire, on assiste à
une mondialisation des courants migratoires : le nombre de pays et
de régions de départ et d'accueil augmente sans cesse,
estompant peu à peu le poids des anciens liens coloniaux et
du caractère bilatéral des flux. Même si les pays
d'accueil occidentaux (Europe de l'Ouest, Etats-Unis, Canada auxquels
on peut adjoindre l'Australie et le Japon) font l'objet de l'essentiel
des analyses, plus de 60% des migrants ne quittent pas l'hémisphère
sud et les trois quarts des réfugiés s'installent dans
des pays du Tiers Monde, chez leurs voisins. De nouveaux réseaux
dessinent des circuits qui n'ont plus de liens avec les pays d'installation
: Iraniens en Suède, Roumains en Allemagne, Vietnamiens au
Canada et en Australie, Bangla-Deshis au Japon, Maghrébins
et Egyptiens dans les pays du Golfe ou en Libye. Tout porte à
croire que la mondialisation des flux migratoires va se poursuivre,
du fait de la persistance des écarts de développement
et d'une connaissance accrue des filières d'entrée dans
les pays d'accueil : les politiques de maîtrise des flux n'ont
que peu d'effets, malgré leur caractère répressif
et dissuasif, sur l'ampleur du phénomène. On
connaît mal l'ampleur des migrations dans le monde, tant l'enregistrement
des diverses formes de mobilité peut être épisodique
et aléatoire dans les pays les moins développés
et dans les régions en guerre. Les données les plus
précises proviennent de l'OCDE, mais elles ne concernent que
les pays occidentaux, les flux réguliers enregistrés
et quelques estimations des migrations irrégulières.
Parmi les multiples typologies permettant de caractériser les
flux migratoires, on peut distinguer ceux-ci selon les objectifs poursuivis
(économiques, familiaux, politiques, universitaires qui correspondent
à autant de diverses cartes de séjour), selon le caractère
légal ou illégal de ceux-ci, selon la durée du
séjour envisagée (migrations d'installation, d'allers
et retours, de voisinage), selon le type de population concernée
(hommes, femmes, enfants, classes d'âge, profil socio-économique).
Si l'on s'en tient à une classification quantitative, parmi
les pays de l'OCDE concernés par une augmentation du nombre
des entrées depuis cinq ans, on distingue quatre groupes :
•
ceux où les flux sont les plus élevés en 2000
: Japon, Australie, Irlande, Italie, Belgique, France, Royaume Uni,
Norvège ;
• ceux qui ont connu un renversement de tendance, passant d'une
diminution à une forte hausse du nombre des entrées
: Finlande, Pays-Bas, Portugal, Suisse;
• ceux où les flux ont diminué par rapport aux
années 1990, tout en étant aujourd'hui stabilisés
ou en hausse relative : Danemark, Suède, Canada ;
• ceux qui ont connu une baisse des flux en 2000 : Allemagne,
Nouvelle-Zélande. On
assiste à un renforcement quantitatif des migrations en provenance
d'Asie, notamment au Japon, en Australie, au Canada, en Italie et
en France (Chinois, Philippins), à une poursuite de la mobilité
de populations venant de Russie et d'Ukraine vers l'Europe de l'Ouest
(et la Pologne) et du Sud (Portugal, Grèce). Ce sont les migrations
permanentes, aux fins d'emploi, qui ont le plus contribué récemment
à la hausse des flux réguliers, notamment en Australie,
au Canada et aux Etats-Unis ainsi qu'en Autriche, Danemark, Hongrie,
Irlande, Italie, Japon, Luxembourg, Suisse, Royaume-Uni, parmi lesquelles
les migrations hautement qualifiées ainsi que les migrations
d'étudiants et de demandeurs d'asile. L'asile
se caractérise par une forte progression des flux vers les
Etats-Unis, l'Allemagne, l'Autriche, la République tchèque,
la France. Cinq pays d'accueil ont reçu 58% du total des demandeurs
d'asile : le Royaume-Uni, l'Allemagne, les Etats-Unis, les Pays-Bas|
et la Belgique en 2000, par ordre décroissant. Parmi les nouveaux
pays d'accueil, figurent l'Italie, la Grèce, l'Irlande, les
pays d'Europe centrale et orientale et la Turquie. Les nouveaux venus
sont des Afghans, des Irakiens, des ressortissants de l'ex-URSS, de
l'ex-Yougoslavie, des Sri-Lankais, des Algériens, des Somaliens,
des Sierra Léonais, des Congolais, des Colombiens. Mais le
nombre de réfugiés reconnus est d'une grande stabilité.
Les demandeurs d'asile déboutés restent souvent dans
les pays d'accueil, formant une population en situation irrégulière
des ni régularisables ni expulsables, mais certains retournent
chez eux une fois le conflit passé (comme en Bosnie et au Kosovo).2)
Nouvelles mobilités, nouveaux enjeuxLe
nombre d'admissions légales annuelles en Europe est supérieur
à celui des pays d'immigration traditionnels (Etats-Unis, Canada,
Australie). Quelques traits distinguent fortement les nouveaux flux
des anciens, inscrivant ceux-ci résolument dans la mondialisation.
Tout d'abord, les « couples migratoires », hérités
de l'histoire coloniale et de relations privilégiées
entre pays de départ et pays d'accueil (France/Algérie,
Allemagne/Turquie, Royaume-Uni/pays du Commonwealth) ont perdu de
leur force et l'on assiste à une diversification croissante
des zones de départ, à destination de pays sans lien
apparent avec les nouveaux venus. Ensuite, des migrations nouvelles
se profilent, assez éloignées de l'immigration de masse
des « oiseaux de passage » (selon les termes de Michael
Piorre) , travailleurs manuels et masculins qui partaient avec l'idée
du retour mais se sont souvent sédentarisés. Enfin,
c'est l'imaginaire migratoire de l'eldorado occidental qui est à
la source de bien des mobilités, attirées par des métropoles
économiques et culturelles du système monde. Partout,
l'existence de réseaux transnationaux est une condition nécessaire
à la mobilité. Ils se développent par-delà
la fermeture des frontières et se nourrissent, légalement
ou non, de celles-ci. La
mondialisation contribue à installer durablement dans la mobilité
des populations de plus en plus variées, tournées vers
un mieux être qui n'est plus seulement économique mais
aussi social, politique, religieux, culturel. Une économie
liée au voyage anticipe cette mobilité, comme ces paysans
roumains qui partent « faire une saison » dans les grandes
capitales. La légitimité de la fermeture des frontières
étatiques se trouve ébranlée par la diversité
des formes de mobilité avec lesquelles les législations
d'entrée et de séjour accusent souvent un décalage
de plusieurs années de retard, source de dysfonctionnements.
De plus en plus, les droits de l'Homme s'imposent comme référence
supranationale (asile politique, droit de vivre en famille), ou les
préoccupations humanitaires (protection temporaire de personnes
déplacées), par-delà la souveraineté des
Etats. L'idée que ceux-ci ne peuvent pas indéfiniment
empêcher la mobilité des hommes commence à se
répandre, en même temps qu'un timide droit de migrer
commence à être revendiqué dans les milieux associatifs,
même si le droit à quitter un pays, y compris le sien
(affirmé dans la déclaration Universelle des Droits
de l'Homme de 1948), demeure fort peu respecté de par le monde
tant les conditions d'entrée sont devenues difficiles. C'est
souvent le choix de la porte de service à défaut de
pouvoir pénétrer par l'entrée principale. En
valeur absolue, l'Allemagne et les Etats-Unis sont les deux premiers
pays d'accueil de ces dernières années, suivis, en termes
relatifs (entrées régulières par rapport à
la population étrangère) par le Japon, la Norvège
et le Royaume-Uni. La migration pour regroupement familial (mariages
inclus, notamment aux Etats-Unis et au Canada) domine, malgré
la croissance de la demande d'asile et des migrations aux fins d'emploi.
La féminisation de l'immigration est forte, en provenance de
l'Asie de l'Est et du Sud-Est et la contribution de l'immigration
à l'affaiblissement du vieillissement démographique
et à la compensation des pénuries de main d'œuvre
est essentielle en Europe et au Japon. En mars 2000, le rapport des
Nations Unies sur la migration de remplacement avait fait grand bruit
en insistant sur ces deux points et en élaborant plusieurs
scénarios appelant à la reprise des flux migratoires
dans ces deux régions. C'est en Allemagne, en Grèce,
en Hongrie, en Italie, en Suède et en République tchèque
que l'apport migratoire est le plus important pour l'accroissement
naturel, bien que ces pays préfèrent les entrées
temporaires à la migration permanente. Tous les pays d'accueil
cherchent à limiter l'immigration clandestine et l'emploi de
travailleurs en situation irrégulière (estimés
à 8,7 millions aux Etats-Unis en 2002) mais manquent de la
volonté et des moyens de le faire, en raison d'un conflit permanent
entre la logique du marché, poussant à l'ouverture des
frontières et celle de l'Etat, poussant à la fermeture
. Bien
que la statistique migratoire ne permette pas de dresser un bilan
exhaustif des déplacements pour l'ensemble des pays du monde,
quelques données de base permettent d'évaluer les tendances
récentes de la mobilité mondialisée : tout d'abord,
l'accroissement du nombre de migrants au cours des trente dernières
années : 77 millions en 1965, 111 millions en 1990, 140 millions
en 1997, 150 millions aujourd'hui ; ensuite, l'inégale répartition
des migrations dans le monde : 90% des migrants du monde vivent dans
seulement 55 pays, notamment dans les pays industrialisés (selon
l'UNESCO : Océanie 17,8%, Amérique du Nord 8,6%, Europe
occidentale 6,1%, Asie 1,4%, Amérique latine et Caraïbes
1,7%, Afrique 2,5%) ; enfin le caractère ponctuel des politiques
de contrôle face à l'augmentation rapide des flux transfrontaliers.
Malgré
la vitalité des réseaux transnationaux, la proportion
de migrants dans la population totale mondiale reste stable (2,8%)
sans phénomène de migrations massives, si l'on exclut
les migrations temporaires et clandestines qui ne sont pas ou peu
comptabilisées. Ces migrations entretiennent toutes une relation
ambiguë avec le développement, dont elles sont à
la fois une cause (désenclavement, transferts de fonds, modernisation
des mentalités), et une conséquence (exode rural provoqué
par la fracture de sociétés traditionnelles en mutation,
établissement de réseaux transnationaux d'échanges
économiques, culturels, matrimoniaux), loin de ne résulter
que du sous-développement. Ces migrations internationales,
somme toutes faibles, au regard des déséquilibres mondiaux,
constituent un enjeu majeur du XXIème siècle par la
mobilité qu'elles induisent. 3)
Une inégale répartition dans le monde : a)
Europe : En
Europe , sur 370 millions de personnes vivant en Europe de l'Ouest,
on compte près de 20 millions d'étrangers, composés
de cinq millions d'Européens communautaires et de 12 millions
de non communautaires, auxquels il faut ajouter un volume de populations
mobiles : demandeurs d'asile, touristes, étudiants, commerçants
et hommes d'affaires en transit, experts, personnes en situation irrégulière.
Ces étrangers sont inégalement répartis dans
les pays européens. L'Allemagne, avec 7,3 millions d'étrangers
résidents et 8,9% d'étrangers dans la population totale
est, de loin, le premier pays d'immigration en Europe. Elle est suivie
par la France (3,3 millions d'étrangers, soit 5,6% des habitants
et 4,3 millions d'immigrés, c'est-à-dire nés
à l'étranger. Français ou non, soit 7,1% de sa
population totale), puis par le Royaume-Uni (2,2 millions d'étrangers,
3,8% de sa population totale), la Suisse (1,3 million d'étrangers,
19% de sa population totale), l'Italie (un million d'étrangers,
2,1% de sa population totale) et la Grèce (un million d'étrangers,
10% de sa population totale). Mais la proportion d'étrangers
n'est pas toujours liée à leur poids numérique
: ainsi le Luxembourg compte-t-il 30% d'étrangers, suivi par
la Suisse (19%), alors que l'Espagne et l'Italie anciens pays d'émigration
devenus pays d'immigration, ne comptent que 2% d'étrangers.
Malgré la mondialisation des flux, chaque pays a un peu «
ses » étrangers, fruits de l'héritage colonial,
de liens privilégiés ou de la proximité géographique
avec des pays engagés dans la migration, ce qui met parfois
en échec la volonté d'harmoniser les politiques européennes
d'entrée et d'asile. Enfin,
on connaît mal la mobilité intra-européenne (cinq
millions d'Européens de l'Union sont installés dans
un autre pays que le leur), qui est la plus élevée au
Luxembourg, suivi de l'Irlande, de la Belgique, du Portugal, de la
Suède, de l'Espagne et de la Grèce. En Europe de l'Ouest,
on constate pourtant que, depuis une vingtaine d'années, la
part des étrangers originaires de pays tiers a augmenté
et que certaines nationalités ont gagné en importance
(migrants originaires des pays d'Europe centrale et orientale en Allemagne,
Marocains et Sénégalais en France et en Italie, ex-Yougoslaves
aux Pays-Bas), tandis que des nationalités nouvelles s'affirment
dans le paysage migratoire dans des « niches » d'emplois
caractérisées par un auto-recrutement des nationalités
entre elles : Pakistanais, Vietnamiens, Iraniens, Sri-Lankais, Chinois.Quant
aux flux de l'Est, le groupe le plus important est celui des Polonais.
En Europe de l'Est, on a assisté depuis la chute du mur de
Berlin, à un désenchevêtrement des nationalités
et à des migrations ethniques de retour, tandis que s'organisaient
de nouvelles filières migratoires dans des pays qui sont à
la fois des pays de départ, d'accueil et de transit (Pologne,
Russie, Ukraine) . Parmi les migrations ethniques, 620 000 Aussiedler
venus de l'ex URSS, de Roumanie, de Pologne sont venus s'installer
en Allemagne dans les années récentes, soit deux millions
de personnes, familles comprises ayant pu acquérir la nationalité
allemande au titre du droit du sang depuis la chute du mur de Berlin
; 300 000 Bulgares d'origine turque sont retournés en Turquie,
la Finlande a connu des retours de Finnois de l'ex-URSS et des Etats
baltes. Les migrations de voisinage (Roumains en Hongrie, Tchèques
en Slovaquie, Ukrainiens en Pologne) compensent le faible impact de
la mondialisation des migrations dans cette zone, hormis celle induite
par les trafics qui l'utilisent comme plaque tournante (prostitution,
passage à l'Ouest de migrations illégales provenant
notamment d'Asie). Au cours des années 1980 et 1990, l'Europe
est ainsi devenue explicitement un continent d'immigration, non sans
quelques réticences dans les mentalités : obsession
du risque migratoire vécu comme un défi , interrogation
sur les identités nationales, idée répandue selon
laquelle les clandestins gênent l'intégration de ceux
qui sont là. L'Europe est la seule région d'accueil
au monde à avoir suspendu ses flux migratoires de main-d'œuvre
salariée depuis plus d'un quart de siècle (1974), à
tarder à reconnaître l'immigration comme partie prenante
de son identité collective et à continuer d'afficher
la fermeture malgré ses perspectives de vieillissement démographique
et de manque de main d'œuvre. Les frontières sont contournées
par des filières transnationales qui défient les politiques
de contrôle, ce qui alimente un esclavage moderne fourni par
l'immigration clandestine, faute d'adaptation des politiques nationales
et européennes aux réalités de la mondialisation
des flux . b)
Amériques :Le
continent américain a été fortement affecté
par les événements du 11 septembre (renforcement des
dispositifs de sécurité à l'entrée et
lutte accrue contre l'immigration clandestine), même s'ils ont
eu un faible impact sur les mouvements migratoires. Aux Etats-Unis
(750 000 entrées légales par an pour les migrants permanents
et un millier de temporaires - 1 535 000 en 2000 - ), les entrées
sont soumises à des plafonds d'admission par régions
géographiques (dans le cadre du regroupement familial) et par
secteurs d'activités (migrations temporaires de personnes hautement
qualifiées et de « bras »). On assiste à
une hausse de la population migrante, originaire notamment d'Asie
et d'Amérique latine dans ce pays (9,3%) ainsi qu'au Canada
(17,4%). Ce dernier pays cherche aussi à recruter, mais de
façon permanente, une migration sélectionnée
grâce à des « permis à points », car
il perd une partie de ses propres ressortissants et de ses migrants
de haut niveau au profit des Etats-Unis. Plusieurs
accords sont venus consacrer l'intégration régionale
de l'Amérique du Nord (ALENA, Association de libre-échange
nord américaine), mais il est difficile de dire si l'ALENA
a eu pour effet de diminuer ou d'accroître les migrations. Toujours
est-il que la frontière américano-mexicaine est un haut
lieu de passages clandestins car, comme disent les « Chicanos
», « ce n'est pas nous qui traversons la frontière,
c'est la frontière qui nous traverse » . Depuis le 11
septembre, la politique des visas s'est durcie alors que la possibilité
pour les Mexicains de postuler à un emploi légal aux
Etats-Unis semblait connaître une embellie. De
son côté, l'Amérique latine a connu ces dernières
années une forte mobilité, mal maîtrisée
et un changement de la nature des tendances migratoires : migration
interne (Brésil), internationale (Colombiens et Péruviens
vers le Costa Rica, le Venezuela et le Paraguay, Nicaraguayens et
Guatémaltèques vers le Mexique) et émigration
vers l'extérieur, Caraïbéens vers les Etats-Unis
et le Canada, Mexicains vers les Etats-Unis, le plus important mouvement
de population de la planète). La difficile gestion des flux
est source d'une conflictualité potentielle entre les Etats
à cause d'une situation politique et économique très
instable et d'une augmentation considérable du flux intra-régional
depuis dix ans. Les pays qui présentent le plus fort nombre
de départs sont le Mexique, Cuba et la Colombie. Les guérillas,
les mouvements de réfugiés, les migrations de retour
(« Nikkeijins » du Brésil vers le Japon, Chiliens
retournés au Chili) viennent ajouter à la diversité
des types de migrations. Le processus de Puebla, issu de la première
conférence régionale sur les migrations de 1996, est
destiné à élaborer une coopération intra-régionale
pour gérer la migration, résoudre la question des frontières
communes, lutter contre les trafics d'êtres humains et protéger
les droits des migrants irréguliers. Mais on est encore loin
du rêve de la libre circulation des personnes. c)
Asie : À
certains pays d'attraction des migrants, aux économies très
développées (Japon, Hong Kong, République de
Corée, Taiwan), s'opposent des pays parmi les plus pauvres
du monde pour lesquels la migration est une forme de survie, quand
elle ne constitue pas une fuite ou un départ forcé.
Certains pays sont de grandes zones d'accueil de réfugiés
: ainsi l'Iran est le premier pays d'accueil de réfugiés
dans le monde, suivi par le Pakistan (qui a reçu 3,5 millions
de réfugiés afghans depuis ces dernières années).
Certains pays sont à la fois des foyers d'émigration
et d'immigration, comme la Thaïlande et la Malaisie, entraînant
une migration en chaîne où les uns quittent le pays pour
de meilleurs emplois, remplacés par d'autres venus y chercher
du travail. La diversité des migrants est à la mesure
de la variété des situations : travailleurs sous contrat,
migration très qualifiée, étudiants (plus de
300 000 aux Etats-Unis, Canada et Australie au milieu des années
1990), demandeurs d'asile, personnes déplacées pour
cause de catastrophes écologiques, migration de retour, clandestins
incluant le trafic de femmes et d'enfants. L'Asie
centrale (sud de la CEI incluse) est tout entière affectée
par les nouvelles mobilités survenues depuis la chute du mur
de Berlin : départs de Russes et d'Ukrainiens après
la constitution d'Etats indépendants, rapatriements de peuples
déportés comme les Tatars de Crimée, migrations
ethniques comme les Juifs vers Israël, mouvements de réfugiés
comme les Afghans, migrations de travail, fuite des cerveaux. Une
migration chinoise, mobile, investit des métiers peu qualifiés
ou des commerces ambulants. Le
Moyen-Orient est, depuis vingt ans, une zone de forte attraction de
main d'œuvre, souvent qualifiée de sud-sud : 35% de travailleurs
étrangers en Arabie Saoudite, 68% au Koweït et 75% dans
les Emirats arabes unis. La
Turquie a été, ces dernières années, fortement
affectée par des migrations de transit et de réfugiés.
C'est à la fois un pays de départ vers l'Europe, mais
plus récemment d'accueil pour des migrants en attente d'une
autre destination, venus d'Irak, d'Iran, d'Egypte, du Maroc, d'Afghanistan,
de Bosnie, du Kosovo, migrants économiques détournés
faute de pouvoir entrer dans l'Europe de Schengen, migrants venus
chercher refuge, migrants de retour (Turcs de Bulgarie). L'influence
des réseaux migratoires et les effets de la mondialisation
y sont particulièrement puissants. En
Asie du Sud et du Sud-Est, plusieurs pays sont passés de l'émigration
à l'immigration. Les causes en sont multiples : émergence
de la Chine dans l'espace migratoire, dont la « diaspora »
est évaluée à 30 à 50 millions de personnes
à l'étranger (son PNB était estimé à
500 milliards de dollars au début des années 1990),
développement d'une migration illégale à l'intérieur
même des pays asiatiques, apparition d'une population qualifiée
faisant l'objet d'une demande élevée, dans la région
et au-delà (Europe, Etats-Unis, Canada), baisse de la fertilité
et disparité démographique entraînant un besoin
de migrants au Japon, en Corée et en Australie notamment, impact
de la récession sur les pays à économies d'exportation
comme Singapour ou les Philippines, baisse du niveau de vie et des
salaires dans certains secteurs comme la construction et l'industrie,
accroissement du trafic de clandestins, incluant les femmes et les
enfants. Les conséquences en sont une féminisation accrue
des flux migratoires provenant des Philippines, d'Indonésie
et du Sri Lanka et une dépendance économique des pays
d'origine à l'égard des transferts de fonds des migrants.
Les principaux pays d'accueil sont le Japon, la Corée et Taiwan,
Hong Kong et Brunei, mais la proportion de migrants est très
variable d'un pays à un autre (1,5% au Japon, 4% en Thaïlande,
20% en Malaisie, 27% à Singapour). Les principales zones de
départ sont, outre la Chine (30 à 50 millions), l'Inde
(20 millions environ), l'Indonésie, les Philippines (7 millions
sont à l'étranger). En 1996, un Philippin sur 11 était
un migrant international, installé pour un tiers au Moyen-Orient,
un tiers aux Etats-Unis et le reste en Europe et en Asie. Les deux
plus grandes diasporas, chinoise et indienne, développent des
formes de migrations complexes, d'allers et retours d'une partie seulement
de la famille, avec double résidence et des retours à
la retraite.d)
Australie, Pacifique : En
Australie, 23% de la population est née à l'étranger.
Il s'agit surtout d'entrées régulières et sélectionnées
selon un régime de visas « à points » en
fonction de la qualification, des liens familiaux et de critères
humanitaires, révisé régulièrement en
fonction du contexte économique et scientifique (étudiants),
en vue d'attirer des résidents permanents. Originaires d'Océanie,
d'Europe (50%), d'Asie (30%), d'Afrique et des Amériques, les
migrants se sont beaucoup diversifiés, avec un accroissement
du nombre des Asiatiques depuis l'abandon de la politique de l'Australie
blanche (Vietnamiens, Chinois, Philippins) et l'adoption du multiculturalisme
comme modèle de citoyenneté . Mais le pays a récemment
réagi durement à l'afflux de demandeurs d'asile et de
clandestins. e)
Afrique : Si
l'Afrique du Nord est une région traditionnelle de départs
vers l'Europe et, à un moindre degré vers les pays du
Golfe, les Etats-Unis et le Canada, c'est aussi une zone d'accueil
pour les migrants sub-sahariens : les frontières sont des lieux
de passages et d'échanges traditionnels et sont difficiles
à contrôler, au Sud pour les entrants comme au Nord sas
pour les partants (Gibraltar).L'Afrique
sub-saharienne comporte une très grande diversité de
situations migratoires. On distingue des pays d'accueil traditionnels
(Côte d'Ivoire, Gabon, Afrique du Sud, Botswana), des pays de
départ (Burkina, Lesotho), des pays d'accueil et de départ
(Sénégal, Nigeria, Ghana), des pays d'accueil devenus
des pays de départ (Ouganda, Zambie, Zimbabwe), des zones de
départ et d'accueil de réfugiés (Burundi, Ethiopie,
Libéria, Malawi, Mozambique, Tanzanie, Rwanda, Somalie, Soudan),
ainsi qu'une migration de commerçants, et de travailleurs qualifiés,
de nomades, de frontaliers. La plupart de ces migrations se font hors
du contrôle des Etats, de façon irrégulière
et dans un cadre régional. La sécheresse, la pauvreté,
les guerres civiles ont mis sur la route des milliers de migrants
dont il est parfois difficile de faire la part entre la migration
forcée et la migration économique.En
Afrique centrale, les conflits ethniques ont abouti à d'importants
déplacements de population tandis que l'Afrique de l'Ouest,
engagée de longue date dans la migration externe vers l'Europe
et les Amériques, connaît aussi une migration interne
régionale. Le Sud de l'Afrique abrite une migration de main
d'œuvre de voisinage ainsi que de travailleurs qualifiés.
Outre
les crises politiques et économiques, le moteur de la mobilité
est d'origine familiale, structuré en réseaux qui tissent
des liens permanents entre le migrant et son milieu de départ
(transferts de fonds, «tontines», installations d'équipements
collectifs). Une migration féminine ainsi qu'une migration
de cadres et d'intellectuels, de jeunes clandestins, de commerçants
essaime dans tout le continent mais aussi vers l'Europe, les Etats-Unis
et les pays du Golfe persique. Tout porte à penser que la migration
sub-saharienne va se poursuivre, compte tenu de l'absence de perspectives
à court terme pour le plus grand nombre.Partout
dans le monde, la mondialisation des migrations n'est que superficiellement
affectée par les politiques de maîtrise des flux et d'intégration
engagées par les pays d'accueil. Elle constitue, avec les réseaux
transnationaux qui l'animent le plus souvent, l'un des plus grands
défis à l'Etat. Durant ces dernières années,
face à une déferlante migratoire redoutée qui
ne s'est pas produite, on a tendu à considérer que la
fermeture des frontières était un cadre général
et permanent alors que les principes des droits de l'Homme (notamment
la déclaration Universelle de 1948) rappellent le droit de
quitter tout pays y compris le sien. Seule la reconnaissance d'un
droit plus élargi à la mobilité peut permettre
une plus grande démocratisation du passage des frontières,
faute de quoi il ne profitera qu'aux plus nantis, qu'aux mieux introduits
et alimentera les filières de passage clandestin.II
- Un nouveau questionnement pour les relations internationales : 1)
Une remise en cause du modèle étatique westphalien :Les
migrants constituent, de plus en plus, des acteurs anonymes de la
mondialisation : transgression des frontières étatiques,
transferts de fonds, contribution au co-développement, construction
de réseaux transnationaux, pluralité des allégeances,
des références et des choix.Les
nouvelles mobilités, à l'échelle mondiale, sont
caractérisées par la diversification des profils de
migrants : féminisation, classes moyennes urbaines, mineurs
isolés, exode des cerveaux, mouvements de commerçants
et d'hommes d'affaires, réseaux mafieux, mais aussi des «
bras » dans les services demandeurs de main d'œuvre, venus
tenter leur chance malgré la fermeture des frontières
à leur encontre. Les zones de départ et d'accueil changent
également de profil : ce ne sont plus des pays que l'on quitte
ou vers lesquels on va, mais des régions engagées dans
la migration se dirigeant vers de grandes métropoles mondiales.
Ainsi, ce sont rarement les plus pauvres qui partent, mais ceux qui
sont inscrits dans des réseaux, migratoires, parfois à
l'échelle de l'économie monde. Enfin, ces nouveaux migrants
développent des formes de mobilité qui ne sont plus
nécessairement une migration d'installation : migrations qualifiées
parfois d'incomplètes (Europe de l'Est), inscrites dans une
co-présence ici et « là-bas », installation
dans la mobilité, migration-circulation comme mode de vie.Ils
interpellent, tout comme ceux qui sont sédentarisés
de plus longue date, la scène internationale de diverses manières
: développement de la citoyenneté de résidence
(modification du code de la nationalité dans beaucoup de pays
d'accueil accordant une plus large place au droit du sol, revendication
et mise en place du vote local pour les étrangers installés),
appel au modèle de multiculturalisme, interrogations sur les
allégeances des immigrés et des générations
issues de l'immigration de culture musulmane lors des « affaires
» de foulard, de la Guerre du Golfe ou du 11 septembre, émergence
d'un vote immigré chez ceux qui ont acquis la nationalité
du pays d'accueil, comme en Californie ou en France, influence des
pays d'origine sur les références des populations concernées,
hier peu présents sur la scène internationale mais qui
aujourd'hui représentent des enjeux économiques et stratégiques
importants, sécuritarisation de l'immigration dans le discours
politique interne et international , se traduisant par des politiques
de renforcement du contrôle des frontières, de création
de zones tampons assorties d'accords dissuasifs sur le passage des
frontières, diabolisation de l'Islam perçu comme la
nouvelle menace, inscription de la dimension migratoire dans la définition
des politiques de sécurité (dialogue euro-méditerranéen,
coopération policière européenne, OTAN).L'ensemble
de ce contexte implique la prise en compte de l'immigration dans l'analyse
politique internationale de la mondialisation avec ses conséquences
: interférence de 1'ordre interne et de l'ordre externe , déclin
de l'échelon étatique dans une dynamique où l'Etat
n'est plus l'acteur principal, sa souveraineté étant
entamée par les difficultés du contrôle des frontières
et par la gestion de celles-ci à l'échelon intergouvernemental
et supra-étatique comme dans le processus de communautarisation
européen). À bien des égards donc, l'immigration
dérange l'ordre international : les frontières, les
Etats, la souveraineté, la citoyenneté, les systèmes
régionaux, les entités culturelles, linguistiques, religieuses,
tout en se posant en nouvel acteur et en recomposant celui-ci : un
processus tout aussi prometteur de reconfigurations, d'identités,
d'énonciation de droits fondamentaux que porteur de risques
et de ruptures d'équilibres. Elle illustre aussi, à
la manière de James Rosenau , la multiplication des acteurs
non étatiques et la coexistence de deux mondes, celui des Etats
et celui des acteurs non étatiques, la déterritorialisation
des identités, le rôle de la dimension infra-étatique,
transnationale et transfrontalière et de la texture sociale
dans les relations internationales, tout en soulignant l'apparition
de nouvelles frontières, institutionnelles, économiques,
sociales, culturelles, religieuses sur la scène mondiale. 2)
L'immigration un thème sécuritaire tant à l'échelle
internationale qu'en politique intérieure : L'une
des conséquences de la mondialisation des flux migratoires
est la tendance à transformer le phénomène migratoire,
aussi vieux que le monde en un thème sécuritaire par
excellence : crainte de l'invasion démographique, de la perte
de contrôle des frontières, des altérations de
l'identité culturelle, de la déliquescence de l'Etat
providence et surtout des dangers de l'Islam. Déjà,
Samuel Huntington substituait, en 1996, le conflit des civilisations,
occidentale et islamique notamment, à l'affrontement des blocs
Est-Ouest, disparu avec l'effondrement de l'Union, soviétique.
Depuis, le thème migratoire a été incorporé
dans bien des analyses stratégiques, dans les mêmes termes
que le péril rouge, même si la mondialisation des migrations
n'a rien d'une conquête, est un processus lent et continu, et
si l'Islam radical et terroriste se situe aux marges des comportements
religieux du plus grand nombre. Les
événements du 11 septembre 2002 ont renforcé
cette tendance, dans le sens de la mise en place de politiques de
contrôle plus sécuritaires, de la lutte affichée
contre l'immigration clandestine (sommet européen de Séville
de juin 2002), de la suspicion accrue à l'égard des
installés. Pourtant, les politiques migratoires sont de peu
d'effet dans la prévention du terrorisme, le 11 septembre n'a
pas eu beaucoup d'impact sur les mouvements de population et surtout
les intérêts économiques peuvent entrer en conflit
avec les préoccupations sécuritaires. Les termes de
menace, de défi, souvent associés à la délinquance,
à la clandestinité et à l'Islam radical sont
volontiers transposés du discours militaire, des analyses stratégiques
internationales Est-Ouest, d'autant plus que celles-ci se sont élargies
à la texture sociale des relations internationales (questions
d'environnement, de société, de culture et non plus
seulement d'Etats et de droit).D'un
point de vue éthique, une telle évolution peut apparaître
dangereuse, car elle renforce la vision sécuritaire de l'immigration
en mettant l'accent sur les politiques de contrôle, l'immigration
illégale, les réseaux mafieux, les allégeances
douteuses, les défis apportés à la souveraineté
des Etats. Les nouvelles formes de mobilité dans un monde coupé
en deux par le régime des visas, le vivre ensemble, la redéfinition
de la citoyenneté dans des Etats pluriethniques et multiculturels,
l'émergence d'un islam occidental au sein de la laïcité,
l'évaluation des besoins économiques et démographiques
de nouveaux venus sont un enjeu plus essentiel. D'autres questions,
telles que l'influence des facteurs externes dans l'ordre politique
interne (terrorisme, réfugiés, solidarités transnationales),
et réciproquement (violences urbaines, immigration clandestine,
double nationalité et vote) sont aussi soulevées par
les migrations entre les Etats d'arrivée et d'accueil et, plus
largement, sur la scène internationale. Conclusion
: L'internationalisation
et la sécuritarisation du thème de l'immigration sont
assez récentes, tout comme son émergence comme thème
légitime en science politique. Les analyses économiques,
sociologiques, anthropologiques, culturalistes, souvent limitées
aux approches nationales et locales ont longtemps pris le pas sur
cette dimension tardive. La question des frontières et de leur
transgression fait passer de l'international au transnational (réseaux,
identités), de même que la moindre pertinence de la migration
inter-étatique au profit de mobilités régionales
se dirigeant vers de grandes métropoles mondiales introduit
la thématique migratoire dans celle de la ville globale (Saskia
Sassen) , de l'économie monde et des questions urbaines , à
la fois locales et transcontinentales. De leur côté,
les migrants interrogent une autre dimension de l'international, le
co-développement, d'ailleurs de moins en moins d'Etat à
Etat que partie d'un ensemble régional à un autre et
surtout sous la forme de coopération régionale décentralisée
à travers de nouveaux acteurs non étatiques (ONG, associations,
groupes informels de migrants).Un
autre questionnement, tout aussi international mais plus difficile
à appréhender, est celui des allégeances multiples
induites par la migration, des intrusions éventuelles des pays
d'origine dans les comportements politiques et culturels des migrants,
dans un monde où le multiculturalisme et la pluralité
des références sont à la fois redoutés
et valorisés. L'Islam et les solidarités nationales
et régionales sont particulièrement sollicités
dans de telles approches, même si seule une enquête de
terrain approfondie des attitudes des migrants peut venir à
bout de la pertinence de ces interrogations pour les relations internationales.
Les « affaires » (du foulard 1989, Kelkal, 1995) ont mis
à l'ordre du jour de telles analyses, réactualisées
après le 11 septembre 2001 (Zacharias Moussaoui en France,
Nizar Trabelsi en Allemagne, les frères El Hadouti en Belgique
ont vécu dans l'immigration tout en étant proches du
milieu des terroristes aériens). L'analyse de l'asile n'est
pas non plus épargnée de cette internationalisation
et sécuritarisation du thème migratoire dans la science
politique. Une approche fine montre que, malgré la volonté
de communautariser celui-ci à l'échelon européen,
des arbitrages sont faits de la part des pays d'accueil à l'égard
des pays de départ quant à la décision d'accorder
ou non l'asile à tel groupe national en fonction des relations
diplomatiques que l'on veut préserver avec les pays d'origine,
surtout quand il s'agit de voisins susceptibles de fournir de nouveaux
demandeurs ou des matières premières. L'amalgame de
l'asile avec la clandestinité fait partie de cette criminalisation
de la question migratoire sur la scène internationale. De
fait, si l'immigration est aussi une question sécuritaire,
c'est plus souvent dans la politique intérieure : banlieues
urbaines, exclusions, discriminations, violences génératrices
de troubles et de failles dans la cohésion sociale, en même
temps que foyers d'extrémisme et de radicalisation religieuse.
C'est là que des facteurs externes peuvent être importés
dans l'ordre interne des Etats : propagande, entraînement militaire
à l'étranger, même si la loyauté des populations
issues de l'immigration a rarement fait défaut lors de grandes
crises comme la guerre du Golfe ou le 11 septembre 2001. Plus sécuritaires
par essence sont les réseaux transnationaux, licites et illicites
qui traversent les frontières à des fins commerciales
ou mafieuses (prostitution, drogue, filières de passage). Mais
la mondialisation des flux migratoires ne peut être réduite
à cette dimension dans les relations internationales. De même
que l'Islam ne peut servir à combler le vide dans les études
stratégiques laissées par la fin de l'affrontement Est-Ouest,
la migration clandestine ne peut être amalgamée à
la criminalité et à la délinquance, même
si elle défie l'Etat et ses frontières et l'immigration
familiale ou matrimoniale ne peut être assimilée à
une menace pour les Etats providence. L'aspect le plus novateur dans
la mondialisation des flux est plutôt la contradiction soulevée
entre les droits de l'Homme, la souveraineté, les logiques
de contrôle étatique et intergouvernementales, les besoins
de main d'œuvre et le renouvellement des identités culturelles
et politiques. L'immigration ne peut être réduite à
une instrumentalisation pour des études stratégiques.
Elle est au contraire au cœur d'une nouvelle approche des relations
internationales.

Haut
de page