GD de Géographie. IUFM d'Aix-Marseille. Juin 2001.
ESPACE ET TERRITOIRE
Les notions d'espace et de territoire[1] sont très présentes dans les instructions officielles comme dans les sujets de composition ou de croquis du baccalauréat. Il convient cependant de bien distinguer ces deux notions et d'être bien conscient des débats qu'elles suscitent.
1. ESPACE :
Espace est un mot du langage courant que le dictionnaire Robert définit ainsi «lieu plus ou moins bien délimité où peut se situer quelque chose »[2]. C'est dans ce sens très large que les géographes l'utilisent parfois. Il signifie alors portion ou totalité de l'étendue terrestre. S'il s'agit d'une portion, elle est plus ou moins délimitée et l'adjectif qui la qualifie fournit l'indication de ses limites (cf. les espaces agricoles du libellé du programme de première).
Cependant, les recherches des géographes, soucieux de comprendre la distribution des phénomènes géographiques, ont chargé ce mot d'un sens plus précis.
Du milieu à l'espace :
Les géographes, jusqu’aux années 1960, utilisaient plus volontiers le concept de milieu plutôt que celui d'espace parce qu'ils recherchaient la raison principale de la disposition des phénomènes géographiques dans les caractéristiques du milieu naturel dans lequel ils s'inscrivaient. Le terme d'espace a été introduit lorsque les géographes ont commencé à étudier des objets géographiques pour lesquels le milieu naturel n'était pas en mesure de fournir des explications satisfaisantes (villes, transport). Ainsi, Christaller[3] montre en 1933 que la répartition des villes dans un espace ne s'explique pas par des éléments du milieu naturel[4]. Il analyse les régularités qui font qu'une grande ville ne peut se développer qu'à une certaine distance d'une ville de même taille. Beaucoup de géographes comprennent aussi, dans les années 1960, que chaque lieu peut se comprendre davantage par les relations qu’il entretient avec d’autres lieux (ce que Pinchemel appelle les relations horizontales) que par les relations qu’il entretient avec son support naturel anthropisé ( relation verticale). La mise à l’honneur des premiers travaux modélisant[5] et la grande attention accordée aux relations horizontales conduisent donc la « nouvelle géographie » à utiliser la notion d’espace plus détachée du support « naturel ».
Première conclusion: l'espace n'est pas le milieu naturel, le support naturel sur laquelle s'inscrivent les sociétés humaines. Présenter l'espace européen en première ne consiste pas à présenter le cadre naturel de l'Europe.
L'espace géographique produit par les
sociétés :
Les philosophes, les astronomes, les mathématiciens ont donné un sens au mot espace plus précis que celui du langage courant. Il était normal que les géographes s'efforcent de définir avec plus de rigueur ce concept. Ainsi, R. Brunet définit ainsi l'espace géographique : « étendue terrestre utilisée et aménagée par les sociétés humaines en vue de leur reproduction - au sens large : non seulement pour se nourrir et pour s'abriter, mais dans toute la complexité des actes sociaux»[6]. Ainsi défini, l'espace est un des produits de l'activité des sociétés humaines. Pas un produit fini, lisse, le meilleur possible, non, «une œuvre humaine, donc absurde et sublime, pleine de bruits et de fureurs, d'erreurs autant que de bonheur »[7] . Les espaces comportent donc des acteurs (individus, familles, groupes, entreprises, collectivités territoriales) qui ont des intérêts, entrent en conflit, aboutissent à des compromis et construisent cet espace.
Deuxième conclusion : l'espace ne peut être présenté indépendamment des sociétés qui le construisent. Peut-on présenter l'espace agricole français, par exemple, sans lier cette présentation aux choix qui ont été faits par la société française pour construire cet espace ? Comment présenter cet espace sans évoquer les débats et les tensions qui ont existé entre les différents acteurs.
L'espace géographique comporte des mémoires
:
Il est héritage d'action et de choix de sociétés antérieures. Cet héritage exerce une influence sur les actions que la société y déploie et peut rendre un espace plus ou moins performant. La manière dont les écosystèmes ont été transformés par les sociétés constitue une de ces mémoires. Plus globalement, tous les aménagements antérieurs tracent des « sillons » dont les sociétés actuelles doivent tenir compte. L'espace géographique est donc « le milieu » de l'activité sociale.
Troisième conclusion: Doit-on négliger la géographie physique et l'histoire lorsque l'on étudie un espace ? Cette question est mal posée. Ce qui intéresse le géographe, ce n’est ni toute l’histoire ni tout ce qui concerne le milieu naturel. Il convient de ne retenir que les héritages qui conditionnent encore l'action présente. Ainsi, impossible d'évoquer l'espace agricole breton sans évoquer le bocage, sa destruction, les effets des pratiques agricoles sur les nappes phréatiques et sur le régime des rivières. La compréhension de ces questions nécessite le recours à des faits naturels et historiques soigneusement choisis en fonction de la problématique abordée.
L'espace géographique est un système de
relation :
« L'espace est l'ensemble des lieux et de leurs relations »[8]. Les espaces n'existent que dans leurs interrelations avec les espaces qu'ils incorporent où au sein desquels ils s'insèrent. Ils n'existent que dans leur interrelations avec les autres espaces du monde. Les mémoires de l'espace et les acteurs déjà évoqués sont partie prenante de ce système que R Brunet dans le premier volume de la Géographie Universelle a symbolisé dans le schéma ci-dessous.
Quatrième conclusion : impossible de présenter un espace sans tenir compte de son échelle et de ses relations avec les autres espaces. Impossible, par exemple, de comprendre l'espace industriel français sans le présenter aussi à l'échelle des sites industriels, des régions industrielles et sans l'insérer dans l'espace européen et mondial. Sur le plan didactique, puisqu’on est en présence d'un système, n'importe quel point de départ est pertinent pour la réflexion. Ainsi, il est possible d'étudier l'espace industriel français à partir de l’étude d’un site industriel .
L'espace géographique perçu :
L’espace n’est-il qu’une réalité extérieure à l’homme, un objet indépendant du regard de celui-ci ? Tout un courant de la géographie a entrepris, à partir des années 1980, une réflexion montrant qu’il n’existe pas d’espace en dehors des perceptions ou des représentations humaines ou, pour le moins, que l’étude de ces représentations pouvait être très féconde. L’espace perçu et représenté porte la marque des codes culturels et des idéologies de son observateur. Selon ce courant de la géographie, il n’existe pas de perception pure et objective de l’espace. Il y a des représentations du réel plus ou moins déformées par les filtres des regards individuels et sociaux. Ainsi, J. Gallais remarque, à propos du delta du Niger, « que la région, si vigoureuse pour l’esprit de l’observateur qui veut faire de la géographie régionale, n’est pas perçue par ses habitants ».
Cinquième conclusion : Il est important de donner aux élèves les moyens de la distance critique. Il faut qu’il sache qu’un document de géographie, par exemple un croquis, est une construction de géographe. Elle résulte de choix qui ne sont jamais neutres. On peut confronter, avec eux, les différentes manières de représenter l’organisation de l’espace européen (F. Damette, B. Désert, R. Brunet, J. Lévy, etc.)
L’espace de vie correspond à l’espace des pratiques sociales de chaque individu. C’est une réalité, un espace d’usage qui peut être analysé par un observateur extérieur (un sociologue …ou un géographe par exemple). Il peut comme tout espace être composé d’aires, de pôles et d’axes. Avec la mobilité de plus en plus grande des individus, cet espace se dessine de plus en plus sous la forme de réseau (pensons à l’espace de vie de la « Jet society »… ou de J. Bové).
L’espace vécu correspond à la manière dont chaque individu (avec sa part d’imaginaire, les déformations qui viennent de sa culture ou du groupe social auquel il appartient) se représente son espace de vie. L’espace vécu exprime « le rapport existentiel que l’individu socialisé (donc informé et influencé par la sphère sociale) établit avec la terre »[9].
Sixième conclusion : Les élèves ont un espace vécu[10]. Les amener à exprimer sous forme de croquis cet espace et à confronter leurs différentes représentations peut les aider à comprendre ce qu’est un espace.
Les débats autour de l’espace :
Une notion aussi centrale que celle d’espace ne pouvait qu’être traversée par tous les débats qui animent la géographie et même les sciences sociales en général. L’espace est-il un objet qui existe en soi et qui peut être analysé avec une rigueur scientifique ? Peut-on y rechercher des lois. N’existe-t-il que dans le regard de ses observateurs. Entre ces deux positions extrêmes, de nombreuses approches intermédiaires sont possibles.
Les positionnements épistémologiques différents conduisent à envisager, de manières diverses, les objectifs de la géographie. Ainsi, « pour certains géographes, la géographie étudie la société par le biais de l'espace qu'elle habite, pour d'autres géographes la tâche de la géographie est l'étude de l'espace géographique, c'est à dire de l'espace repéré, approprié, aménagé, socialisé »[11]. Dans le premier cas, la géographie n’est qu’une des sciences sociales et son objet est la manière dont la société est en rapport avec l’espace, dans le deuxième cas son objet est l’espace comme production sociale.
Autre débat : existe-t-il des lois en géographie ? Pour R. Brunet, comme le montre le schéma ci dessus, il existe (en U) des lois générales de l’espace universel, même si ces lois ne sont pas sans liens avec la société. Pour d’autres, « il y a simplement, contribuant à l’organisation de cet espace, des processus de nature diverse, obéissant chacun à des lois particulières mais dont la combinaison demeure toujours aléatoire et tributaire de choix, voire de « caprices » individuels ou collectifs »[12]
Le mot territoire peut-être utilisé dans le sens que lui donne le langage courant. Il peut s’agir d’un « champ » de l’activité humaine (le territoire de l’historien), d’un simple découpage administratif (les TOM), de l’étendue correspondant à l’extension d’un phénomène géographique (le territoire couvert par le nuage de Tchernobyl), ou simplement de l’étendue correspondant à l’espace d’un Etat. Les géographes ont cependant dans les années 1980, donné à ce concept un sens plus précis qu’il convient de confronter avec celui d’espace.
Le territoire : un espace approprié
Un territoire est un « espace socialisé, approprié par ses habitants, quelque soit sa taille »[13] , c’est « une portion de la surface terrestre que se réserve une collectivité humaine qui l’aménage en fonction de ses besoins »[14] Que veut dire approprié ? R. Brunet y voit deux sens : propre à soi et propre à quelque chose. Si le premier sens va de soi, le second sens conduit à s’interroger sur la manière dont est affecté l’espace : « il s’approprie à des activités, se spécialise, s’équipe, se travaille, se recompose »[15].
Le
territoire : un espace support d’une identité collective
« Le territoire témoigne d’une appropriation (…) par des groupes qui se donnent une représentation particulière d’eux-mêmes, de leur histoire, de leur singularité »[16]. G di Méo illustre par le schéma ci dessous les deux aspects du territoire, à la fois approprié et support d’identité et confronte le territoire avec les différentes formes de l’espace
Il est un « support d’identité et d’unité par l’exercice de la fonction politique. Il permet de réduire les distances à l’intérieur et d’établir une distance infinie avec l’extérieur, par delà les frontières»[17]. Allant dans le même sens R. Brunet suggère, de manière imagée, de « poser que le territoire est à l’espace ce que la conscience de classe, ou plus exactement la classe sociale conscientisée, est à la classe sociale potentielle : une forme objectivée et consciente de l’espace »
Ainsi, le territoire est un espace qui nous appartient et auquel on appartient. De ce fait, il contribue à construire notre identité. Le territoire se dérobe donc en partie au discours de la science, il « frôle l’irrationnel, il est vécu, affectivité, subjectivité »[18]. A cet égard, si l’espace comporte des mémoires, le territoire peut s’appuyer sur des manipulations de la mémoire à des fins idéologiques et politiques (cf. ; le Kosovo présenté comme le berceau de la nation serbe). « L’espace est un enjeu du pouvoir tandis que le territoire est un produit du pouvoir » [19]
Septième conclusion : Réfléchir avec les élèves à ce qu’est un territoire, c’est découvrir, avec eux, que tout territoire est une construction humaine provisoire, un équilibre instable entre des forces qui s’affrontent. C’est là, qu’à l’échelle des Etats, la géopolitique prend toute sa place. C’est aussi là que l’articulation avec l’enseignement d’histoire doit trouver toute sa mesure. Comment comprendre le « problème corse », par exemple, sans références précises à l’histoire de son rattachement au territoire français ? Comment le comprendre sans référence à la manière dont la République « une et indivisible » a construit un rapport particulier des français à leur territoire ?
Le territoire, des racines aux réseaux
La survalorisation du territoire conduit à la violence collective notamment quand est introduit dans le rapport au territoire l’idée de naturalité et qu’il est oublié que chaque territoire est un produit de l’action humaine. A cette vision enracinée du territoire, que D. Retaillé considère comme une construction idéologique d’un monde dominé par les paysans et les guerriers, il est possible d’opposer une conception plus fluide du territoire Pour Retaillé « il est aussi des territoires sans limites, faits du quadrillage des réseaux de la communication, car l’espace des relations produit aussi du territoire ». Dans le monde irrigué de multiples réseaux où nous vivons, de nouveaux territoires émergent, plus mobiles, plus difficiles à cerner.
Huitième conclusion : réfléchir avec les élèves sur la nature des relations qui unissent des individus ou
des sociétés à toute sortes de territoires comporte une finalité civique forte.
[1] Ainsi, la notion d'espace est évoquée 3 fois dans le
programme de première et son commentaire, celle de territoire 5 fois (ex :
l'idée directrice sera la différenciation du territoire français dans l'espace
européen).
[2] Voir aussi la définition du Dictionnaire de géographie humaine, Barret, Charvet, Dupuy, Sivignon, Liris, 2000 « ensemble des lieux à la surface de la terre où se situent les objets géographiques »
[3] Christaller, les lieux centraux en Allemagne du sud, 1933
[4] Si tant est qu'existent encore des espaces non anthropisés à la surface de la terre.
[5] Outre Christaller, citons aussi les travaux de Von Thünen, Lösch, Reilly, etc.
[6] R. Brunet, Les mots de la géographie, Reclus, 1992
[7] R. Brunet, Champs et contrechamps, Belin, 1997
[8] R. Brunet, Les mots de la géographie, Reclus, 1992
[9] G. Di Méo, Géographie sociale et territoires, Nathan, 1998
[10] Voir sur ce point Y. André, Enseigner les représentations spatiales, Anthropos, 1998
[11] Barret, Charvet, Dupuy, Sivignon, Dictionnaire de géographie humaine, Liris, 2000
[12] R Marconis, Historiens et Géographes, n° 368, novembre 1999
[13] P.Baud, C. Bras, S. Bourgeat, Dictionnaire de géographie, Hatier, 1995
[14] M. Le Berre, dans l’Encyclopédie de la géographie, Economica, 1992
[15] R. Brunet, Le territoire dans les turbulences, Reclus,1990
[16] G. Di Méo, op cit.
[17] Retaillé, le monde du géographe, presses de sciences po, 1997
[18] J Bonnemaison, voyage autour du territoire, L’espace géographique, 1982
[19] C Raffestin, pour une géographie du pouvoir, P.U.F