Alain Tarrius. Professeur en délégation au CADIS de l’EHESS.
Olivier Bernet, doctorant, université de Toulouse le Mirail.
MIGRANTS
TRANSNATIONAUX , « FOURMIS » DE LA MONDIALISATION.
La mise à l’épreuve des logiques intégratives et des frontières
politiques .[1]
De nouvelles
formes migratoires transnationales, fédérant en réseaux les initiatives
économiques de collectifs issus de pays pauvres, apparaissent depuis une
vingtaine d’années en Europe. J’ai eu l’opportunité d’identifier dès 1984 de
telles innovations sociales dans le Bassin Méditerranéen Occidental, puis de
suivre leur développement. C’est ainsi que mes recherches, me conduisirent à
tenter de renouveler l’analyse des migrations en montrant comment se
construisent aujourd’hui de nouveaux « territoires circulatoires »
qui font la trame -« par le
bas »- de la mondialisation. Ces recherches m’ont forcé à reconsidérer
à la fois les formes de cette mondialisation, en mettant en évidence
l’émergence d’un nouveau « capitalisme nomade », à l’initiative de
migrants entrepreneurs, et les cadres de pensée au moyen desquels nous
appréhendons les migrations : la dialectique de l’individu migrant et de
l’Etat, dont la résolution selon le schème de l’intégration semble concurrencée
aujourd’hui par d’autres formes d’appartenance et d’attachement des collectifs
à leurs territoires est au cœur de ces investigations.
Cet article
présente quelques résultats de recherches récentes, concernant l’économie
souterraine de produits d’usages licites charriés par ces nouveaux collectifs
de migrants entrepreneurs entre Italie, France et Espagne, vers le Maroc,
l’Algérie et l’Afrique subsaharienne. Il manifeste la réalité,
« l’épaisseur » territoriale des réseaux de migrants entrepreneurs
transnationaux, leur production de ces sociabilités nouvelles qui les éloignent
des perspectives d’intégration dans les pays européens d’étape ou de résidence,
et l’originalité du décalage entre frontières politiques européennes et
frontières instituées par ces réseaux dans les mêmes espaces.
1-De Marseille au Maroc, les « contrebandiers
de la mondialisation ».
1.1. L’exemplarité marseillaise.
Le cas de Marseille et des réseaux des économies souterraines entre le Maghreb et le Bassin méditerranéen occidental est particulièrement révélateur de la genèse de ces formes, de leur incessante trans-formation. Il expose un modèle déjà mondialisé. Il nous permet aussi de saisir l’insuffisance des analyses « localistes » des transformations sociales générales.
Dans les années 1985-87, trois cent cinquante commerces tenus par des migrants d’origine Maghrébine, essentiellement algérienne, oeuvraient dans le quartier historique central, en déshérence, de Belsunce. On dénombrait alors 81 familles propriétaires des fonds de commerces, dont 39 algériennes, 27 tunisiennes et 15 marocaines. Sept cent milles personnes, dont environ trois cent mille immigrants en Europe, transitaient annuellement par ce quartier et y effectuaient toute sorte d’achats qui compensaient les difficultés d’approvisionnement des nations maghrébines. Le chiffre d’affaires de ces commerces évalué par la SEDES (caisse des Dépôts et Consignations) en 1987 était d’environ trois milliards de francs, compte non tenu des contre-façons (pièces détachées, vêtements,…) ni des voitures passées en contrebande. Quatre événements contribuèrent, à la fin des années 80, et au début des années 90, à une transformation de ce dispositif commercial :
-la limitation des visas entre l’Algérie et la France, lors du premier passage de Charles Pasqua au Ministère de l’Intérieur,
-les effets de la crise politique algérienne : le FIS tentant de prélever un impôt « révolutionnaire » sur les commerçants algériens, ceux-ci passèrent en grand nombre la gérance de leurs commerces à des Marocains.
-la grande expansion migratoire marocaine, qui transforma l’histoire sociale de l’Espagne et de l’Italie, de nations d’émigration en nations d’immigration, et, toujours forte, déstabilise particulièrement les politiques et pratiques législatives de ces nations vis-à-vis des étrangers. Les centralité marocaines des réseaux de migrants commerciaux se sont rapidement généralisées de Bruxelles, place traditionnelle, et de l’axe Maroc, Madrid, Irun, Bordeaux, Paris, vers Marseille, Milan, Naples, Francfort, et diverses villes espagnoles, c’est à dire vers un nouvel axe de circulations circum-méditerranéen et de sa connexion avec le précédent ; ce mouvement se déclencha à la fin des années 80 à partir, d’abord, de collaborations à Bruxelles entre Marocains et Turcs
-la densification des réseaux d’économies souterraines de l’Est européen et leur connexion avec les réseaux méditerranéens orientaux et occidentaux ou maghrébins.
Au fur et à mesure de ces événements les logiques de
fonctionnement en réseaux l’emportèrent sur celles de place marchande unique
avec ses logistiques de transports de lieu à lieu. Les Algériens des commerces
internationaux ayant passé la main aux Marocains et aux Tunisiens se replièrent
plutôt sur des commerces de proximité, dans les marchés publics ou dans les
quartiers des villes relativement mal desservis, cependant que leurs
successeurs accentuaient fortement la nature et la forme de ce dispositif
commercial vers l’internationalité. Les entrepreneurs maghrébins de Marseille,
au lieu de gérer localement en moyenne quatre commerces locaux ouvrirent des
entrepôts de chargement de marchandises ou encore des magasins en plus grand nombre
le long des espaces supports aux réseaux. Ils acquirent ainsi une plus grande
efficience commerciale, mobilisant désormais des fourmis domiciliées tout au
long des parcours. A Marseille leur visibilité devint évidemment moindre alors
même que leur influence et leur richesse s’accroissaient. En fait, soixante
seize familles des quatre-vingt une présentes en 1985, opèrent toujours dans le
centre de Marseille (17 d’entre elles, algériennes, ont confié des gérances à
des Marocains) et ont été rejointes par 43 familles marocaines et 2
tunisiennes. Le dispositif marseillais gérant les économies souterraines
internationales compte donc actuellement (enquêtes automne 2000) 126 familles
de commerçants (22 algériennes, 29 tunisiennes et 75 marocaines) qui possèdent
en moyenne sept commerces ou entrepôts
de chargement le long des réseaux, de la frontière italienne au Maroc, soit
plus de 800 établissements. Ce qui est perçu de ces changements, à partir de
critères « localistes » de description et
d’évaluation, est désigné comme régression du dispositif commercial
marseillais, alors que son influence est plus forte que jamais, enrichie par
l’émergence, qu’elle provoque et gère en grande partie , de nouvelles
centralités dans les pays voisins. La piste des Algériens, dominants à Belsunce
jusqu’en 1989, mène aujourd’hui aux marchés publics locaux ou à la
rationalisation des trabendes par containers pour la
seule Algérie. Celle des autres migrants commerçants permet d’identifier le
monde comme origine ou destination des échanges. Le déploiement des petits
migrants, « fourmis » de ces commerces internationaux, est tel
qu’entre 1991 et 1995 les véhicules mobilisés pour les transports de
marchandises passèrent de 1 700 pour un aller-retour mensuel à 42 000 pour deux
allers-retours mensuels, permettant à environ 192 000 personnes domiciliées
dans le Sud de la France, de tirer des revenus notables de cette grande
proximité avec leur pays d’origine, le Maroc. Marseille, Perpignan, Alicante et
d’autres étapes encore prospèrent en même temps. Pour ce qui est
précisément d’Alicante, nos enquêtes depuis janvier 1999[2]
nous ont permis d’identifier, parmi les quarante cinq commerces ou entrepôts
ouverts depuis 1997 à Crévillent, à environ trente
kilomètres du port levantin, dix-sept points de vente et de chargement gérés
comme succursales par des entrepreneurs toujours installés à Marseille.
Ces populations de migrants, qui développent leurs
sociabilités autour des réseaux commerciaux internationaux, n’affrontent jamais
frontalement les sociétés locales, dans l’appropriation d’espaces
urbains : la tension toujours présente entre appartenances lointaines
et proches leur confère une grande fluidité, labilité, dans le choix de leurs
étapes. Les commerçants savent toujours se re-localiser, suivis par les
cohortes de « fourmis » circulantes, dans les espaces des réseaux ou
de la ville.
1.2- De
Marseille au Maroc : territoires et sociabilités autres.
Au cours de la
recherche menée pour l’IHESI nous avons pu
identifier, entre Marseille et le Maroc, quelques tracés originaux de
frontières territoriales et des rapports sociaux originaux spécifiques aux
réseaux de migrants commerçants. Nos enquêtes se sont en premier lieu déroulées
au cours d’accompagnements de circulants, et donc d’observations directes, et
d’entretiens avec plusieurs notaires informels le long des itinéraires circum-méditerranéens. La frontière entre la France et
l’Espagne ne fait guère sens pour ces populations : trois types de
passages existent, l’autoroute, la nationale et les chemins carrossables. Sur
l’autoroute la frontière du Perthus n’est plus la traditionnelle barrière
gardée par des policiers et des douaniers postés ; elle s’est transformée
en une vaste pénétrante franco-espagnole, de Gérone à Montpellier, avec des
brigades « volantes » de douaniers susceptibles de se manifester dans
n’importe quelle sortie tout au long de ces trois cents kilomètres. Les postes
de douane sur les nationales, à Cerbère et au Perthus, sont désertés depuis
plusieurs années et hébergent aléatoirement pour quelques heures des
patrouilles ; quant aux chemine carrossables, à Banyuls et dans d’autres
villages des Albères, ils permettent des passages libres, mais peu
confortables. Les changements d’itinéraire en passage de frontière n’interviennent
que dans les phases dites de « vigipirate
renforcé », lorsque la « fonction-barrière » reprend le dessus
au poste autoroutier du Perthus. afin d’éviter les longues files de véhicules.
Dans ces cas ce sont généralement des militaires qui fouillent les véhicules à
la recherche d’armes ou d’autres marchandises dangereuses. Les
migrants-commerçants sont peu concernés par ces dispositions, sinon par les
pertes de temps occasionnées par ces arrêts et les fouilles qui en
résultent. Cette évolution de la
frontière est de peu d’importance pour les migrants-commerçants : d’une
part ils circulent dans le sens des sorties du territoire et donc leurs
chargements sont moins observés et sollicités que dans le sens entrant et
d’autre part ils savent combiner adéquatement les trois types de passages. Par
contre sont apparus, dans les sociétés locales de l’Ampurdan (Gérone, Figuères) et du Roussillon (Perpignan) des nouvelles
délinquances : des jeunes passeurs, de psychotropes notamment, qui se
substituent, le long des 300 kilomètres « sous contrôle douanier »
aux traditionnels « voyous » qui tentaient le passage de la
« barrière ». Les Gitans, Andalous ou Catalans, qui tentaient un
passage de barrière, ou encore l’Italien seul conduisant un fourgon, ont plus
de crainte à envisager la traversée d’une telle distance « chargés »
de produits d’usages illicites. L’ « effacement » relatif de la
frontière pour les migrants-commerçants ne signifie donc pas la disparition de
celle-ci, mais l’apparition d’une sélectivité des contrôles vers des produits
prohibés[3].
Par contre nous
avons pu identifier une frontière « morale » et territoriale forte à
la hauteur d’Alicante et de Murcia. Elle a pour
fonction de contenir dans l’Andalousie toutes sortes de criminalités liées à la
migration en Europe par le Maroc.
Alicante et, dans sa périphérie, Crévillent, petit
village sur l’autoroute hébergeant un dispositif commercial lié à celui de
Marseille, sont les étapes ultimes des itinéraires vers le Maroc : les
« fourmis » du commerce transnational s’y arrêtent pour de derniers
achats, en particulier de tapis et de nourriture, avant la traversée rapide,
sans arrêts, de l’Andalousie et l’embarquement à Algésiras
ou à Malaga. Alicante fait frontière maritime également avec l’Algérie (Oran)
et joue, elle aussi, un rôle de forte complémentarité avec Marseille. La
contention entre Murcia, Crévillent
et Alicante, du « chaos Andalou », selon les termes d’un notaire
informel résident à Murcia, est le fait non seulement
des commerçants installés à disposition des circulants, mais encore, et
surtout, de membres de mouvements islamistes algériens, insérés dans le
dispositif commercial, qui craignent la mise en danger de leurs propres réseaux[4]
par des initiatives illégales de Marocains installés dans ces confins troubles,
criminogènes, que représente désormais l’Andalousie.
Avant d’en venir à l’exposé de quelques aspects du caractère trouble des confins andalous, voici les résultats d’une enquête extensive menée, avec la collaboration d’étudiants (surtout Marocains), dans les principales villes du littoral méditerranéen, de Malaga à Montpellier et à Toulouse. Il s’agissait de recueillir des éléments identificateurs de la réalité des frontières dans la distribution des migrants (tous migrants confondus, y compris les sans-papiers). Nous exposerons ensuite des enquêtes, liées à celle-ci, qui nous ont permis d’identifier en France, entre Perpignan et Montpellier, des comportements intergénérationnels, particulièrement dans la scolarisation des enfants de migrants-commerçants, très différenciateurs des destinées de ces derniers par rapport à l’ensemble des migrants
PRINCIPAUX
RESULTATS DE L’ENQUETE SUR LES MIGRANTS MAROCAINS DE MALAGA A TOULOUSE ET
MONTPELLIER. [5]
|
villes enquêtées |
peuvent citer 0,1,2,3 et+ nations UE 15 pour accueil (ordre de désignation des nations) |
célibataires (h)ommes (f)emmes |
arrivé 1-avant 1990 2-entre 91 et 95 3-depuis 96 |
formation (p)rimaire,
(se)condaire (su)périeur |
éco. (of)ficielle (inf)ormelle |
(s)ervices,(cs)truction, (i)ndustrie, (a)gricultur (cm)merce |
% irreguliers sur total pop. échantillon |
échantillon valeur absolue |
|
Malaga,El Ejido, Almeria |
88%.0 (Al,
It, Fr, Be) 9%…..1 3%…..2 |
78% h…71% f…29% |
11% 23% 66% |
p…23% se…3% |
of…39% inf..57% |
s:2%, cs:15%, I:16%, a:41%, cm:21% |
67% |
412 |
|
Alicante, Elche, Crevillent |
12%….0 (
Fr, Al, It) 34%….1 38%….2 16%.. 3 et + |
61% h…82% f…18% |
4% 16% 80% |
p…47% se…14% su…1% |
of…46% inf…50% |
s :17%, cs :12%, I:9%, a: 20%, cm:34% |
42% |
337 |
|
Valencia |
37%…0
(Fr, It, Al) 33%…1 19%…2 11%..3 et + |
37% h…62% f…38% |
12% 35% 53% |
p…43% se…24% su…4% |
of…67% inf..26% |
s :10%, cs :16%, I:32%, a:27%, cm:7% |
51% |
353 |
|
Barcelone |
16%…0 (Fr, It, Al) 39%…1 32%…2 13%..3 et + |
35% h…63% f…37% |
3% 11% 86% |
p…22% se…25% su…3% |
of…52% inf..42% |
s :27%, cs :27%, i :24%, a :7%, cm:5% |
17% |
611 |
|
Perpignan,
Narbonne, Béziers |
7%…0 (Esp, Al, It) 40%…1 39%…2 14%..3 et + |
27% h…86% f…14% |
52% 37% 11% |
p…64% se…27% su…2% |
of…83% inf..11% |
s:17%, cs:35%, I:6% , a:16%, cm:19% |
4% |
386 |
|
Montpellier |
18%…0
(Esp, It, Be) %…1 29%…2 51 2%..3 et + |
31% h…88% f…12% |
43% 45% 12% |
p…61% se…16% su…3% |
of…81% inf..12% |
s :14%, cs :39%, I:11%, a:12%, cm:21% |
3% |
217 |
|
Toulouse |
38%…0 (Be,
Esp, It) 39%…1 22%…2 |
29% h…91% f…9% |
7% 29% 64% |
p…28% se…16% su…3% |
of…86% inf..7% |
s :23%, cs :41%, I:13%, a:7%, cm:6% |
4% |
163 |
TOTAL ECHANTILLON :……………...2479.
Une
lecture rapide par colonne nous permet de noter que les principaux indicateurs
de sociabilité, de réussite, de stabilité,
affirment globalement la prééminence du nord sur le sud : Malaga-El Ejido-Almeria apparaît
comme le cul-de-sac réservés à ceux qui ne possèdent dans les autres nations
européennes aucune connaissance susceptible de les accueillir (88% !),
alors qu’à Perpignan 7% se trouvent dans cette situation ; les
célibataires, dans cet extrême sud européen représentent 78% des Marocain(e)s,
et pour plus des deux tiers sont des hommes, alors qu’à Perpignan 27% des
Marocains sont des célibataires hommes. De plus 74% sont analphabètes, en
Andalousie, alors que 7% le sont à Perpignan, Narbonne et Béziers. Les chiffres
du travail au noir ou de l’implication dans des activités informelles varie de
57% en Andalousie à 7% à Toulouse…. Quant aux migrants en situation
irrégulière, qui se confondent dans cette population avec les ‘sans-papiers’,
ils comptent pour 67% de la population Marocaine au Sud et 3 à 4% au Nord.
Nous
l’avions déjà suggéré : l’Andalousie fonctionne comme un sas d’autant plus
sélectif que les entrants ne bénéficient pas, avant même leur arrivée, de
réseaux de parenté ou de relations fortes au-delà de cette région. Les jeunes
hommes y sont entassés comme dans une nasse, et n’ont de ressources que dans
leurs proximités, dans l’endogénéité de leurs
liens ; les jeunes femmes sont orientées et entassées vers les
« clubs » de prostitution[6], et,
évidemment retenues dans ces situations aussi longtemps qu’elles présentent une
valeur marchande.
Toutefois
il apparaît bien, dans ces distributions, un « Nord Espagnol » et de subtiles
frontières intérieures, en Espagne et en France, entre la France et l’Espagne.
1.3 -
La frontière internationale.
trois
traits caractérisent le « creuset français », et donc la réalité
d’une histoire migratoire spécifique : les proportions entre hommes et
femmes parmi les Marocains migrants célibataires : de 9 à 14% dans les
villes françaises, à environ 30% dans les villes espagnoles, à l’exception d’Alicante-Elche-Crevillente où le milieu professionnel des
migrants est essentiellement commerçant. Ces chiffres rencontrent les propos
que nous avons souvent recueillis, à Marseille, Nîmes, Montpellier, Béziers,
Narbonne, Perpignan et surtout Toulouse, selon lesquels les femmes entreprenant
solitairement des migrations seraient de « mauvaise vie » : la
pression sociale exige la claire manifestation de l’apparentement des femmes
par le couple.
« Mes
filles, nous dit-on dans une famille marocaine de Nîmes, n’iront nulle
part à l’étranger avant le mariage. C’est le Maroc ou la France. Ailleurs,
quand elles sont loin des parents, c’est la ‘rafle’. En France, si elles
partent sans te donner l’adresse, juste quelques coups de téléphone de temps en
temps, c’est qu’elles sont avec un Français, ça ne nous plait pas, mais on sait
qu’elles ne risquent pas la prostitution, comme en Espagne et en Italie et en
Allemagne ».
La fille
aînée, Leila, infirmière depuis peu, qui nous a introduits dans cette famille,
s’exclame alors « c’est toujours la colonie dans vos têtes,
France-Maroc, Maroc-France et rien de plus. Regardez autour de
vous ! » . Il s’en suit une querelle ; lorsque nous partons,
Leila, qui nous raccompagne nous dit : « c’est quand même
extraordinaire, on dirait que les Marocains en Europe considèrent qu’il est possible
de faire n’importe quoi ailleurs qu’en France. Et ici, on serait comme dans le
village : propres, sérieux, mais définitivement pauvres. (…) Je pars
travailler en Suisse, où je retrouve un Italien avec qui je vais vivre. Il est
aussi infirmier et on avait pensé qu’il pouvait venir travailler ici, mais vous
voyez, en France, impossible. (…). Mes parents le savent, mais, si ça se passe
ailleurs, alors ils ne disent rien. En France il fallait envisager des années
de fâcheries, et voir ma mère, mes sœurs et mes frères en cachette, en Espagne
ou en Italie, ils nous auraient fait la chasse avec les oncles, jusqu’à ce que
je revienne à la maison. »
Les
niveaux de formation, primaire et secondaire, distinguent les villes de
Perpignan, Narbonne, Béziers et Montpellier des autres villes : on peut
lire dans ces chiffres une corrélation étroite avec les dates d’arrivée. Ceci
est confirmé par le cas, atypique, de Toulouse, proche de Barcelone pour ce qui
est des dates d’installation et des niveaux de scolarisation. Nous avons
consacré plusieurs enquêtes à la scolarisation des jeunes, dont nous exposons
les résultats dans les pages qui suivent (3.3).
Enfin
les proportions entre activités dans les économies souterraines (incluant le
travail au noir) et les activités déclarées sont contrastées entre France , où
elles n’excèdent pas 12% de la population marocaine, et Espagne, où elles
avoisinent 50%, sauf à Valencia. Dans cette dernière ville, l’importance du
secteur d’emploi industriel, à forte présence syndicale, contribue à expliquer
la proportion relativement plus faible de 26% de travail souterrain. Ces
chiffres sont évidemment à mettre en parallèle avec ceux des proportions de
migrants en situation irrégulière : 4% au plus dans les villes françaises
enquêtées, et de 42 à 67% en Espagne, à l’exception notable de Barcelone (17%).
Nous n’avons découvert aucune raison précise à l’exception barcelonaise ;
sauf à admettre, comme nous le proposerons plus avant, qu’il existe, outre des
formes migratoires liées aux « marquages » nationaux et à ceux des
récents déploiements transnationaux, une forme tributaire de la sédentarisation
en milieu urbain dense.
1.4
-La frontière instituée par les réseaux commerciaux.
La
réalité des effets sociaux de cette frontière, que nous avons repérée entre
Andalousie et Alicante est lisible dans les déclarations de destinations
possibles dans des pays étrangers. L’Andalousie, comme nous l’avons
précédemment signalé, se caractérise par la fixation de populations sans
possibilités relationnelles de circulation. Dès que nous abordons la région d’ Alicante-Elche-Crevillente, plus de 50% des migrants
marocains peuvent précisément désigner deux destinations européennes, et plus,
en dehors de l’Espagne. Cette compétence semble toutefois partagée avec les
villes proches des frontières internationales, comme Perpignan et Barcelone. Il
faudrait donc parler d’un effet « frontières », quels que soient les
critères de la séparation frontalière.
La
distribution des niveaux de formation suggère un raisonnement proche : la
coupure Andalousie / Alicante est aussi nette que celle entre Espagne et
France.
Une
différenciation nette apparaît toutefois dans la distribution des migrants par
secteurs d’activité : commerces et services rassemblent 51% des Marocains
à Alicante-Elche-Crévillente alors que, partout
ailleurs en Espagne ils sont inférieurs à 32% et en France à 36%. Le rôle de
frontière « morale » de cette région, lié au déploiement des
réseaux de commerce transnational de produits d’usages licites, et d’interface
commerciale « moralisée » , donc, entre France, Espagne, Maroc
et Algérie est indubitablement à l’origine de cette originale concentration
d’emplois tertiaires. Nous avons envisagé la possibilité d’un effet lié à la
présence, sur la côte (d’Alicante à Benidorm en particulier), d’activités et de
résidences touristiques, mais il n’en va pas autrement, loin de là, sur les
côtes d’Andalousie où nous avons mené nos enquêtes. Les Marocains, en Espagne
comme en France, expriment une connaissance réelle, quoique grossie, de cette
réalité. Aussi bien les notaires informels :
« Même
s’il ,faut surveiller les remontées d’Andalousie, nous déclare Ahmed T., c’est plus facile de
surveiller la bonne tenue des marchands à Alicante et à Crevillente qu’à
Marseille. Ceux qui bossent ici savent, depuis le début, qu’il faut être réglo.
Ici, c’est pas la misère qui a attiré les commerçants, comme à Marseille, c’est
les Pieds-Noirs du port, et laisse-moi te dire que tu ne peux pas les
tromper : ils géraient tous les commerces, de transport des gens ou des
marchandises, avec l’Algérie et le Maroc, quand ils ont installé les bazars de
Crevillente et d’Alicante, en 95. Ils connaissent bien l’Algérie, ce sont les
Pieds-noirs de l’OAS, qui n’ont pas pu rentrer en France en 62. (…). Puis ils
ont été rejoints par des Pieds-Noirs Juifs-Marocains.Ils
tiennent toujours le plus gros morceau ; ils sont installés ici et à
Séville, d’où ils commandent Cadix et Malaga. »
que les
circulants entre France et Maroc :
« Quand
tu traverses Montpellier, Béziers, Perpignan et les autres villes, en Espagne, me dit une
« fourmi » de Nîmes, tu fais gaffe ; comme partout, on peut
te piquer la marchandise quand tu t’arrêtes. J’ai pas dit qu’il y a plus de
voyous qu’ailleurs, mais autant qu’ailleurs. Mais alors quand tu vas à
Crevillente, pour charger, ou à Alicante, plutôt pour décharger, tu sais que tu
risques rien. N’importe qui, qui essaie de te capter est repéré, et ça va vite.
Alors, moi, et tous ceux que je connais, on essaie si c’est possible, de pas
s’arrêter avant Crevillente, et puis de là, il reste un saut de puce pour le
Maroc. Alors, si c’est trop tard dans la journée pour passer au Maroc, on dort
dans le fourgon à Alicante ou à Crevillente et on part le matin, direct Algesiras.(…). Et c’est bien, parce que le soir, tu
rencontres plein de Marocains, d’Algériens, d’Orientaux (Pakistanais et
Egyptiens) qu’il faut connaître. Ils sont biens, ils t’aideront à grandir,
si tu es bien avec eux, à former les enfants qui vont nous suivre. »
Bien sûr
cette réputation n’est pas usurpée, mais nous avons eu à connaître, à Alicante,
des affaires de vols et d’escroqueries dans le milieu des commerçants de
bazars. Les représentations développées par les « fourmis » et leurs
« notaires informels » manifestent toutefois la réalité de la
« frontière » morale.
1.5 -
Des convergences entre formes migratoires urbaines.
Nous
avons signalé qu’il existe probablement, outre les effets frontières, une
spécificité des villes très densifiées. Ces enquêtes nous poussent à proposer
cette hypothèse et les proximités que l’on relève, dans l’exposé des résultats,
entre Barcelone et Toulouse à la retenir comme crédible : les dates
d’arrivée des populations marocaines, la distribution des niveaux de formation
et celle des emplois suggèrent une certaine communauté des destins et des
formes migratoires entre ces deux villes, que l’histoire longue a déjà
rapprochées[7]. Il faut toutefois noter
que la plupart des Marocains présents à Toulouse et oeuvrant dans les commerces
de « fourmis » empruntent l’itinéraire « classique » (il
existait bien avant que les réseaux de « fourmis » se développent le
long du Bassin Ouest méditerranéen) par Hendaye, Irun, Madrid et Algésiras (partie du réseau de circulation vers Bruxelles,
première « capitale » de la migration marocaine en Europe). Par
contre nous avons vérifié, par une enquête brève mais extensive à Toulouse (630
personnes, 3 questions), que les « fourmis » qui préfèrent rejoindre
le littoral méditerranéen au niveau de Narbonne avant de « descendre »
vers Algésiras (ce choix est motivé par la préférence
d’un chargement à Crevillente plutôt qu’à Tolède, sur l’itinéraire Bruxelles,
Irun, Maroc). s’arrêtent majoritairement à Barcelone pour rencontrer des
parents ou des proches installés dans la capitale catalane. Comme si Toulouse
était le double ou l’écho migratoire de Barcelone. Les départs de Toulouse
s’effectuent alors vers 12 heures la soirée est passé entre familiers à
Barcelone, et le départ pour Algésiras s’effectue
vers cinq heures du matin, avec un arrêt entre onze heures et treize heures à
Crevillente, et l’embarquement en fin d’après-midi à Algésiras.
1.5 -
Des logiques plurielles.
En fait,
les trois ordres d’effets structurants des itinéraires et des formes
migratoires se présentent toujours en combinaisons, suggérant des logiques
plurielles, renforcées bien sûr par les interactions entre les populations qui
développent des initiatives transnationales et celles qui perpétuent la forme
migratoire « classique » antérieure. C’est dire que les nouvelles
formes, qui mobilisent notre attention, disposent d’une variété sans précédent
de modalités d’insertion urbaine, de conception de leurs circulations, de
déploiement de sociabilités originales. Les enquêtes par questionnaires que
nous avons menées se sont donc révélées riches d’enseignement, harmonieusement
situées dans la poursuite de nos réflexions, mais en même temps leurs limites
sont bien évidentes : les complexités vers lesquelles elles nous
orientent, relèvent de processus de compréhension plus que d’explication.
2-
Des identités autres.
Ces réseaux
réalisent des proximités inusuelles, pour l’heure, entre des lieux que les
longues histoires sociales et culturelles locales et nationales avaient fortement
différenciés. Les réseaux de circulations planétaires sont à l’œuvre sans que
nous puissions clairement identifier les modalités générales et cohérentes de
l’articulation entre les divers étages territoriaux recomposés, sinon en
parlant de façon souvent allusive de « mondialisation » et de
« réseaux transnationaux » : ces notions ne peuvent donc être
utilisées qu’accompagnées d’une intense démarche empirique. C’est dans
l’immédiateté des échanges, dans les mises en scène de la quotidienneté, mais encore,
et en même temps, dans l’identification des nouvelles configurations des
contextes, des cadres, des compositions territoriales qui hébergent ces
nouvelles formes banales de la vie sociale que peut se développer le
travail de compréhension : une anthropo-sociologie
de la complexité et de la totalité qui tend à saisir les rapports
interindividuels, à construire le sens de leurs finalités et de leurs exigences
d’organisation sociale, territoriale. Cela exige du chercheur un mimétisme
important de ses terrains : déplacements, accompagnements, restitutions
fréquentes, descriptions précises, associations des démarches phénoménologiques
et statistiques font nécessité.
Pour nous donc,
la mémoire en partage, qui permet aux circulants transnationaux d’affirmer une
identité collective est avant tout souvenir des accords de parole, des
échanges d’honneur, qui fluidifient les circulations, qui permettent d’échapper
aux régulations étatiques formelles, de contourner les règles de construction
des frontières entre territoires et entre univers de normes, celles qui disent
les conditions du passage d’une sédentarité à une autre. La référence à
cette mémoire collective autorise chacun à aller plus avant, à se présenter
encore et encore, à s’agréger à d’autres, ou bien à l’expulser de l’espace des
multiples étapes et réseaux supports à l’initiative circulatoire. A
Marseille en 1985, à Montpellier, Perpignan ou Barcelone en 1992, à Alicante, Crévillent, Grenade, Almeria en 2000, nous avons toujours
rencontré ces réunions, dans un café ou une arrière boutique, au cours
desquelles un « notaire informel » facilite les transactions
commerciales, puis en contrôle le déroulement. Ces réunions réalisent des
lieux-moments exceptionnels dans l’organisation sociale et l’affirmation identitaire
de ces collectifs : c’est alors que certains, au bout de mois ou d’années
d’errance, sont cooptés par les réseaux, et désormais s’ouvre à eux un univers
inépuisable d’opportunités économiques, de trajectoires de réussite personnelle
et familiale. C’est l’instant où fléchissent, s’effacent parfois, les barrières
des différences ethniques, et le Polonais, le Bulgare, l’Italien, le Turc, le
Maghrébin, l’Africain subsaharien, etc. .., engagent des échanges durables,
partagent une éthique de l’honneur intermédiaire entre les croyances des
uns et des autres. Dès lors, la parole donnée ne peut être rendue ou reprise,
qu’après une dénonciation vigoureuse par le « notaire
informel » : la dérogation aux codes d’honneur toujours rappelés lors
de l’entrée dans ces univers des réseaux est immédiatement sanctionnée par un
redoutable exil, une exclusion radicale et rapide. Ce moment est celui de la
venue à communauté, d’esprit certes, mais encore de voisinage, dans ces
territoires des circulations, connectés aux sociétés locales en quelques étapes
résidentielles. Les codes d’honneur excluent les activités commerciales
dangereuses pour le collectif : commerces de psychotropes, d’armes,
repliements sectaires, etc.., qui ne peuvent se satisfaire de la grande lisibilité
des réseaux de fourmis de l’économie souterraine de produits d’usages licites.
Les produits d’usages illicites, les tentatives sectaires, sont véhiculés par
des réseaux fermés, « courts » relationnellement
et spatialement, aux articulations fragiles. L’amalgame souvent pratiqué entre
ces diverses formes de circulation est dangereux, trompeur, car celles-ci sont
en fait antagonistes.
2.1-Des
territoires de la mobilité.
Les individus qui se reconnaissent à
l'intérieur des espaces qu'ils investissent ou traversent au cours d'une
histoire commune de la mobilité, initiatrice d'un lien social
original sont étranges au regard des « légitimes autochtones ».
Cette étrangeté même les place en position de proximité : ils connaissent
mieux que les résidents les limites, territoriales et normatives, de la ville
et négocient ou révèlent, voire imposent, chacun selon des modalités et des
« pré-acquis » différents évidemment, leur entrée ici sans pour
autant aujourd’hui, -est-ce là un trait majeur de la mondialisation ?-
renoncer à leur place là-bas, d’où ils viennent, et à l’ « entre
deux » où, parfois, ils demeurent longtemps.
L’expansion de ces territoires, inséparable
des solidarités qui les constituent en topiques d’échanges de haute densité et
diversité, génère sans cesse de nouvelles connivences avec de nouveaux autres,
fédérés au collectif circulatoire pour mieux transiter, atteindre des marchés,
des emplois, des sites, de plus en plus lointains. Les différences attachées
à l’ethnicité, en sont de plus en plus bannies dès lors que se manifeste
cette éthique sociale intermédiaire ; en somme, l’identité commune à tous
les arpenteurs des territoires circulatoires est faite de la plus grande
interaction possible entre altérités... ainsi naissent les nouveaux mondes cosmopolites.
2.2-
Les jeunes : une intégration autre.
Nous avons enquêté, de Perpignan à Montpellier[8], d’une part sur les jeunes, garçons et filles, des familles marocaines agricoles ou au chômage et d’autre part sur ceux des familles de « fourmis ». Nous opposions ainsi au mieux la forme migratoire classique et la nouvelle forme. Nous présentons des résultats de ces enquêtes classés par types résidentiels (villages ruraux, habitat en logement social collectif périurbain, habitat en appartement urbain) on pouvait en effet supposer que des sociabilités propres à chacun de ces milieux résidentiels, comme une diversification de l’offre scolaire, pouvait orienter les comportements des jeunes.
2.2.1- Formes migratoires, types de résidences et lien
à l’école.
Tableau 1 : effectifs de filles et de garçons.
|
|
|
Agriculteurs
+ chômeurs |
Economies
souterraines |
|
Vieux logements dans des villages |
Nombre de
familles -primaire (4-12ans) -collège (12-17) -lycée (16 et plus) |
23 12 filles
, 10 garçons 18 f 14 g 15 f 11 g |
5
familles 5
filles, 4 garçons 4
filles, 2 garçons 2
filles 2 garçons |
|
Appartements
sociaux Collectifs
périurbains |
Nombre de
familles -primaire -collège -lycée |
18 7
filles, 6 garçons 12 f 15 g 13 f 10 g |
63 57
filles, 55 garçons 36 f 41 g 23 f 22 g |
|
Logements
privés Centre-urbains |
Nombre de
familles -primaire -collège -lycée |
9 2
filles, 4 garçons 5 f 6 g 6 f 7 g |
11 9
filles, 7 garçons 7 f 8 g 6 f 5 g |
Effectif total : 468.
Il y a
proportionnellement plus d’enfants jeunes dans les milieux de la migration classique
(agriculteurs et chômeurs) que parmi les nouveaux migrants. Il s’agit d’un
effet d’âge des parents, en moyenne plus jeunes dans le second cas. Les âges
notés en face des niveaux scolaires peuvent se recouvrir (certains collégiens
avaient 17 ans et de nombreux lycéens 16 ans). Par ailleurs nous avons vérifié
que les chômeurs recensés n’aient réellement pas d’autre activité.
Tableau 2 :
Scolarisation des enfants des deux types migratoires en zones rurales.
Vieux logements de villages |
Ruraux +
chômeurs 23 familles |
« fourmis »
du commerce 5 familles |
|
Ecole
primaire |
20
scolarisés sur 22 en âge filles
92% scol. Garçons 90 % |
9/9 100%
filles , 100% garçons |
|
Collège |
27/32 100%
filles, 64% garçons |
2/6 50%
filles, 0% garçons |
|
Lycée |
18/26 80%
filles, 55% garçons |
¼ 50%
filles, 0% garçons |
Les proportions
concernant les collégiens et lycéens des familles de migrants commerçants transnationaux
sont établies à partir d’effectifs très réduits. Toutefois les tableaux
suivants confortent ces résultats.
Tableau 3 :
Scolarisation des enfants des deux types migratoires dans des logements
d’immeubles sociaux périurbains.
Collectif social périurbain |
Ruraux+
chômeurs 18 familles |
« fourmis »
du commerce 63 familles |
|
Ecole
primaire |
12
scolarisés/ 13 en âge 100%
filles, 83% garçons |
107/112 94%
filles, 96% garçons |
|
Collège |
23/27 91%
filles, 80% garçons |
38/77 61%
filles, 39% garçons |
|
Lycée |
17/23 77% filles, 70% garçons |
19/45 60%
filles, 23% garçons |
Tableau 4 :
Scolarisation des enfants des deux types migratoires dans des logements privés
centre-urbains.
Logement privé centre-urbain |
Ruraux+chômeurs 9 familles |
« fourmis »
du commerce 11 familles |
|
Ecole
primaire |
6
scolarisés/ 6 en âge 100%
filles, 100% garçons |
14/16 78%
filles, 100% garçons |
|
Collège |
9/11 100%
filles, 67% garçons |
8/15 71%
filles, 38% garçons |
|
Lycée |
7/13 67%
filles, 43% garçons |
4/11 50%
filles, 20% garçons |
Incontestablement,
l’appartenance des adolescents à la forme migratoire permet de comprendre la déscolarisation
importante de certains. Les adolescents des familles des nouvelles formes
migratoires désertent massivement le collège et le lycée quelles que
soient leur localisation résidentielle. Les filles sont moins affectées par ces
désertions, mais toutefois moins présentes dans les établissements que les
filles des milieux de la migration traditionnelle. Comme leurs parents, ces
jeunes, très proches de leurs villages ou villes d’origine, au Maroc, se
mettent en position d’être peu concernés par les processus d’intégration que
leur propose la scolarisation en France. Très tôt ils sont associés aux
activités des parents, ou se déplacent le long des réseaux internationaux
formés par des étalements familiaux, qui fonctionnent dès lors comme
ressources. L’auto-formation est généralisée dans ces
familles, qui d’une part comprennent mal la longueur des formations scolaires,
et d’autre part sont très mobiles résidentiellement. Peut-on suggérer, avec une certaine
brutalité, que là encore, comme pour les familles tsiganes, c’est moins
l’appareil scolaire et ses finalités qui est questionné dans son ensemble, que
des aspects de son inadaptation à des populations elles-mêmes inadaptées au
déploiement pédagogique actuel. Contrairement à ce que nous laissent espérer
des expériences en milieu gitan, il n’est pas certain que des initiatives
mettant en avant l’usage positif des mixités scolaires et des aménagements
pédagogiques soient à même de convaincre ces populations de l’intérêt des
parcours scolaires. Peut-être vaut-il mieux observer les possibilités internes.
Pour notre part nous avons observé le fonctionnement des petites écoles
coraniques qui, le mercredi surtout, rassemblent des enfants de cette nouvelle
forme migratoire. Les maîtres, tel ou tel hadj respecté dans le quartier,
insistent généralement sur la nécessité d’obtenir de bons résultats à l’
« école française » tout en enseignant l’impossible renoncement à la
citoyenneté marocaine. De telle sorte que, centrant les plus jeunes sur
l’apprentissage scolaire, ils en éloignent (souvent sans conscience de cet
effet) les adolescents plus concernés par le rôle intégrateur du collège et du
lycée.
2.3- Des
intégrations autres.
Jean-Pierre Zirotti[9],
dans une recherche sur la scolarisation des enfants de migrants, constate que
les attentes des parents, comme des élèves, évoluent des années 70 à la fin des
années 80 : d’un désir d’efficience des apprentissages, afin d’obtenir la
meilleure entrée possible dans le marché du travail, ces populations passent à
une conception de l’école comme lieu de prise de contact avec la société
d’accueil : de « connaître comme les autres » pour mieux leur
ressembler on passe à « connaître les autres » pour mieux se
débrouiller. Cette transformation est redevable d’un mouvement de fond qui
modifie la place des migrants dans nos sociétés, quel que soit leur statut,
hors les rares et emblématiques réussites. Nous avons constaté dans nos
enquêtes combien cette observation se vérifiait, mais produisait des destinées
très contrastées selon l’appartenance des familles de migrants à des milieux
relevant des nouvelles formes nomades ou des classiques formes diasporiques de
la migration.
Une conversation
avec une jeune femme marocaine, épouse d’un de ces nouveaux migrants, résume
ces constats :
« Je
sais que je me fatigue dans ce petit restaurant, je dois tout faire. Mais moi,
je n’ai pas appris les lettres au Maroc. Alors je fais ce que ma famille m’a
appris. Je n’ai pas besoin de lire pour acheter des légumes et de la viande.
Les prix, c’est le commerçant halal qui les fait. J’ai confiance.(…)
« Mes
petits quand ils reviennent de l’école, je les installe sur la table, là. C’est
une heure sacrée où ils sortent les cahiers et les crayons. Je m’assieds auprès
d’eux et je les admire. Ils forment les lettres, pas les nôtres, mais celles
qui servent ici. Parfois je pleure de leur bonheur, de leur chance. Nous sommes
dans un pays béni.(…)
« Quand
ils sont bien installés et qu’ils commencent à tracer les lettres, en tirant la
langue, comme pour un grand travail, je prends un crayon et une feuille et je
fais comme eux, des ronds, des traits. Pas pour apprendre, mais pour qu’ils
comprennent que c’est très important. (…)
« Quand
ils sauront se débrouiller, tout ira bien. Mais l’école longue, non. Ils ne
feront pas comme les enfants des Algériens qui sont là depuis longtemps et qui
traînent longtemps, longtemps, et qui perdent l’envie de revenir à leur famille
de là-bas, et qui ne savent plus être ni Français ni Arabes. (…)
« Leur papa
et toute la famille les attendra les années qu’il faut mais pas plus. »
La dissociation
des destinées des jeunes migrants est actuellement bien observable dans les
immeubles qui regroupent des résidents d’origine Maghrébine appartenant aux
diverses formes. Les adolescents des milieux de la migration ‘traditionnelle’
se trouvent de plus en plus « coincés » entre leurs proches, d’âge et
l’origine, récemment arrivés et happés par le dynamisme des incessants
mouvements transnationaux, et les jeunes autochtones. Un sentiment d’exil naît
et s’affirme chez ceux qui se présentent désormais comme « victimes de
l’intégration » et entretiennent un ressentiment fort contre les
institutions telles que l’école et le travail.
Enfin,
signalons, dans l’habiter, une singularité qui en dit long sur les risques
méthodologiques des recherches localisées, et conséquemment sur les contre-sens
d’ interprétations des comportements sociaux localisés : les populations
de migrants commerçants transnationaux, qui réduisent fortement les distances
ethniques, culturelles et cultuelles, dans l’espace-temps des transactions,
dans leurs sociabilités de membres des réseaux qui trament les territoires
circulatoires de cette mondialisation « par le bas »[10],
exposent à l’inverse des sociabilités résidentielles de type communautaristes,
à forte distance des populations autochtones. C’est ainsi que récemment nous
avons pu lire l’expression de « populations en sécession », qui
désignait ces collectifs capables par ailleurs de tant de mixité…
Conclusion.
Des confins troubles.
L’extrême sud
espagnol, l’Andalousie, Ceuta et Melilla, comme d’autres portes d’entrée dans
l’espace Schengen, en Italie, en Allemagne, .., et quelle que soit l’étroitesse
des espaces de passages frontaliers, accumulent les initiatives criminelles.
Les trafics de
personnes y sont sans équivalent : femmes et hommes prostitués en grand
nombre, souvent par des responsables religieux honorablement connus dans leurs
régions marocaines d’origine, et dans des grandes villes andalouses où ils
prêchent ; jeunes hommes sans-papiers transférés par camions et autobus,
de leur débarcadère d’Algésiras, aux cultures
agricoles sous serre d’El Ejido et autres lieux de la surexploitation, à deux
euros l’heure. Ces personnes sont retenues, bloquées dans ces espaces, autant
par l’avidité des populations locales fortement compromises que par le rejet ou
le calcul des autres migrants, des « contrebandiers de la
mondialisation »[11].
Elles représentent le coût de ce libéralisme débridé de la « mondialisation
par le bas », sur ce point précis bien proche des rationalités de
certaines firmes internationales.
Les trafics de
psychotropes y sont florissants. Troc de containers de produits de consommation
courante (chaussures, vêtements,…) qui alimentent les grands marchés de
Casablanca, contre containers de cannabis et autres produits d’usages
illicites. Les mêmes individus, déjà identifiables dans les trafics de
personnes, opèrent pratiquement en semi-officialité : recommandations de
dignitaires provinciaux pour des ouvertures d’entreprises d’import-export,
naturalisations surprenantes suivies de l’accès à des fonctions électives.
A Ceuta j’ai
demandé à un policier qui tournait le dos aux dizaines de migrants clandestins
Maghrébins et Subsahariens qui se précipitaient bruyamment sur le pont arrière
d’un ferry-boat, juste avant le lever de cet accès, pourquoi il n’intervenait
pas. Il me répondit :
« C’est
la mondialisation des pauvres. Ils échangent leur purgatoire contre notre
enfer. Alors, je ne vais pas en rajouter… ».
[1] Cet article reprend les résultats d’une recherche menée par les auteurs pour l’IHESI : Nouvelles formes migratoires : les frontières des réseaux des économies souterraines et les frontières nationales dans l’espace Schengen. Le cas des régions méditerranéennes françaises et espagnoles. CSI n° 2 – 2003.
[2] En association, souvent, avec Juan David Sempere, chercheur à l’université d’Alicante.
[3] Les douanes françaises sont particulièrement craintes par les circulants qui dérogent parfois à la règle de transport de produits d’usages licites ; en particulier lors des remontées du Maroc avec du cannabis. Celui-ci est donc livré entre Algésiras et Barcelone, Gérone parfois.
[4] pour ce que nous avons pu en savoir, il s’agit de passages de personnes prenant momentanément leur distance du territoire algérien, de littérature engagée, et de prédicateurs.
[5] menées du du 10 au 15 septembre 02 , Malaga, El Ejido, Almeria, avec
le collectif des Marocains d’El Ejido, et des étudiants de Rabat; du 9 au 13
octobre 02 , Alicante, Elche, Crevillent, avec l’universitéde Toulouse2 et des étudiants de Rabat ; du
16 au20 octobre 02, Valencia, avec l’université de Tarragone ; du 13 au 17
novembre, du 21 au 24 novembre, à Barcelone, avec Univ.
Cat. ; du 4 au 8 décembre, à Montpellier avec univ
Perpignan ; du 11 au 16 décembre, à Toulouse avec Univ.
Toulouse2 ; 7 au 10 nov., 27 au 30 nov., Perpignan, Narbonne, Béziers avec
Univ. Perpignan.
[6] 7 800 Marocaines se prostitueraient en Andalousie dans des clubs et autres établissements contrôlés par la police, et autant dans des appartements, environ 5000 entre Alicante et Valence, moins de 1000 de Barcelone à la frontière française, et moins de 200 de Perpignan à Montpellier et Toulouse (Thèse Fatima Lahbabi. Janvier 2003, Toulouse le Mirail). Là encore le « salut est vers le Nord ».
[7] nous noterons la simultanéité, aux XIXème et XXème siècles des créations d’Instituts techniques ; les multiples conventions entre bureaux d’études et universités, qui ont largement précédé les incitations communautaires, les flux de migrants de l’exil espagnol à Toulouse…
[8] enquête dans des villes françaises car la migration maghrébine étant très récente en Espagne, les installations familiales sont peu nombreuses et la scolarisation des jeunes peu visible.
[9] Jean-Pierre Zirotti : La scolarisation des enfants de migrants. Thèse. Université Paris V, décembre 2000.
[10] Nous reprenons cette expression, proposée par Alejandro Portes, à propos des migrants latino-américains aux Etats-Unis ( La mondialisation par le bas in Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n°129, septembre 1999). Nos méthodes d’investigations et nos conclusions sont parfois éloignées mais les enjeux de ces nouvelles formes migratoires sont bien à hauteur du sens ainsi suggéré.
[11] Un dossier coordonné par Christian Chavagneux, intitulé « les contrebandiers de la mondialisation » fait le point sur l’état des recherches et les enjeux liés à ce phénomène : Alternatives économiques, n° 216, juillet-août 2003.