Quel modèle pour comprendre le monde en classe de 5ième ?

 

Les programmes de géographie de l’enseignement secondaire français sont fondés sur un découpage surfacique du monde : un ou des espaces, dont l'échelle varie de l'État au continent, sont affectés à chaque année d'étude. Seuls les programmes de 6ème et surtout de 2nde proposent une alternative de type conceptuel à cette conception des programmes. Les logiques du découpage renvoient, forcément, à des modèles de perception et d'organisation du monde : modèles physiques (zones climatiques, continents), modèles politiques (États, ensembles supra-étatiques), modèles économiques (pays riches ou pauvres, oligopole mondial et périphéries). La lecture des textes officiels montre que ces modèles ne sont jamais explicites. Ainsi, la géographie scolaire se prive d'outils d'intelligibilité du monde ; le modèle choisi, proposé en ce cas comme la réalité et non comme une construction intellectuelle, ne peut être discuté puisqu'il est posé comme le monde tel qu'il est.

C’est le cas avec l’actuel programme de 5ème. Ses objets d'étude sont définis par son titre : « L'Afrique, l'Asie et l'Amérique ». « Il s'agit à la fois d'assurer la connaissance des grands traits des continents et d'un minimum de localisations et d'entraîner au raisonnement géographique, à travers quelques études de cas ». Programme classique, conforme au modèle physique des continents[1] mais ici incomplet puisque manque l'Océanie.

Le modèle continental est, avec peut-être le modèle zonal[2], le plus structurant des cursus scolaires à tel point que l'on imagine mal comment découper et penser le monde autrement ; pis, que l'on peut penser le continent comme une unité immanente, pré-culturelle, qui précéderait la réflexion sur l'espace. Pourtant, le découpage continental ne va pas de soi. Il se met en place progressivement à partir du XVIème siècle avec d'abord deux continents – l'Ancien et le Nouveau – puis trois, quatre (que l'on fait correspondre aux quatre "races"), cinq depuis 1812 et "l'invention" de l'Océanie, aujourd'hui parfois six avec l'Antarctique. Les limites continentales varient : sur les cartes en "T" du Moyen-Age, la limite entre l'Europe et l'Asie passe par le Don avant d'être, pour des raisons géopolitiques, déplacée de 40° vers l'est au début du XVIIIème siècle.

Même si certaines interprétations originelles du développement sont fondées sur la forme et l'orientation des continents[3], l'utilité d'un découpage continental du monde est réduite. Dans le monde contemporain, les masses océaniques qui individualisent les continents ne représentent plus des obstacles et donc des limites : "nos continents actuels représentent une sorte d'arrêt sur image au début du XXème siècle, au moment de l'apogée d'une terre centrée sur l'Europe. Le décalage croissant avec le réel ne pourra que rendre certains mots obsolètes et obliger à en inventer d'autres"[4]. Les discontinuités sont ailleurs, parfois au cœur des continents, et fondées sur d'autres critères que ceux de la géographie physique. Le travail d'invention proposé par Christian Grataloup est en cours et des recompositions plus opérantes sont proposées ; elles reposent sur les échanges, l'économie et la culture. Dans la dernière Géographie Universelle[5], le continent africain s'efface au profit d'Afriques noires ("les Afriques au sud du Sahara") et d'un ensemble nord-africain associé au Moyen-Orient et au Monde Indien. On peut aussi mentionner la thèse de Samuel Huntington[6] qui, bien que contestable et contesté, privilégie contre les continents des aires de civilisation, et suggère un autre regard sur le monde.

Revenons au programme de 5ème ; on arrive rapidement aux études de cas annoncées dans le texte de présentation. Notons au passage que, contrairement au programme de 2nde de 2001, les études de cas sont ici imposées ; proposition paradoxale, dans la mesure où, s'il s'agit « d'entraîner au raisonnement géographique », l'Argentine devrait pouvoir convenir tout aussi bien que le Brésil. Ce ne sont en fait pas des études de cas, mais des exemples imposés.

Pour chaque continent, sont étudiés des États ou des régions majeurs : le Maghreb pour l'Afrique, le Brésil pour l'Amérique, l'Inde et la Chine pour l'Asie. Mais le Japon ? les Etats-Unis ? N'auraient-ils pas leur place parmi les "études de cas" ? Deux notules précisent, sans plus de commentaires, que ces deux États seront étudiés en classe de 3ème. On glisse alors d'un modèle à un autre, ajoutant la confusion à l'implicite, et reconnaissant ainsi sans le dire l'obsolescence du modèle continental. Extraire les Etats-Unis et le Japon de leurs continents ramène au programme de 1985, lorsque la classe de 5ème était celle où l'on étudiait le monde en développement. Ce qui était précisément énoncé en 1985 doit ici être débusqué dans une formule bien générale : "la diversité des cultures et des rythmes de développement peut être un des fils conducteurs de l'étude au long de l'année".

Cette superposition des modèles de lecture du monde, ce refus d'adopter une posture constructiviste qui permettrait d'étudier des modèles explicitement, cette prégnance de découpages obsolètes suscitent diverses interrogations à la fois sur les conceptions de la géographie et de son enseignement, mais aussi sur le statut des textes officiels : certes, ceux-ci s'imposent aux enseignants mais un Groupe Technique Disciplinaire (aujourd'hui un "groupe d'experts") ne peut-il justifier ses choix ? Ne serait-ce pas rendre service aux enseignants, et aux élèves, que de préciser que les découpages du monde auxquels il est fait référence ont une logique et permettent l'intelligibilité de ce monde ?

 

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[1] Conforme aussi pour ce qui concerne l'Afrique avec un modèle zonal partiellement déterministe.

[2] RETAILLÉ, D. (1998). Faire de la géographie un programme. EspacesTemps, n°66-67, p.155-173.

[3] DIAMOND, J. (2000 pour la traduction française). De l'inégalité parmi les sociétés. Paris : Gallimard

[4] GRATALOUP, C. (1999). Les noms du monde. Géo, p. 30-35.

[5] BRUNET, R. (dir.) (1990-1996) Géographie Universelle. Paris : Belin, 10 volumes parus.

[6] HUNTINGTON, S. (1997 pour la traduction française). Le choc des civilisations. Paris : Odile Jacob.