Les sociétés face aux risques

 

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            De tout temps, toutes les sociétés ont été confrontées à des risques d'origine naturelle ou qu'elles créaient elles-mêmes. La période actuelle se caractérise par une augmentation de la vulnérabilité des groupes humains en raison de concentrations humaines croissantes et du développement de technologies pouvant générer de grands dangers. C'est une explication de la sensibilité accrue relativement aux questions de sécurité. Chacun exige de plus en plus de protection. Plus médiatisés, le risque et surtout la catastrophe sont de moins en moins bien acceptés. De multiples activités se développent par rapport à cela : prévision et prévention, définition de périmètres à risques, gestion des catastrophes.

Science sociale se préoccupant de l'espace, la géographie a bien évidemment à dire sur ces questions. C'est pourquoi on peut se réjouir de les voir abordées dans le programme pour la classe de seconde mis en œuvre en septembre 2001. L'option retenue par les rédacteurs des programmes est large ; elle permet de traiter à la fois des risques d'origine naturelle, des risques technologiques, sociaux et biologiques.

Pour clarifier la compréhension de la question au programme, nous nous proposons ici de présenter et d'associer quatre concepts :

-l'aléa (ou événement aléatoire) qui peut survenir dans un contexte de vulnérabilité d'un groupe social. Aléa et vulnérabilité sont la condition même de l'existence d'un risque.

-le risque lui-même, défini comme le danger qui menace une société

-enfin, la catastrophe qui est la réalisation de ce qui n'était auparavant qu'une éventualité.

 

 

1) Aléa

 

L’aléa est un phénomène qui se caractérise par son imprévisibilité. Dans le domaine des risques, il désigne plus précisément un phénomène dangereux voire la probabilité qu’un phénomène dangereux pour les sociétés se produise. Celui-ci peut être naturel (éruption volcanique, cyclone, avalanche, etc.) ; il peut être lié aux techniques mises en œuvre par les hommes (explosions d’usines, naufrage de pétroliers, etc.) ; il peut relever de la violence des rapports sociaux (guerres, terrorisme, etc.) ; il peut enfin provenir des autres espèces vivantes (épidémies, invasion d'une espèce animale nuisible pour une plante).

L'imprévisibilité est triple :

§        Imprévisibilité quant à l’intensité des phénomènes d’abord. Malgré les efforts de la météorologie nationale, nous ne sommes pas encore capables de prévoir l’intensité des orages cévenols. Nul ne sait à l’avance quelle intensité aura une guerre civile. Pour certains aléas, des calculs ou des simulations peuvent tenter de prévoir l’intensité du phénomène (d’un cyclone, par exemple). Mais dans d’autres cas, un séisme par exemple, toute prévision d’intensité est, en l'état actuel des connaissances, rigoureusement impossible.

§        Imprévisibilité quant au moment où le phénomène se produit ensuite. Nul ne sait exactement quand va se produire un séisme, un acte de terrorisme (sauf les terroristes, bien sûr !) ou l’explosion d’une centrale nucléaire. Dans certains cas, des régularités temporelles peuvent être observées (crues) ; dans d’autres cas des signes annonciateurs peuvent faire redouter l’arrivée d’un phénomène sans qu’il soit possible de déterminer exactement le moment où il va se produire (avalanches, éruptions volcaniques, guerres, épidémies). Enfin, certains phénomènes semblent rigoureusement imprévisibles et arrivent avec une soudaineté qui surprend totalement les sociétés (séismes, acte de terrorisme, accidents technologiques). Bien sûr, après coup, il est parfois possible de reconstruire le cheminement de l’aléa et de conclure qu’avec un peu de vigilance, il aurait été possible de lire quelques signes annonciateurs.

§        Imprévisibilité quant aux espaces touchés par le phénomène enfin. Pour certains phénomènes, il est possible de prévoir les aires qui sont susceptibles d’être touchées (séisme sur les marges des plaques, cyclones en zone intertropicale). On peut ainsi identifier des zones plus sensibles. Dans l’ensemble, les zones chaudes sont davantage touchées par les aléas naturels ou relevant du vivant (épidémies, cyclones, sécheresse, etc.). Les littoraux, les fonds de vallées, les montagnes sont aussi davantage soumis aux aléas naturels.

Mais il est très difficile de savoir, à plus grande échelle, où exactement se manifestera l’aléa (le Sud-Est de la France est une zone sismique, mais nul ne sait où s’y produira le prochain tremblement de terre de forte intensité). S’il est possible de dresser une carte des régions françaises menacées par les risques technologiques, nul ne peut prévoir quel sera le prochain site à l’origine d’une catastrophe technologique. Par ailleurs, chaque aléa possède un mode de diffusion dans l’espace qui lui est propre (trajet des cyclones, nuage de Tchernobyl miraculeusement arrêté par la frontière française, diffusion des épidémies par les axes de circulations et les pôles urbains).

 

Les aléas se combinent parfois les uns avec les autres (par exemple des cyclones provoquant des glissements de terrains, des inondations provoquant des accidents technologiques, des guerres provoquant des épidémies). Leurs conséquences peuvent alors être plus redoutables encore.

Enfin, les sociétés, par leur comportement, peuvent aggraver l’intensité ou la fréquence de certains aléas et l’étendue de leurs effets. Ainsi, les avalanches sont plus fréquentes lorsque les alpages sont abandonnés ; elles peuvent aussi être déclenchées par le passage de skieurs. L’imperméabilisation de vastes espaces augmente le ruissellement et donc la fréquence ou l’intensité des crues. À une autre échelle, l’effet de serre aggraverait la longueur des sécheresses et l’étendue des espaces affectés par une influence sur l’intensité et la fréquence de certaines manifestations climatiques (cyclones, tempêtes).

L’aléa est donc un phénomène qui met en danger les sociétés en raison de son caractère largement imprévisible. Face à lui, celles-ci peuvent mettre en place des systèmes d’observation, de prévision et d’alerte. Mais la qualité de ces systèmes dépend des moyens dont dispose une société pour mener des recherches scientifiques et techniques sur les aléas, et de la qualité des réseaux de communication. Ces moyens sont très inégaux selon les sociétés. La conscience qu’ont les populations du risque encouru est également très variable. Le tout constitue une part de leur inégale vulnérabilité.

 

 

2) Vulnérabilité

 

La vulnérabilité peut être définie comme la sensibilité des hommes et des installations humaines aux différents aléas. Sont vulnérables, ceux et celles qui peuvent être facilement touchés par un aléa. Cette notion est donc un élément essentiel de la réflexion théorique sur les risques et catastrophes et nous rappelle, si nécessaire, que ces thèmes relèvent d'une géographie sociale.

Le risque, et la catastrophe éventuelle n'ont de sens que lorsqu'un aléa survient dans un espace vulnérable : un aléa majeur par sa puissance – l'explosion d'un astéroïde au-dessus de la Toungouska (Sibérie Centrale) en 1908, avec une énergie dégagée équivalent à mille bombes atomiques de type "Hiroshima" – n'engendra aucune catastrophe car il survint en un lieu désert. En l'absence d'habitants, la question de la vulnérabilité ne se posait même pas.

La vulnérabilité dépend de plusieurs facteurs :

- le lieu où sont installés les hommes et de leur concentration en ces lieux ; on peut ainsi tracer des lignes d'iso-vulnérabilité autour d'installations à risques. La concentration aggrave la vulnérabilité : les tours du World Trade Center étaient particulièrement vulnérables.

- les hommes eux-mêmes (leur niveau de développement, leur âge, leur santé). Les personnes âgées, les enfants, les malades, les pauvres sont plus vulnérables.

- divers facteurs humains susceptibles de limiter ou d'amplifier la sensibilité des hommes et des installations humaines aux aléas : la présence de postes de secours, d'issues pour l'évacuation de la population, la qualité du bâti, la proximité de réservoirs de gaz ou d'essence, l'existence de ponts susceptibles d'être coupés, la qualité de construction des digues…

 

Pour limiter les risques lorsqu'il est impossible ou difficile d'agir sur l'aléa (un cas fréquent pour les aléas naturels), les sociétés tentent de réduire la vulnérabilité. Par exemple, face aux séismes, certains États, suffisamment riches, optent pour des constructions antisismiques. Dans d'autres cas, le travail consiste à identifier les espaces où un aléa peut survenir – une zone inondable, la périphérie d'une usine dangereuse, une zone avalancheuse – et à limiter ou y interdire la présence humaine. En France, les Plans de Prévention des Risques (PPR) créés par un décret de 1995 reposent sur l'identification de ces espaces.

La vulnérabilité est une donnée que les sociétés peuvent accepter pour diverses raisons. D'abord lorsque la probabilité de l'événement aléatoire est particulièrement faible ou, plus précisément, lorsqu'elle est ressentie comme telle. Si la vie sur terre est acceptable, c'est parce que nous n'avons pas toujours conscience de notre vulnérabilité. On ne peut exclure une catastrophe d'ampleur planétaire avec la chute d'un astéroïde de grande taille. Le risque est limité (de l'ordre de 1 à 2 fois par million d'années) et pour cela accepté. Ce point permet de souligner combien ces notions sont affaire de gradation. Le risque zéro n'existe pas parce que, certes avec une probabilité particulièrement faible en certains lieux, l'espace de déclenchement d'un aléa n'a d'autres limites que celle de la terre. Un autre cas de figure concerne les espaces dans lesquels la vulnérabilité est acceptée en raison de l'attractivité du lieu : Los Angeles pour son climat et sa situation, les pentes des volcans pour leur fertilité tout comme certaines zones inondables. Enfin, la vulnérabilité peut être acceptée par défaut, en fait imposée par la pauvreté. Certains groupes sociaux démunis s'installent dans des zones dites abusivement "à risques" (en fait elles le deviennent par leur présence) pour des raisons économiques. C'est le cas lorsque des bidonvilles ou des quartiers auto-construits se développent sur de fortes pentes ou à proximité d'usines dangereuses. On le voit, la géographie du risque et celles du développement se rencontrent fréquemment. Bien souvent, risques et catastrophes sont une injustice de plus pour les plus démunis.

 

 

3) Risque

 

Le risque est une notion difficile à appréhender qui ne prend sens que lorsqu'un aléa entre en relation avec la vulnérabilité d'une société. Dépendant à la fois de l'un et de l'autre, le risque est apprécié de façon variable, et souvent sous-estimé, parce qu'il est toujours une probabilité et jamais une certitude. On peut définir des zones à risques, des périodes de risques (dans le meilleur des cas) sans jamais savoir précisément où et quand une catastrophe va survenir.

La perception du risque varie selon les époques et les cultures. Certains risques sont relativement bien acceptés alors qu'ils sont très importants. C'est le cas notamment lorsque la catastrophe (mais ce mot convient-il encore ?) s'étale dans le temps et perd ainsi sa dimension spectaculaire : 38 000 victimes d'armes à feu chaque année aux Etats-Unis, 10 000 morts par an sur les routes françaises émeuvent moins qu'une inondation ou un cyclone aux conséquences certes dramatiques mais infiniment moins létales. Certains risques semblent inacceptables ; ainsi, les moyens mis en œuvre par les sociétés développées pour limiter le risque lié aux avalanches peuvent sembler disproportionnés relativement au nombre de victimes. Dans certains pays, en Amérique latine notamment, le risque est parfois accepté comme une fatalité, ou accepté simplement lorsque des populations, pauvres, ont d'autres soucis prioritaires.

Comment réduire le risque ? La réduction du risque passe par une action sur l'aléa ou sur la vulnérabilité, sur les deux lorsque c'est possible. On peut ainsi construire des digues pour protéger les populations des inondations et réduire la vulnérabilité en interdisant la construction dans des zones inondables ; multiplier les mesures de sécurité dans une usine dangereuse et délimiter autour de celle-ci un périmètre inconstructible ; reboiser les versants, construire des pare-avalanches et multiplier les conseils de sécurité aux skieurs. Il est parfois impossible d'agir sur l'aléa. C'est le cas pour les séismes ; la seule solution est alors de réduire la vulnérabilité par des constructions antisismiques.

 

4) Catastrophe :

 

Si le risque est dans l’ordre du probable, la catastrophe est dans celui du réel. Elle se mesure par ses effets sur les hommes (victimes, blessés, atteintes psychologiques) ou sur leur environnement (dégâts matériels, perturbations économiques, atteintes à l’environnement).

Pendant les catastrophes, les sociétés peuvent tenter d’atténuer les effets de certains aléas (construction de digues, détournement de coulées de laves, campagnes de vaccination pour enrayer une épidémie, forces d’interposition pour enrayer le développement d’une guerre civile). La mise en œuvre de ces réponses implique une bonne connaissance des espaces concernés et des modes de propagation de l’aléa. Il est, cependant, des aléas face auxquels rien n’est possible (séismes, cyclones, etc.) Beaucoup plus généralement, il n’est possible que d’opposer des mesures de protection à l’aléa, tant pour les hommes que pour les biens ou les milieux. 

Face à certaines catastrophes, chacun peut se protéger par des comportements adaptés (séismes, cyclones, épidémies, bombardement etc.). Pour se faire, les hommes doivent mettre en œuvre des consignes de sécurité souvent apprises au cours d’exercices de simulation antérieurs. Mais les sociétés n’ont pas toutes la même culture d’anticipation des catastrophes. Dans certaines situations catastrophiques (éruptions volcaniques, cyclones, guerres, etc.) la meilleure protection est la fuite individuelle ou l’évacuation organisée. Là encore, une opération réussie implique une bonne connaissance des réseaux (et de leur état) et des modes de propagation de l’aléa.

Enfin, il faut secourir les populations. L’efficacité des opérations de secours dépend de l’aptitude inégale des sociétés à anticiper les situations complexes, de leurs capacités d’accueil hospitalier, des moyens techniques dont elles disposent pour acheminer rapidement des secours et pour évacuer rapidement les blessés vers des centres de soin. Il ne faut pas oublier que la gestion des catastrophes, c’est aussi la protection et parfois l’évacuation des biens (transfert d’usines pendant les guerres, évacuation du mobilier lors d’une inondation, etc.) et la protection des milieux (barrage mobile pour protéger les côtes des marées noires par exemple).

On le devine, les sociétés sont inégales face à la gestion des catastrophes. Une bonne connaissance des risques, une bonne capacité d’anticipation des autorités et des populations, la densité des réseaux de communication de toutes natures et leur bon état, un équipement sanitaire de qualité constituent d’incontestables atouts dans les situations de catastrophes.

Après les catastrophes, il s’agit d’évaluer les dégâts, d’indemniser les victimes et de réparer ou reconstruire ce qui a été dégradé ou détruit. Face à cela, les sociétés des pays riches disposent d’atouts incontestables. Dans les pays les plus pauvres, les systèmes d’indemnisation sont inexistants. Certes, la valeur des biens matériels est moindre, mais une catastrophe peut aboutir à la perte totale de tous biens (maisons, terres, récoltes) sans autre compensation que les formes de solidarités collectives spontanées.

Si les catastrophes sont dans le registre du réel, la manière dont elles sont perçues comporte une part d'imaginaire et d’idéologie. Pendant longtemps les sociétés y ont vu le châtiment des dieux. Aujourd’hui, le caractère spectaculaire des catastrophes en fait un des thèmes de prédilection des médias. Le rôle des médias est d’informer, il devrait être d’expliquer et de conduire les acteurs sociaux vers des comportements responsables vis-à-vis des risques. Ce n’est pas toujours le cas, loin s’en faut. L’attrait du spectaculaire fait que certains risques sont surestimés (les accidents d’avions infiniment plus rares que les naufrages ou que les accidents de voiture ; les catastrophes naturelles et technologiques moins meurtrières que les catastrophes liées à des conflits socio-politiques ou aux épidémies). Les médias peuvent véhiculer des rumeurs dans les explications qu’elle donnent des catastrophes (attentats lors de l'explosion de l'usine d’AZF à Toulouse, eaux de la Seine détournées pour expliquer les inondations dans la Somme). Elles contribuent à la construction des représentations sociales concernant les risques.

Le géographe apporte sa contribution à la réflexion sur les catastrophes par l’attention qu’il porte à leur inégale répartition à la surface de la terre. Il existe peu d’études globales sur la question. Les principales recherches sur ce point ont été réunies par André Dauphiné dans "Risques et catastrophes" (Colin, 2001). Elles montrent, que ce sont les pays les plus pauvres, plus vulnérables, qui comptent le plus de victimes de catastrophes, l’Afrique subsaharienne en particulier, qui cumule les conséquences négatives des maladies infectieuses et des guerres civiles. En raison des richesses accumulées, ce sont les pays d’Europe, les Etats-Unis et le Japon qui connaissent les pertes matérielles les plus élevées liées aux catastrophes. Enfin, à l'échelle locale, compte tenu de l’accumulation des populations qui s’y trouvent, les villes concentrent une part importante des victimes de catastrophes, bien qu’à certains égards, la vulnérabilité y soit moindre que dans les espaces ruraux plus pauvres et moins équipés.

 

 

 

Conclusion

            La responsabilité des sociétés humaines est engagée dans la gestion du risque. Que font les différents acteurs pour aggraver ou pour limiter l’aléa, pour accroître ou réduire la vulnérabilité de la société face à celui-ci ? Agissent-ils dans le sens de l’intérêt général ? Ces questions, qui relèvent des sciences sociales en général et de la géographie en particulier, doivent être abordées avec nos élèves.