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Introduction de la journée

Par Pascal Clerc, Maître de conférence en Géographie à l'IUFM d'Aix-Marseille

Entre 1892 et 1924, près de 16 millions de personnes passent par le centre d'accueil installé par le bureau fédéral de l'immigration sur la petite île d'Ellis Island au large de New York ; seize millions soit 5 000 à 10 000 chaque jour ; seize millions de pauvres, ceux de la 3ème classe des navires transatlantiques, des pauvres potentiellement "coupables" qui n'ont pas la chance de débarquer directement sur les quais de Manhattan ; seize millions de migrants, presque tous européens, qui fuient la misère ou les persécutions. Leur premier contact avec les États-Unis passe par cette "usine à fabriquer des Américains" selon les mots de Perec . Perec qui poursuit ainsi : "une usine à transformer des émigrants en immigrants, une usine à l'américaine, aussi rapide et efficace qu'une charcuterie de Chicago : à un bout de la chaîne, on met un Irlandais, un Juif d'Ukraine ou un Italien des Pouilles, à l'autre bout – après inspection des yeux, inspection des poches, désinfection, vaccination – il en ressort un Américain."
Ce texte magnifique s'est d'emblée imposé lorsqu'il s'est agi de réfléchir à une introduction pour cette journée consacrée aux migrations internationales. Écoutons encore Perec : "On conseilla à un vieux juif russe de se choisir un nom bien américain que les autorités d'état civil n'auraient pas de mal à transcrire. Il demanda conseil à un employé de la salle des bagages qui lui proposa Rockfeller. Le vieux juif répéta plusieurs fois de suite Rockfeller, Rockfeller pour être sûr de ne pas l'oublier. Mais lorsque, plusieurs heures plus tard, l'officier d'état civil lui demanda son nom, il l'avait oublié et répondit en yiddish : schon vergessen (j'ai déjà oublié), et c'est ainsi qu'il fut inscrit sous le nom bien américain de John Fergusson. " Perec ne sait pas si cette histoire est vraie ou fausse. Qu'importe ; ce qu'elle révèle, ce que révèle la totalité de son texte, c'est l'expérience de ces hommes qui mêle à la fois rupture, dépossession et espoir.
Autre lecture, bien différente, celle du Courrier International (n°676, 2003). La carte de référence de ce numéro spécial consacré aux migrations est titrée d'une étrange façon : "De plus en plus d'étrangers dans le monde". Ce titre est absurde. Faut-il pour autant interpréter cela comme une simple bévue ? Ne participe-t-il pas plutôt des principes médiatiques d'empathie et de mise en spectacle du monde ? Ce titre résonne comme un message d'alerte. Il pointe une menace qui exprime tous les fantasmes attachés à l'autre : l'étranger, celui qui dérange et effraie. La peur de l'autre institue, sans alternative possible, les migrations comme un problème. Tous les jours ou presque, c'est ainsi que cette question apparaît dans l'actualité. Symptomatique est l'adoption d'un projet de loi durcissant les conditions d'accueil des étrangers en France, le jour même (29 octobre 2003) où le Conseil Économique et Social prône, par nécessité économique, l'arrivée de 10 000 immigrants par an en France.
Il y a loin de la carte du Courrier International au texte de Perec : des masses migrantes plus ou moins menaçantes d'un côté, des individus dépossédés de l'autre. Mais de façon certes caricaturale, ne peut-on pas voir là une tension entre une approche médiatique et une autre littéraire ?
Où se situe la géographie, scolaire notamment, par rapport à ces deux pôles ?
La science géographique intègre traditionnellement mal les questions migratoires. Elle valorise la fixation, les racines, au détriment du mouvement ; elle valorise les traces nettement visibles des activités humaines plutôt que celles, plus fugaces, liées parfois aux mouvements migratoires. La géographie classique accorde notamment une grande importance au concept de genre de vie. Max Sorre (1880-1962) le définit comme l'ensemble des pratiques qui permettent à un groupe humain de vivre dans un milieu donné. Avec le genre de vie, est développée l'idée d'un lien étroit, parfois exclusif, entre un lieu et un groupe humain. Les mouvements migratoires et la mobilité en général ne s'accordent guère avec cette idée de lien qui implique une connaissance du milieu par la société et nécessite une présence très longue.
En définissant la migration comme "le franchissement d'une échelle d'espace" et le migrant comme celui qui "change de contexte d'appartenance" , les auteurs contemporains renouvellent l'approche de la question. Ils font entrer l'individu dans la réflexion par la prise en compte de ses appartenances et de son identité ; ils posent la question des territoires de référence. Certains évoquent des processus de déterritorialisation / reterritorialisation. D'autres travaillent sur les réseaux migratoires, les diasporas ou les processus de diffusion culturelle par les migrants.
Dans la culture scolaire, les migrations sont abordées prioritairement comme un problème. Quelques exemples choisis dans des manuels scolaires en témoignent : "La France renferme un nombre anormal d'étrangers fixés sur son sol. En 1936, ils étaient près de deux millions et demi. En 1954, ils sont encore près d'un million et demi. C'est encore une conséquence de notre faible natalité. " (Géographie 6ème, Hatier, 1947), "Avant même les États-Unis, la France est, surtout depuis 1918, le pays qui a reçu la plus forte proportion d'étrangers, et devant lequel, le problème de l'assimilation s'est posé le plus gravement" (Hatier, 2nde, 1948), "Dans tous les pays, l'immigrant pose un problème d'adaptation et d'intégration difficile à résoudre" (Bordas, 1967). Les manuels récents ne sont pas en reste. Si les mots ont changé, cette propension à d'abord aborder la question par ses conséquences négatives reste dominante.
Autre lieu commun : celui qui consiste à étudier les migrations comme un spectacle. Ce n'est pas particulièrement original – la mise en spectacle du monde est un ressort majeur de la culture scolaire – mais le procédé est dans ce cas quasi systématique : populations en marche sur les routes du Rwanda, navires surchargés qui arrivent dans les ports, patrouilles le long de la frontière mexico-étasunienne, corps de clandestins sur des plages espagnoles... Cette mise en spectacle a des effets radicaux : elle fait du migrant nécessairement un réfugié et/ou un clandestin. Elle interdit quasiment de penser la migration comme une entreprise légale et bénéfique au pays d'accueil comme à celui de départ.
Enfin, hors cette présentation de cas extrêmes, l'accent est mis sur les migrations et pas sur les migrants. Les trajectoires individuelles sont occultées au profit de flux matérialisés par des flèches sur des cartes.
Le migrant est un présent/absent dans l'enseignement et dans les médias ; présent de façon obsessionnelle comme le responsable de problèmes divers, absent en tant qu'individu.
Le défi à relever par l'enseignement me semble double :
-D'une part, faire le pari d'une approche pluridisciplinaire. Je ne pense ici pas seulement aux approches économiques, sociales, démographiques qui sont déjà très prégnantes dans l'enseignement de la géographie mais plutôt aux approches littéraires et artistiques.
-Cette ouverture disciplinaire renvoie à l'autre aspect. Comprendre les migrations impose de dépasser l'approche ethnocentrique et globale qui caractérise trop souvent l'enseignement disciplinaire. Par la littérature ou le cinéma, il est possible d'intégrer le migrant en tant qu'individu et en tant qu'autre dans la réflexion : qui est-il ? Pourquoi part-il? Comment vit-il cette déterritorialisation ?
À cette condition seulement la géographie scolaire pourra repenser cette question civique fondamentale.

Pascal CLERC

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