I.U.F.M DE L’ACADÉMIE D’AIX-MARSEILLE

Groupe de développement Enseignement de la Géographie

 

LE PAYSAGE : RÉALITÉ OU CHIMÈRE ?

 

            Le paysage n’est pas chose simple. Même quand les perspectives de travail à son égard s’affichent modestes, il ne peut être abordé en toute innocence.

            Les lignes qui suivent, en préalable à des études et travaux pédagogiques touchant au paysage, veulent s’en prendre à l’innocence et aux fausses évidences qui baignent trop d’emplois et trop d’activités, pas seulement d’enseignement, dont le paysage est objet.

            Au-delà des définitions, nous voudrions cerner le paysage par sa mise en confrontation avec le réel en général (1°), la réalité géographique en particulier (2°), les valeurs sociales (3°), et le temps pour finir (4°).

 

1° Le rapport du paysage au monde réel

 

            1. Le paysage est un fragment du monde réel au premier degré.

            C’est son versant factuel nous dit Augustin Berque, ce qui sous-entend qu’il existe au moins un autre versant. Cette position qui consiste à regarder le paysage comme un fait objectif est qualifiée de réaliste par Jean Marc Besse[1]. Le paysage simplement conçu ne peut montrer qu’une étendue limitée de la surface de la terre. Le terme surface est d’ailleurs trompeur car le paysage est une réalité en 3D., ainsi qu’on le dit aujourd’hui, c’est ce qui le sépare de la carte qui ne peut qu’indiquer la troisième dimension, la verticale, que par des conventions et des abstractions. La carte n’est limitée par aucun horizon dans son ambition de nous donner des images du monde, on module à volonté l’échelle pour appréhender des étendues de plus en plus vastes, le planisphère nous place face au monde entier. Le paysage est condamné à la grande échelle. Le gros plan sur un monument, un pont, une parcelle, un abri sous roche au pied d’une paroi n’est pas davantage du paysage, il y manque la profondeur, la succession des plans jusqu’à l’horizon et l’articulation d’une diversité d’éléments. Yves Lacoste parle pour ces vues en plan serré, focalisées sur un objet remarquable, de « petit paysage ». Le « vrai paysage » est « une portion de l’espace terrestre vu d’assez haut pour être assez ample »[2] mais sans que la troisième dimension soit escamotée. Ainsi les traces de la centuriation romaine, ou les archéo-morphologies agraires, visibles d’avion à la verticale des sites à partir d’une certaine altitude et invisibles depuis des points d’observation terrestres même élevés, ne forment pas un paysage au sens où nous l’entendons très généralement en géographie et dans l’enseignement de celle-ci. L’archéologie fait parfois un emploi du mot paysage qui ne convient pas aux géographes. Ainsi l’archéologue Gérard Chouquer indique-t-il qu’il emploie le mot paysage « dans un sens assez voisin de celui de morphologie » (glossaire p. 189) [3]. Il faut enfin distinguer l’expérience du paysage in situ de l’observation d’une représentation photographique d’un fragment de l’espace terrestre. Sur le terrain le paysage enveloppe le sujet et celui-ci par sa mobilité peut varier en permanence les angles de vue. Le rapport à la photographie est un face à face sans autre option pour l’angle de vue que celle décidée une fois pour toutes par le photographe. Les différences ne s’arrêtent pas là mais nous limiterons à celle-ci.

           

            2. Le paysage est phénomène.

            C’est son autre versant selon Berque, le phénoménal. Les géographes que nous sommes ont souvent rompu avec la langue des philosophes et il faut donc rappeler que le phénomène n’est pas le fait. Le phénomène est ce rapport du réel à nos facultés immédiates de connaître, essentiellement nos sens. Ainsi Augustin Berque aime bien évoquer cette parole d’Husserl, le père de la phénoménologie : la Terre ne se meut pas (1934), qu’il rapproche aussitôt du et pourtant elle tourne de Galilée (1633). Nous n’avons pas le sentiment d’être sur un astre mobile dont la vitesse linéaire de rotation sur le 45e parallèle, soit la latitude près de laquelle nous vivons en France métropolitaine, est approximativement de 1180 km / h. Longtemps en considérant que c’est le soleil qui tournait autour de la terre on a pris le phénomène pour le fait. Le fait est que c’est le contraire.

Dans cet ordre d’idée, le paysage est un ensemble de stimuli que nous appréhendons immédiatement par nos sens. Il peut donc charrier avec lui de l’illusion. Pourtant on ne peut ignorer cette expérience « tronquée » du monde sur laquelle nous réglons nos actes. Au quotidien le phénomène nous guide plus que le fait. Le paysage nous importe donc. De plus le réel ne se limite pas à ses manifestations sensorielles, et spontanément, la culture, l’affectivité, viennent interposer leurs filtres et leurs philtres entre nous et le monde ; le paysage est alors toute la relation qui s’établit, en un lieu et à un moment donnés, entre un observateur et l’espace qu’il parcourt du regard. Au travers de ses propres filtres sensoriels et culturels, l’observateur appréhende ce qui devient pour lui un spectacle porteur de significations (V. Berdoulay et M. Phipps, 1985 ; G. Rougerie, 1988), une « impression » comme l’a bien dit Claude Monet.[4]

           

            3. Le paysage : représentation esthétique du monde.

           

« Le mot paysage apparaît pour la première fois dans le dictionnaire français-latin de Robert Estienne publié en 1549. Il désigne à cette époque une toile de peintre représentant une vue champêtre ou un jardin. Les historiens et les critiques d’art continuent d’ailleurs à l’utiliser dans ce sens… »[5]

           

            Cette définition recoupe un des postulats théoriques et historiographiques les plus répandus aujourd'hui (et peut-être les moins questionnés) concernant la notion de paysage dans la modernité et qui fait de celui-ci essentiellement une représentation d'ordre esthétique, dont l'origine serait avant tout picturale.[6] C’est ainsi qu’on peut comprendre que certaines civilisations ne sont pas paysagères comme l’affirme Augustin Berque, dans la mesure où le paysage n’est pas chez elles « médiatisé » par l’art.

 

« Le concept de paysage trouve sa généalogie dans l'art. C'est par la création artistique que se constitue la conscience paysagère qui conduit au début du XXe siècle à l'acception du terme de paysage tel que nous le connaissons. Le philosophe Alain Roger (1978) a bien montré que jusqu'au XVIIIe siècle, au moins en Occident, l'espace est un « pays » avant que d'être un « paysage », et qu'il faut pour passer de l'un à l'autre l'intervention de l'art. Ainsi se dégage une dualité pays-paysage. Elle répond selon le même auteur à une dualité du type nudité-nu : la nature, comme le corps dévêtu, ne devient esthétique que sous la condition de l'art – modalité désignée par l'auteur sous le vocable maintenant reconnu d'artialisation. Celle-ci peut s'opérer in situ par la mise en scène de la nature par l'architecte, le jardinier, et in visu, par action de l'art sur le regard. »[7]

 

            Dans cette conception, on ne doit pas confondre une vue[8] d’un lieu et son paysage. Sans l’éveil d’un sentiment esthétique chez le sujet, le réel n’est pas mis en paysage. Cézanne pouvait ainsi écrire à son ami Gasquet que les paysans de la région d’Aix n’avaient jamais vu la Sainte Victoire [9] – il faut traduire ils n’y voyaient pas un paysage – puisque d’après lui ils n’esthétisaient pas cette montagne et la picturalisaient encore moins. On peut, au passage, voir ici les deux temps de l’artialisation dont parle Alain Roger.

Ecoutons une nouvelle fois Jean Marc Besse s’exprimer sur cette conception constructiviste :

 

« Ce sont trois termes, en fait, qui sont enchaînés (représentation, esthétique, peinture), pour affirmer que le paysage est de manière générale une construction culturelle, que ce n'est pas un objet physique, qu'il ne doit pas être confondu avec l'environnement naturel, ni avec le territoire ou le pays. Le paysage est de l'ordre de l'image, que cette image soit mentale, verbale, inscrite sur une toile, ou réalisée sur le territoire (in visu ou in situ). »

            Suivant les époques, les géographes se sont tenus plus ou moins éloignés de ces considérations, « trop philosophiques » pour une science qui voulait, avant tout par le terrain, prendre à bras le corps les réalités concrètes de la surface de la terre, les décrire et les expliquer.

2° Paysage et réalités géographiques

            Par réalités géographiques il faut comprendre les formes et les objets auxquels s’intéressent les géographes, ainsi que les étendues que ces formes et ces objets occupent et qu’ils caractérisent. Ces formes et ces objets sont naturels et humains pour le dire simplement et en se calant sur cette distinction, pas si pertinente dès qu’on veut la creuser, entre les œuvres de la nature et celles de l’humanité.

           

            1. Le paysage marqueur de l’espace géographique et critère de différenciation des             étendues terrestres.

            Le paysage, comme une combinaison de traits physiques et humains qui donne à un territoire une physionomie propre,[10] à certains moments de l’histoire de la pensée géographique, a semblé pouvoir totalement absorber la quête des géographes : Nous dirions volontiers que toute la géographie est dans l'analyse des paysages pouvait affirmer Max Sorre en 1913. En tant que trait variable de l’anatomie terrestre, il a fourni un moyen de division des étendues terrestres en unités géographiques cohérentes. Il n’est pas indifférent de relever que la définition ci-dessus, empruntée à Étienne Juillard, figure dans un article consacré à la notion de région. Le paysage en tant que physionomie caractéristique d’une région a, précisément, longtemps constitué le critère de la division régionale. Il est clair, qu’en ce cas, nous sommes largement – mais jamais totalement – dans la conception objective, factuelle et / ou réaliste du paysage.

           

            2. Le paysage révélateur d’un système géographique.

            Dans le paysage, les éléments des règnes minéral, végétal, animal et humain, pour parler à l’ancienne, sont inséparables car « inséparés ». La cohérence du paysage résulte de la capacité de l’observateur à organiser ce qui est juxtaposé, l’intérêt des géographes pour les paysages a traduit ainsi une volonté de privilégier les relations qui unissent les éléments du monde naturel (et humain, ndr) par rapport aux inventaires descriptifs.[11] Dès lors, le paysage est l’affleurement visible d’une complexité immergée, d’un jeu de forces physiques et sociales en interaction, c’est-à-dire formant système. L’état d’équilibre, d’équilibre rompu ou de crise du système géographique peut, moyennant savoir-faire et savoirs, être déduit de l’observation des paysages. Les géographes adorent décrypter cette complexité, la mettre au grand jour, ce faisant ils ne réalisent pas toujours qu’ils ne font que trouver ou retrouver ce qu’ils savent déjà. L’analyse paysagère conduit souvent à de fausses révélations, tant il est vrai qu’on ne voit pas avec ses yeux, mais avec ses connaissances comme le rappelle récemment André Dauphiné dans une réponse à Jean Bernard Charrier, égratignant au passage le mythe de l’observation souveraine.[12] Lit-on spontanément dans une vue de Manhattan, la ville verticale[13], le capitalisme américain ? L’ignorant peut-il y voir directement des paysages du profit ? Percevra-t-il le la monétisation des sols et le darwinisme social qui sous-tend la différenciation socio-spatiale dans les grandes métropoles américaines, depuis les ghettos du centre jusqu’aux coquets suburbs. La perception humaine n’atteint d’abord que l’aspect extérieur (Jean Marc Besse op. cit.) des choses, c’est la limite de l’approche paysagère, or cette limite est précisément le défi que le géographe veut relever pour atteindre la « vérité cachée » du paysage. Mais qu’est-ce donc que cette vérité cachée à « l’intérieur du paysage » ?

 

            3. Le paysage indice du milieu géographique et physionomie du territoire

            À un moment donné le paysage laisse voir une part de cette combinaison toujours en chantier qu’on appelle le milieu géographique, qui, rappelons le, est le produit combiné des œuvres de la nature et des œuvres de l’humanité[14]. En ce sens Manhattan est autant un milieu géographique que telle ou telle portion de la Pampa ou de la Camargue.

            Or ces systèmes cristallisés dans le paysage en sont à un moment de leur existence temporelle. Présenter le paysage comme un résultat provisoire, jamais totalement figé, c’est introduire la quatrième dimension dans l’analyse, celle du temps. À vrai dire les éléments paysagers relèvent d’ordres de temporalité différents. A priori, les grands traits du relief ne sont pas promis à la même durée de vie que quelques îlots d’un quartier urbain, quoique les Japonais aient montré qu’ils pouvaient « descendre » une montagne dans la mer en quelques années. C’est par ce façonnement de leur cadre d’existence, au cours d’une histoire, que les sociétés se territorialisent. Ainsi le paysage, en témoignant des actions de leurs ancêtres, assure les sociétés de leur continuité et solidarise les générations par l’unité de lieu qu’il incarne à tout moment.

            C’est en acquérant la quatrième dimension qu’il devient physionomie et même expression du territoire.

 

3° Paysage et valeurs sociales

           

1. Valeur patrimoniale

            Expression du passé, legs des ancêtres, le paysage est un fait patrimonial. On ne saurait mieux le dire que Pierre Sansot :

 

« Si la notion de paysage mérite d’être honorée, ce n’est pas seulement parce qu’elle se situe de façon exemplaire, à l’entrecroisement de la nature et de la culture, des hasards de la création et de l’univers et du travail des hommes, ce n’est pas seulement parce qu’elle vaut pour l’espace rural et pour l’espace urbain. C’est essentiellement parce qu’elle nous rappelle que cette terre, la nôtre, que nos pays sont à regarder, à retrouver, qu’ils doivent s’accorder à notre chair, gorger nos sens, répondre de la façon la plus harmonieuse qui soit à notre attente. Le monde (et donc notre existence) vaut la peine d’être parcouru, aimé, salué, connu, reconnu. Il y a là un acte d’allégresse et d’allégeance à l’égard de ce que la bienveillante nature et la ferveur laborieuse de nos ancêtres ont su nous léguer. »[15]

 

            Le paysage, bien commun à protéger, devient alors un enjeu dans les décisions d’aménagement[16]. Car à la valeur patrimoine se rattachent les valeurs d’identité, de cadre de vie et même de ressource. Lien entre le passé et le présent, toujours entre deux âges, il est enjeu de la contradiction conservation – évolution. Si le paysage est gisement touristique, comme tout gisement il commence de s’épuiser dès qu’il entre en exploitation. Les baraques de marchands de frites ici, les bungalows façon paillote là, ne défigurent-ils pas le paysage qui a induit leur présence ? L’exploitation mercantile des paysages conduit à commencer de scier la branche sur laquelle on est assis. Yves Lacoste va bien plus loin encore dans l’interpellation irritante et sans naïveté des usages du paysage.

 

2. « Le paysage ça sert à faire la guerre »

            En 1977[17], le Directeur d’Hérodote dans son incessant effort pour faire sortir la géographie de sa « bonasserie », aborde à son tour la question de la valeur des paysages. Il trouve deux réponses inséparables : les « beaux paysages » servent les stratèges, les « beaux paysages » servent les marchands. Les militaires partagent avec les touristes, pour des raisons différentes, la même révérence pour les points de vue spectaculaires, les mêmes sites perchés à table d’orientation, ces lieux d’où la vue porte loin, ces « curiosités » à deux ou trois étoiles du Guide Vert Michelin. Ces hauts lieux, sont tout à la fois objet de regard et moyens de regarder. Voyez le Haut Kœnigsbourg : d’en bas on admire son caractère nid d’aigle, d’en haut on domine du regard la plaine d’Alsace. Si le touriste associe les deux plaisirs, c’est le deuxième intérêt que retient le militaire. Il n’est pas indifférent que le Haut Kœnigsbourg soit un château fortifié. La marine a ainsi investi les Monts et autres sommets du pays toulonnais (Faron, Caume, Coudon, collégiale Saint Pierre…), proches archipels compris (Porquerolles / Mont des Salins, Port-Cros / Fort de l’Eminence etc…), mais, de bonne ou mauvaise grâce, elle partage les lieux avec les excursionnistes et les touristes. Les observations de Lacoste, très incomplètement rapportées ici, mériteraient plus de place et de commentaires, le lecteur se reportera à son substantiel article de 1977 (référence en note 2).

 

3. Valeur scientifique et pédagogique du paysage en géographie

            La valeur scientifique du paysage a varié dans le temps. On est parfois passé de l’excès d’honneur à l’excès d’indignité. Sur ce point on se reportera à La Face de la Terre de la Terre de Philippe et Geneviève Pinchemel (Chapitre 15, Livre IV dans la 2e édition de 1992) ainsi qu’à notre article Au secours le paysage revient ![18]

            Une question est commune aux aspects scientifiques et pédagogiques, c’est celle-ci : l’analyse de paysage objectif final ou objectif intermédiaire ? Objectif pour quel objet ? La géographie certes ! Mais comment envisager celle-ci ? On peut considérer que l’ambition de la géographie est de comprendre comment les groupes humains s’organisent dans l’espace et comment l’espace organisée est une des données essentielles de leur existence. Comment encore l’espace est médiateur dans les rapports que les personnes, les classes, les groupes, les acteurs en général, de toute dimension, entretiennent entre eux ; comment ces acteurs sont parties constitutives de l’espace et comment l’espace est partie constitutive de ces acteurs : « tout être,… tout groupe est à la fois un auteur et un constituant de l’espace]…[ l’espace est fait d’acteurs, qui le font et le refont, et qui sont en partie faits par lui[19] ». Néanmoins pour puissante que soit notre habileté à le faire parler, le paysage ne nous révélera pas tout de ces rapports entre les hommes par et dans l’espace. La compréhension du paysage n’est donc qu’un objectif intermédiaire.

            Mais il a une vertu de ce point de vue : il tend à réduire, voire à abolir, le rapport d’extériorité que toute démarche intellectuelle ménage entre le sujet (vous, moi) et les objets étudiés. Si l’on peut se placer, placer des élèves, au cœur d’un paysage, nous en faisons l’expérience par nos sens et par tout notre corps ; de l’immersion, qui continue de reposer sur le dualisme sujet – environnement « ce dans quoi on est plongé mais qui n’est pas soi[20] », on peut glisser vers l’incorporation. Par rapport aux froids concepts de milieux géographiques et d’environnement, le paysage dispose d’un ressort supplémentaire celui de l’affectivité, le paysage n’est pas un simple regard sur les choses, c’est une vue qui nous touche, sans quoi le vocable paysage au sens fort (voir ci-dessus) est usurpé. Le paysage est une expérience charnelle et sentimentale – que le sentiment soit esthétique et / ou nostalgique ou autre encore – des lieux ; cet amour ou ce dégoût, sont des formes et des révélations de notre appartenance au monde. Les voies de la pédagogie empruntent aussi ces canaux de la sensibilité… et foin de rationalisme !

 

4° Retour sur les temps du paysage

 

            1. Le paysage est un palimpseste.

            Le paysage porte la trace des états historiques successifs de la surface terrestre. Il cumule et archive une bonne part des œuvres du passé. Évidemment les formes plus récentes composent avec les formes anciennes, s’insinuent, recouvrent, s’intègrent, oblitèrent plus ou moins les structures morphologiques antérieures. Dans cette perpétuelle évolution il faut distinguer des stades où la continuité l’emporte sur la rupture, où un paysage s’est fixé assez de temps pour être caractéristique d’une époque en un lieu. Au XXe siècle, dans nos contrées, où même l’ordre des champs n’est plus éternel, rapporter un paysage à une époque, c’est-à-dire à un moment homogène dans ses caractères et suffisamment long, devient difficile ; dans l’ordre urbain ce peut être « mission impossible ». Les Twin towers du World Trade Center ne font plus partie de l’image de Manhattan, mais pour ceux qui les ont connues, fréquentées ou visitées, leurs fantômes vont hanter pour longtemps le paysage.

Si le paysage porte les traces de l’histoire, il entretient également des rapports avec des états relevant de temporalités plus courtes, souvent cycliques, celle des saisons ou des heures du jour.

 

            2. Le paysage est une image arrêtée du film des changements perpétuels de la physionomie    des lieux.

            En terme d’iconologie, il tire plutôt du côté de l’image fixe que des images mobiles, plutôt du côté de la photographie que de la cinématographie. Le statut des mobilités dans le paysage est ambigu. Même lorsqu’on l’observe in situ et qu’on est témoin de mouvements divers, une rame de métro qui enjambe un pont, une circulation de véhicules sur une avenue, des piétons qui traversent cette avenue, ce que l’on veut retenir c’est le côté habituel, fréquent de ces faits et gestes et ne pas les regarder comme autant de réalités singulières, comme autant d’événements, qui, en conjonction, ne se répéteront jamais à l’identique. Le paysage est le contraire de l’événement spatial, il est une scène[21] caractéristique, impliquant décor, actes et acteurs le cas échéant, de la réalité terrestre en un lieu donné. L’état exceptionnel, qui donnerait à ce lieu une physionomie inhabituelle – défiguration par un ouragan, une éruption volcanique, une inondation, une avalanche, un séisme etc… – s’écartant par trop de l’état estimé « normal » des choses, donne à observer un « paysage de crise », un « paysage cassé », et rebute en nous cette sympathie spontanée qui nous porte vers les paysages. Le « paysage de désolation » est par trop événement pour remplir pleinement sa fonction. Le paysage s’il ne relève pas forcément et toujours des temporalités longues, il n’est jamais le fruit de la brièveté, il faut du temps aux faits spatiaux pour qu’ils se condensent en paysages. Le paysage fixe un moment relativement « intemporel » de la réalité, un état des lieux qui a toute chance de se répéter dans ses traits essentiels. Le paysage est un essentiel qui transcende les états successifs de la réalité.

 

            3. Le risque du stéréotype.

            Cette essentialisation est une fois de plus une construction de l’observateur car, après tout, il n’y a rien de spécialement plus essentiel dans le film des modifications perpétuelles de l’état du terrain. Oh surprise, le paysage est une abstraction !

            Mais de l’idéal-type on peut glisser facilement vers le stéréotype et l’analyse paysagère peut tourner à la confusion de ses afficionados, qui croyant tenir une robuste méthode empirique se retrouvent face à des chimères ; face au produit d’une représentation qu’on se fait de la campagne provençale ainsi que d’une métropole d’Europe ou d’Amérique du Nord, d’un village d’Europe ou d’un littoral touristique méditerranéen etc… Quel est le « bon » paysage ? Celui qui exprime au mieux ces objets géographiques qui existent donc préalablement, puisque déjà mentionnés, à l’analyse paysagère ?

            Un sondage sur ces questions fait très vite apparaître que pour untel telle vue est plus représentative de la réalité « métropole d’Europe » ou « village d’Europe » que telle autre, mais que pour vous ou moi la même vue ne recèle pas les « bonnes » caractéristiques. L’exemplarité d’un paysage, ou d’un cas, postule à propos des objets d’analyse exprimés par le paysage ou le cas retenus, un consensus dans la communauté des géographes qui n’est pas toujours vérifié. Dans une pratique d’enseignement cependant, l’important est que les choix soient cohérents avec les objectifs et s’inscrivent dans une démonstration d’ensemble qui vise à différencier des lieux de la planète, donc à comparer, à typologiser – qu’on veuille bien pardonner ce barbarisme dont nous usons et abusons – à confronter le cas et la figure, à subsumer l’espèce dans un genre.

 


De quelques réflexions sur l’enseignement des paysages en classe de 6ème

et de l’étude de cas en seconde

en guise de conclusion :

 

            La nouvelle tendance des programmes de géographie, sans doute par réaction à des années de promotion des méthodes hypothético-déductives et / ou modélisantes et qui n’ont en réalité fait que de timides percées, autant qu’ambiguës, dans l’enseignement de la géographie, c’est le retour au concret, qui triomphe, c’est-à-dire au fait singulier, au cas particulier a priori. L’analyse de paysages en 6e, comme l’étude de cas en 2de en constituent pour l’instant les expressions les plus manifestes. D’un géographe, spécialiste des villes, que j’interrogeais sur la modélisation des métropoles à la suite d’une conférence, je me suis entendu répliqué sèchement : « il n’y a pas de modèles urbains, les modèles ça n’existe pas ! ». Ce spécialiste de géographie urbaine affirmait ici que la géographie, celle des villes du moins, était, à l’instar de ce que Paul Valéry disait de l’Histoire, « la science des choses qui ne se répètent pas ». C’est parce que les lieux sont chacun revêtus d’une personnalité irréductible, qu’il faut enseigner la géographie, puisque l’expérience de notre univers familier n’épuise pas la connaissance du monde. Dès lors il faut étudier les « ailleurs », si différents de nos « ici », dans leur singularité, leur originalité, leur exotisme, leur charme… invitation au voyage !… et à l’étude.

            Se trouve nécessairement réintronisée la démarche inductive, restée dominante dans nos pratiques d’enseignement, comme dans les copies de concours d’ailleurs. Méthode assez bien rodée depuis la préconisation ancienne de l’emploi des documents dans l’enseignement de l’histoire-géographie. Mais l’étude d’un paysage, comme l’étude d’un cas, au départ de l’enseignement de faits géographiques n’est plus à présent facultative, elle est obligatoire. Ce n’est ni le seul, ni le plus important changement. Alors que le maître qui tenait à, partir des documents, pour étudier tel ou tel aspect d’une question, pouvait se composer une libre illustration, par exemple sur la ville européenne en empruntant à plusieurs d’entre elles des aspects utiles à sa démonstration, doit désormais s’en tenir d’abord à un seul exemple, et en seconde à un seul cas, l’un et l’autre bien identifiés, c’est-à-dire nommés et localisés, plus largement « contextualisés » (voir IO de seconde). Pour autant l’enseignement de la géographie ne peut se limiter à la juxtaposition d’études de cas particuliers, locution pléonastique s’il en est ! Ce serait succomber à un terrorisme du singulier qui ne permettrait pas de construire une connaissance géographique digne de ce nom.

            En effet, tout savoir articule et opère par un va et vient permanent entre le particulier et le général. Comparaison n’est pas raison assure-t-on, quelle ânerie, la comparaison est une des opérations matricielles de l’esprit, elle est cet acte par lequel on particularise et généralise tout à la fois ; particulier et général se conférant mutuellement du sens. Une métropole européenne mérite d’être analysée dans sa spécificité, parce que celle-ci n’étant pas absolue, cette analyse fournira des repères pour n’importe quelle autre métropole européenne, ni tout à fait la même ni tout à fait une autre, ainsi que des repères pour saisir un objet géographique plus éloigné dans ses formes et principes, la métropole d’Amérique du Nord. La transférabilité des connaissances acquises à l’occasion de la rencontre avec un exemple est la justification pédagogique et administrative de l’étude de cet exemple ; s’il fallait toujours tout réapprendre à chaque rencontre d’une nouvelle métropole, quel manque de rendement ! L’élève re-connaîtra en d’autres hypothèses ce qu’il a appris de l’étude d’un cas, il appréciera un savoir qu’il découvre opératoire puisqu’il lui permet d’aborder avec efficience une situation ou un fait nouveaux. Les opérations relèvent d’ailleurs davantage, surtout pour les études de cas en seconde, d’une logique de transfert ou de transposition, du raisonnement analogique, que de la généralisation. Celle-ci d’ailleurs n’a pas à être absolument recherchée, car en beaucoup de cas elle ne saurait être simplement obtenue. Deux dangers menacent alors : celui d’un savoir en miettes et celui de la généralisation outrancière conduisant à un savoir schématique et inconsistant. Sans doute faudrait-il, à propos des statuts respectifs du cas et de la figure, faire une différence entre l’action pédagogique en sixième avec les paysages, où il y a quelque place pour une généralisation des formes, des logiques et des notions supportées par le vocabulaire, et les études de cas en seconde plus réfractaires à la généralisation, car ici on est moins aux prises avec un genre de lieu – pas autrement envisageable qu’à une seule échelle, ce qui est le cas des paysages – qu’avec un type de problème (Nourrir les hommes, L’eau entre abondance et rareté, Les sociétés face aux risques etc…) ou de situation-problème.

            En revanche, en sixième, avec les paysages, on peut laisser s’insinuer dans la démarche le processus de généralisation qui se met automatiquement en route dès que l’on nomme les objets spatiaux. Les outils de la généralisation que sont les mots entrent en effet immédiatement en action. Toujours à propos des villes, on va parler au singulier et / ou au pluriel (on panachera ci-après) de centre-ville, de quartier historique, de monument historique, de cathédrale, de château, de palais, de rues, d’avenues, de boulevards, de places, de « buildings », d’un quartier d’affaires ou autre CBD, de parcs, d’une rocade, d’échangeurs, d’un centre commercial, etc… c’est-à-dire qu’on va utiliser un vocabulaire, des notions et des concepts dont la virtualité d’application s’étend à un nombre indéfini, et même infini, de cas, car ils sont déjà le fruit d’une généralisation ; la dimension monoscalaire des analyses facilitant en l’occurrence le transfert des termes et des notions. Le langage initialise donc, à notre corps défendant même, le processus de généralisation. Il n’y a donc pas lieu de craindre le terrorisme du singulier, il est jugulé dès que l’on parle. Il est vrai que si la géographie était trop radicalement la science des choses qui ne se répètent pas, au point que le terme de boulevard ne serait valable et compréhensible qu’à Paris et celui de place qu’à Madrid, alors l’humanité n’existerait pas, puisqu’au-delà de la diversité des langues, elle serait constituée d’êtres non-intercomprenants.

            Enfin une telle méthode oblige à faire appel à une diversité de facultés intellectuelles. L’élève est censé, en ces occasions, exercer des aptitudes, acquérir des compétences précieuses et simultanément faire progresser sa connaissance du monde. Dans la phase de l’étude de cas comme du paysage, ces aptitudes et compétences gravitent autour de quelques pôles : observation / concentration, tri / classement, indices / interprétationsschématisation / synthèse.
Dans une deuxième phase, les aptitudes et compétences se forgent dans les actions de comparaison / transfert / transposition / conceptualisation / généralisation le cas échéant. Ce dernier quintet d’opérations intellectuelles, plus ou moins séparables, est tout l’enjeu de la démarche idiographique et inductive.

            Avec les modèles l’énigme de la réalité est comme résolue d’avance, il reste à vérifier l’hypothèse d’ensemble. La méthode inductive fait cheminer progressivement dans la résolution du problème, ce cheminement n’exclut pas pour autant les hypothèses, mais celles-ci restent partielles et soumises à chaque étape à vérification. Les deux démarches ne sont pas totalement irréductibles l’une à l’autre, pratiquer les deux, en des circonstances rigoureusement tranchées, n’aurait rien de scandaleux.

 

Groupe de développement

Enseignement de la géographie

IUFM d’Aix-Marseille

Richard D’Angio

octobre 2001

 



[1] Jean-Marc Besse, Voir la terre, six essais sur le paysage et la géographie, Actes Sud / ENSP / Centre du paysage, 2000, p. 99

[2] Yves Lacoste, A quoi sert le paysage ? Qu’est-ce qu’un beau paysage, Hérodote 7, François Maspero, 1977

[3] Gérard Chouquer, L’étude des paysages. Essais sur leurs formes et leur histoire, Editions Errance, 2000

[4] Patrick Blandin, art. Paysages (Environnement), Encyclopædia Universalis,DVD-Rom version 6, 2000

[5] Jean Robert Pitte, art. Paysages (Environnement) ibidem.

[6] Jean-Marc Besse, op. cit.

[7] Yvette Veyret et Anne Le Maître, Réflexions sur le paysage : paysage et patrimoine historique – Quelques fonctions du paysage, L’information géographique, n° 5 1996, vol. 60, A. Colin, Paris

[8] Dans le contexte d’enseignement, élèves et enseignant sont davantage face à des vues photographiques qu’en relation avec un paysage. Cette dernière formulation est d’ailleurs mauvaise car, à vrai dire, le paysage est notre relation, faite d’émotions, à la vue.

[9] Cité par Augustin Berque, Les raisons du paysage de la Chine antique aux environnements de synthèse, Hazan, 1995

[10] Etienne Juillard, La région : essai de définition, Annales de géographie, sept-oct ; 1962

[11] François Beguin, Le paysage, Dominos, Flammarion, 1995

[12] André Dauphiné, Réponse humoristico-sérieuse à un compte-rendu, Historiens & Géographes n° 374, mai 2001

[13] Catherine Pouzoulet, New York - Construction historique d’une métropole, Les essentiels de la civilisation anglo-saxonne, Ellipses 1999

[14] Albert Demangeon, Problèmes de géographie humaine, A. Colin, Paris, 1942 ; p. 28-29.

[15] Pierre Sansot, Variations paysagères, Klincksieck, Paris, 1983

[16] Sur ce point : Yvette Veyret, L’information géographique op. cit. (note 7)

[17] op. cit. (voir note 2)

[18] Richard D’Angio, Au secours le paysage revient !, L’information géographique, n° 3 1997, vol. 61, A. Colin, Paris.

[19] Roger Brunet, Le déchiffrement du monde. Théorie et pratique de la géographie, Belin, Coll. Mappemonde, Paris, 2001 ; p. 365.

[20] Roger Brunet, Ibidem.

[21] Vidal de La Blache parlait volontiers de scènerie.