La « façade atlantique de l’Amérique du
Nord » n’existe pas
Pascal Clerc, Groupe de
développement Géographie, IUFM Aix-Marseille, Mai 2006.
|
Notions |
Programmes |
Savoir Faire |
|
|
n
Programme de Terminale L et
ES. |
|
Entendons
nous bien. Aucun objet géographique (spatialisé) n’existe. Tous sont construits
en fonction de valeurs, de thématiques, de points de vue ou de projets ;
parfois par des géographes, mais pas forcément. Les sociétés produisent des
objets géographiques aux limites souvent très précises ; ce sont des
états, des régions administratives, des communautés de communes… En ce cas, les
géographes étudient des entités « pré-limitées » et les enseignants
travaillent avec leurs élèves sur ces mêmes entités. Dans d’autres cas, les
objets géographiques – toujours construits – sont le résultat de processus
longs et complexes qui combinent des représentations du monde (de son
territoire et de celui de l’Autre), des travaux scientifiques, des modes de
vulgarisation, parfois une reconnaissance institutionnelle, en fonction de
critères de découpage variables. C’est le cas des continents ou des zones
climatiques qui, pas plus que la région PACA ou l’Union Européenne, n’ont une
existence a priori, immanente.
Il paraît donc légitime de se
demander, lorsqu’un nouvel objet apparaît dans les cursus scolaires, par qui il
a été construit, dans quel contexte, pour quel projet, mais aussi quelles en
sont les bornes et selon quels critères cette entité est limitée. Cette
approche épistémologique est la possibilité d’une saisie pertinente de l’objet.
C’est ce que je me propose de faire pour un objet introduit dans le programme
des classes de terminale L et ES
en 2004 : la « façade atlantique de l’Amérique du Nord »
(FAAN). Précisons encore que cette courte réflexion ne porte pas tant sur la
pertinence du programme en général et de cet objet en particulier, que sur la
reconstitution de la genèse et des caractéristiques de cet objet.
Dans le programme des
terminales ES et L, la FAAN est présentée comme un « exemple » au
sein de l’aire de puissance qu’est l’Amérique du Nord. Cette façade qui s’étend
du « Saint-Laurent au golfe du Mexique » permet de présenter
« l’originalité » d’une organisation de l’espace et « quelques
aspects de l’ouverture au monde des trois États de l’ALENA ». Les textes
d’accompagnement sont un peu plus prolixes ; la FAAN apparaît moins comme
un exemple et plus comme une manière d’appréhender l’aire de puissance.
L’extension spatiale de la façade est confirmée (on laissera de côté la question
de la profondeur d’une façade qui dépend de facteurs variables) ; une
division en trois sous-ensembles est proposée. Cependant des questions
demeurent. En premier lieu, celle de la justification du choix de cet espace :
« L’étude spécifique de la façade atlantique permet d’accorder une
attention particulière à l’un des espaces majeurs de l’aire de puissance de
l’Amérique du Nord et de dépasser le cadre strict des États-Unis. » On
n’en saura pas plus. En second lieu, celle des critères de constitution de cette
entité : Ils semblent fragiles et reposent principalement sur l’histoire
et l’accueil des immigrants et, de manière projective, sur l’émergence d’une
entité depuis l’accord de libre-échange de 1992. La rapide proposition d’un
découpage en sous-ensembles semble l’aveu d’une faible homogénéité.
Ce nouvel objet scolaire ne
correspond pas à une de ces entités « pré-limitées » évoquées plus
haut ; la FAAN n’est pas un état, une partie d’un état ou un ensemble
supra-national (même si, de manière plus ou moins implicite, l’étude de la FAAN
vise sans doute à étudier l’ALENA). Il faut donc voir du côté de la production
savante pour tenter de reconstituer la genèse de cet objet… Et sans plus
attendre affirmer qu’aucun géographe spécialiste de cette région du monde n’a publié
de travaux relatifs à la FAAN ; exception faite, bien sûr, de travaux de
« commande » – donc partant du programme – répondant aux attentes des
enseignants du secondaire. Cette absence a ses raisons dont l’une est à
chercher du côté des découpages du monde sollicités par les géographes : La
coupure entre une Amérique du Nord anglo-saxonne et une Amérique latine est
depuis longtemps la référence de la plupart des auteurs. Les spécialisations
universitaires orientent vers l’un ou l’autre de ces ensembles, rarement les
deux.
Dans L’Amérique du Nord (1933), Raoul Blanchard ne traite que des
États-Unis et du Canada. Il en est de même dans L’Amérique septentrionale (1935), le volume de la Géographie
Universelle de Vidal de la Blache et Gallois écrit par Henri Baulig, et encore
dans le volume États-Unis / Canada
(1992) de la dernière Géographie Universelle. De la même manière, la question
est réglée ainsi, en amont, par tous les auteurs traitant d’un état de la
région.
Dans L’Amérique (1949) de la collection « Les cinq parties du
monde », cette impossibilité est levée. Jean Gottmann envisage même une
Amérique atlantique, qui pourrait correspondre grossièrement à notre objet,
mais d’un point de vue strictement climatique qui ne correspond donc pas à l’approche
choisie par le programme. Mais lorsqu’il aborde les questions humaines, la
division culturelle entre le monde anglo-saxon et le monde latin s’impose. Même
pour l’étude du peuplement – mis en avant comme un critère de structuration de
la FAAN – Gottmann ne construit pas l’entité recherchée. On retrouve par contre
un chapitre consacré aux «Etats-Unis de l’Atlantique ».
Il faut donc en convenir :
la FAAN n’est ni une entité construite institutionnellement, ni un objet de la
géographie savante. Un rapide détour par le moteur de recherche Google le
confirme. Les rares occurrences correspondant à l’expression « façade
atlantique de l’Amérique du Nord » renvoient à la
crépidule (Crepidula fornicata), un
mollusque gastéropode originaire de la
« façade atlantique de l'Amérique du Nord » (sur le site de
l’IFREMER), et à un espace allant des côtes québécoises à la Floride (sur
quelques sites de la Belle Province).
Une production scolaire donc,
dont les attendus cognitifs ne sont pas clairement exposés, et que les auteurs
de manuels ou de littérature « de commande » peinent à faire exister.
Car le problème n’est finalement que là : on peut convenir que ni les
institutions, ni les géographes patentés n’ont l’exclusivité de la production
d’objets géographiques. Cependant pour les uns comme pour les autres, les
objets produits sont justifiés par leur cohérence ; ils sont déterminés
par un projet de société (l’ALENA) ou construits en fonction de critères
d’homogénéité (pour donner un exemple simple, on trouvera une homogénéité
biophysique à l’espace amazonien).
La difficulté pour les auteurs
de manuels ou de littérature de « commande » est donc d’élaborer un
discours sur un objet comme la FAAN produit peut-être avec quelque légèreté par
les auteurs des programmes. Deux illustrations de cela :
- Du côté des manuels, les
approches sont hétérogènes. Chaque équipe d’auteurs semble
« bricoler » (le terme n’est pas péjoratif, mais témoigne simplement
d’une démarche itérative) sa solution avec comme conséquence la définition
d’entités aux contours variables. Circonstance aggravante, la plupart des
manuels sont destinés tant aux classes de ES et L qu’aux classes de S. Comme le
programme n’est pas le même (la FAAN pour les premières, la « façade
atlantique des États-Unis » pour l’autre), les auteurs tiennent un cap
intermédiaire de manière à ce que chacun y trouve son compte. Les limites de la
FAAN sont très variables : Parfois elle englobe la baie d’Hudson et
confine aux Rocheuses – dont la dimension « atlantique » m’échappe –
(Hachette), parfois elle comprend la capitale mexicaine (Hatier), d’autre fois
non (Bréal et Magnard).
- L’ouvrage d’Anne
Pierre-Taverdet (La façade atlantique de
l’Amérique du Nord, Ellipses, 2004) semble plus encore un aveu
d’impuissance ; l’auteure y décrit des espaces, parfois des façades – ce
pluriel revient fréquemment – sans détailler vraiment les possibilités d’une
continuité nord-sud. Elle passe rapidement sur l’essentiel pour en venir au
plus vite à des objets géographiques relevant d’autres échelles et surtout
classiquement étudiés par les géographes : L’axe du Saint-Laurent, la
Mégalopolis, la Sun Belt atlantique.
Dans
tous ces cas, la FAAN existe, le plus souvent de manière tautologique (mais
comment faire autrement lorsque l’on est auteur de manuels scolaires ou
d’ouvrages para-scolaires ?), ce qui évite d’en tenter une définition en
compréhension ; elle existe comme une évidence à laquelle il s’agit de donner
un sens parce qu’à ce niveau-là le jeu est déjà joué. Elle existe d’autant
plus, que la référence quasi exclusive de tout le programme de terminale – le
bac – l’a officialisée par l’intermédiaire d’un sujet (même si, suite à un
cafouillage, ce sujet fut finalement retiré). Les auteurs de programme, appuyés
sur la forme même très réaliste du savoir scolaire ont verrouillé l’affaire dès
l’énoncé du programme ; sans trop d’explications comme cela semble la
règle pour ce type de discours. C’est sans doute dommage d’autant que l’étude
de l’ALENA – très concrètement celle de l’intégration économique du Mexique
dans l’ensemble Etats-Unis/Canada – est l’occasion de réfléchir à une nouvelle
configuration spatiale. Les propositions didactiques formulées au sein de notre
équipe de travail (voir le document
« la façade atlantique de l’Amérique du Nord : comment traiter cette
question ? ») livrent une piste :
réfléchir au sens que peut avoir un objet géographique plutôt qu’étudier une
« réalité ». Mais le changement de perspective pourra sembler
intellectuellement coûteux dans notre discipline où les réponses trop évidentes
éludent souvent les questions possibles.