A PROPOS DES SUJETS DU  Bacalaureat :  Est-il utile, au lycée,  de construire la différence entre les notions d’espace et de territoire ?

 

 

 

Remarque liminaire : la lecture des fiches Espace et Territoire est indispensable pour comprendre les propos qui suivent.

 

 

 

1.    La place dans les programmes :

 

q       Le programme de seconde, indique pour la première fois une liste de notions qu’il s’agit de construire ; parmi ces notions : celle d’organisation de l’espace et celle de territoire. Ce sont donc les Instructions Officielles qui nous invitent à bâtir cette distinction.

 

Par ailleurs, l’étude de cas conduit à travailler sur des objets géographiques précis. Il est utile que les élèves sachent quel est le statut de ces  objets.

 

·        Sont-ils construits par le regard du géographe ?  Dans ce cas, ils n’ont pas forcément d’existence ou de sens pour les sociétés qui occupent ces espaces. Les élèves doivent, alors,  savoir que ces « objets » peuvent être soumis à des débats scientifiques quant à leurs limites ou même quant à leur existence.

 

Exemple : les pays des « Sud », les espaces agricoles, les banlieues, une zone transfrontalière et même les montagnes ou les littoraux. Dans tous ces cas, les élèves doivent savoir qu’il s’agit d’espaces et pas de territoires.

 

·        Ou bien s’agit-il d’espaces que se sont appropriés des sociétés qui les ont marqués de leur sceau et qui constituent, pour elle,  un support de leur identité. Dans ce cas, cela passe aussi par le regard du géographe mais ces espaces sont perçus comme leurs par les sociétés qui les occupent. Les limites en sont connues des habitants (même si d’autres peuvent les contester). Cette relation consciente avec un espace en fait donc un objet géographique d’une autre nature et l’on peut parler de territoire. S’il y a débat entre géographes, il ne porte pas sur l’existence de ce territoire mais sur les formes de la relation qui lie la société à son territoire.

 

Exemple : le territoire israélien ou palestinien dans le cadre d’une étude sur l’eau, le quartier de la Goutte d’or dans le cadre d’une étude sur la ville, la Mexamérique ou une des parties de l’île de Chypre dans une étude sur les frontières etc…

 

q       Dans le programme de première (L, ES, S) l’usage des deux notions est encore plus fréquent. En effet, les élèves vont croiser dans ce programme des espaces ( la « Dorsale européenne », la « Diagonale du vide », « l’Arc Atlantique » etc…) dont l’existence et les limites sont problématiques. Ils croiseront aussi des territoires, dont certains ont une existence bien affirmée (les différents Etats, le pays de Galles, la Wallonie ou la Corse) et d’autres sont, peut-être,  en cours d’élaboration (en particulier l’Union Européenne).

 

q       Dans le programme de Terminales (L, ES, S), l’usage de ces deux notions est très fréquent. Le titre du programme - l’espace mondial - invite à maîtriser cette notion considérée donc comme centrale. Il est question d’y repérer les inégalités de développement et les pôles d’impulsion.

Dans l’analyse des 3 grandes puissances, les élèves doivent étudier les rapports des populations à leur territoire. Cette problématique est aussi au cœur de la question concernant la Russie. Ils doivent aussi analyser l'organisation du territoire. Mais cette dernière formulation, si elle est prise au sérieux et si elle n’est pas confondue avec l’organisation de l’espace, n’est pas sans poser quelques problèmes comme en témoigne les sujets proposés au baccalauréat ces deux dernières années (voir ci dessous). 

2.    La place dans la formation du citoyen

 

La formation du citoyen exige également que soient construites ces distinctions. On sait que la représentation de l’organisation d’un espace - et parfois sa vulgarisation médiatique comme on a pu le voir avec les avatars de la banane bleue - peut servir d’argumentaire (ou d’alibi) à des aménageurs ou justifier des décisions politiques ayant trait à l’espace. Le citoyen doit pouvoir comprendre et, s’il le faut critiquer, ces représentations de l’espace au fondement ou à l’appui de décisions à caractère politique. 

 

Les citoyens peuvent aussi être  confrontés à de multiples formes de manipulations de leur rapport au territoire. On sait que, dans le pire des cas, ces manipulations peuvent conduire à l’usage de la violence collective. L’enseignant de géographie doit, s’il construit la notion de territoire avec ses élèves, permettre à ceux-ci de comprendre que les territoires sont toujours des constructions sociales, qu’ils résultent de rapports de force  ou de rapports négociés entre des sociétés voisines. Les élèves peuvent aussi comprendre qu’ils sont parties prenantes de ces territoires, que ceux-ci ne sont jamais totalement étanches, que les territoires auxquels ils appartiennent englobent des territoires plus petits, appartiennent à des territoires plus vastes. Ils peuvent enfin comprendre  qu’il n’y a  rien d’éternel et d’absolu dans un territoire. Les limites en sont souvent  floues, mobiles  et éphémères.

 

 

3.      Quelle évaluation au baccalauréat (analyse des sujets juin 2001-juin 2002)

 

L’organisation du territoire des Etats-Unis d’Amérique : composition, juin 2001

Les espaces de la puissance japonaise : synthèse de documents, juin 2001

L’organisation du territoire japonais : croquis, juin 2002

 

Ainsi, trois des cinq sujets proposés au baccalauréat, ces deux dernières années comportent les termes d’espace ou de territoire. C’est dire qu’il convient que nos élèves en connaissent le sens.

 

L’expression « organisation du territoire » utilisée depuis deux ans dans les sujets et présente dans les I.O , pose en effet de redoutables problèmes. 

 

·        S’il s’agit de l’organisation de l’espace (japonais ou étasunien) : les choses sont claires. Il s’agit alors de montrer quel ordre les géographes ont pu repérer dans cet espace

v     Il s’agit d’analyser les rapports qui peuvent exister entre les différentes aires qui forment cet espace (Nord-est, croissant périphérique, diagonale intérieure pour les Etats-Unis, par exemple)

v     De voir autour de quels pôles s’organisent cet espace

v     De repérer les axes qui le structurent.

v     Eventuellement, d’étudier leur dynamique

 

·        S’il s’agit de l’organisation du territoire, il convient  alors de réfléchir sur la façon dont une société (américaine ou japonaise) s’est  approprié un espace. Cette appropriation peut-être le fruit d’un maillage politique, d’aménagements, et d’activités. Il s’agit aussi de montrer comment cette société en fait le support de son identité. 

 

Voici comment il est, alors, possible de répondre aux sujets donnés ces deux dernières années

 

 

L’organisation du territoire aux Etats-Unis (plan d’une composition)

 

Le territoire est un espace approprié, mais approprié par qui ? Différents types d’acteurs participent à cette appropriation , par exemple le gouvernement et l’ensemble des institutions qui constituent l’Etat, mais aussi les entreprises et leurs dirigeants ou tout simplement l’ensemble de la « société civile » et des individus qui la composent. Cette appropriation est aussi multiforme : elle peut être une possession au sens strict, mais peut aussi correspondre à l’aire d’influence d’une firme, à un marché plus ou moins contrôlé, à un sentiment d’appartenance ou d’identification.  Réfléchir à « l’organisation du territoire » aux Etats-Unis, c’est réfléchir à la façon dont ce territoire est approprié, mais c’est aussi se demander si ces multiples formes d’appropriation finissent par donner une organisation particulière au territoire américain...

 

1 - L’organisation par l’histoire et les acteurs politiques : le fédéralisme.

 

n     Il existe bien entendu UN territoire américain que les américains eux mêmes ont colonisé et se sont largement appropriés. Il s’agit d’une construction politique récente dans la mesure où elle est le résultat, d’une part de la défaite du sud lors de la guerre de sécession, et d’autre part de la conquête de l’ouest (la Californie n’est par exemple américaine que depuis 1848, les îles Hawaii depuis 1898...). Malgré l’origine très diversifiée des immigrants américains, il existe un profond sentiment d’appartenance et d’identification. Celui-ci a ses lieux symboliques comme la Maison Blanche, le grand canyon du Colorado ou même, le trou béant laissé par les attentats du 11 septembre 2001 à la place du World Trade Center (symbole d’une Amérique du bien, porteuse de ses valeurs fondatrices, attaquée par les forces du mal). Peut être les seuls américains à ne pas désigner l’ensemble des Etats-Unis lorsqu’ils évoquent « leur territoire » sont-ils les indiens... auxquels le gouvernement concède des réserves...

 

n     Mais il existe aussi DES territoires américains. 50 Etats, 50 « morceaux » ; ce maillage est lui aussi le reflet d’une construction historique. Il est plus serré sur la côte Est où se sont installés les premiers colons et les colonies fondatrices des Etats-Unis. Le maillage fédéral des Etats-Unis est une donnée essentielle de l’organisation du territoire. Il est bien entendu une forme d’organisation politique qui permet notamment à tous les Etats, quelle que soit leur population, d’être représentés à égalité au sénat.  Il est aussi une forme d’identification : un américain est aussi un californien, un texan etc.. Mais ce mode d’organisation a également un impact spatial et économique. Il multiplie les capitales, même si celles-ci ne sont pas forcément des villes importantes, et détermine les zones d’influence administratives. Il a un impact économique puisque si les hommes circulent librement d’un Etat à l’autre, ce n’est pas forcément le cas des marchandises. Un citoyen de la Louisiane, par exemple, ne peut acheter son vin directement à un producteur Californien mais doit obligatoirement passer par un grossiste de son Etat.

 

 

2 - L’organisation par les acteurs économiques : la métropolisation.

 

n     Les principaux acteurs économiques s’approprient aussi le territoire. Ils se disputent des marchés, dissocient leurs activités entre centres de commandements et lieux de fabrication, mettent en place des réseaux et des « hubs » pour faciliter leurs liaisons... Or la majorité de ces acteurs sont urbains et obéissent pour l’essentiel aux mêmes règles de localisation : ils concentrent l’essentiel des activités (et donc de la population) en ville. Les acteurs économiques contribuent donc à renforcer la métropolisation.  Les acteurs économiques favorisent un mode d’organisation du territoire qui fait des métropoles des Etats-Unis les véritables centres qui contrôlent le territoire. En particulier, la concentration des fonctions de commandement et de recherche dans les métropoles est déterminante pour l’organisation du territoire. Par exemple, la mise en valeur des grandes plaines céréalières et les fluctuations des étendues ensemencées doivent plus aux décisions politiques prises à Washington (subventions) et aux variations des cours enregistrées à la bourse de Chicago qu’aux caractéristiques physiques locales.

 

n     Le poids des acteurs décisionnels (économiques et politiques) contribue aussi à différencier le territoire. De toute évidence certaines métropoles ont un pouvoir d’organisation supérieur à d’autres. Ainsi, se détache d’abord le rôle de la mégalopolis et singulièrement de Washington et de New York. Mais bien entendu d’autres métropoles comme Los Angeles, San Francisco, Dallas, Houston, Miami, ou Chicago jouent un rôle essentiel. Il est à noter que ce poids des métropoles n’interfère qu’en partie avec l’organisation de l’espace. Bien sûr les métropoles qui comptent se retrouvent principalement dans le « manufacturing belt » et dans la « sun belt », mais une ville comme Chicago joue un rôle essentiel dans l’organisation du territoire alors qu’elle appartient à un espace plutôt en crise, la « rust belt ». De même, le poids des grandes firmes est tel que leur stratégie d’ouverture sur le monde à un impact primordial sur l’organisation du territoire. Les métropoles qui organisent le territoire sont ainsi presque toutes situées sur une interface...

 

3 - L’organisation par les acteurs de la puissance américaine :Un territoire organisé bien au delà des frontières des Etats-Unis ?

 

n     Il serait injuste d’accuser le citoyen américain « moyen » (si tant est qu’il existe) de vouloir s’approprier la planète et de considérer le monde comme son territoire. Collectivement cependant, le langage trahit parfois une certaine conception du territoire. Ainsi, « l’Amérique » et « les américains » ne désignent plus l’ensemble du continent et de ses habitants, mais les seuls « Etats-Unis » et  « Etats-uniens ». Alors que l’Europe désigne les territoires au sud du Rio Grande comme « l’Amérique latine » (expression à l’origine française destinée à justifier les visées de Napoléon III sur le Mexique), ses ressortissants deviennent aux Etats-Unis, non pas des latino-« américains » mais des « Hispaniques » (ce dont s’offusquent les Espagnols !). Pour ces mêmes « latinos » d’ailleurs, les touristes « gringos » ont une fâcheuse tendance à se croire partout chez eux en Amérique Latine.

 

n     Mais quant est-il des acteurs de la puissance américaine ? Quel est le territoire de Microsoft ? Quel est le territoire des firmes multinationales américaines ? Quel est le territoire organisé par la puissance politique et militaire des Etats-Unis ? Compte tenu de la puissance américaine, on peut se demander où s’arrête le territoire américain, ou quel est le territoire organisé des Etats-Unis ? L’organisation du territoire américain déborde largement de ses frontières conventionnelles. Ainsi, Porto Rico appartient aux Etats-Unis sans être considéré comme un Etat ; la zone du canal de Panama dépend étroitement du contrôle exercé par l’armée américaine. A l’évidence, il s’agit de territoires organisés depuis les Etats-Unis. Au delà, que dire de l’Amérique latine ? et bien au delà encore assiste-t-on depuis la chute du mur de Berlin à une organisation du monde par les Etats-Unis ?

 

Conclusion : L’organisation du territoire, parce qu’elle correspond à un phénomène d’appropriation de l’espace, est le résultat de l’influence de multiples acteurs. Si le système fédéral est encore déterminant, le poids des acteurs du libéralisme a tendance à l’emporter pour privilégier les métropoles et les interfaces qui permettent à leur tour d’organiser le monde au profit des Etats-Unis.

 

 

 

 

 

 

Si l’on traite vraiment de l’organisation du territoire, le sujet ne nous semble pas à la portée d’élèves de Terminales et aucun manuel en usage dans le secondaire n’y préparait les élèves. Les documents pédagogiques distribués à l’usage des professeurs correcteurs montrent que ce qui était attendu  était une présentation de l’organisation de l’espace (Nord-Est, Croissant périphérique, intérieur) bien davantage à la portée des élèves. Mais que faire des élèves qui ont tenté de prendre au sérieux, avec leurs moyens, et parce que leurs enseignants les y avaient préparés, le mot territoire inclus dans le sujet ?

           

Le même problème s’est posé cette année avec le sujet de croquis sur l’organisation du territoire japonais dont nous proposons, ci après, un corrigé possible.


 

Là encore, si le croquis  traite vraiment de l’organisation du territoire japonais, le sujet n’est pas à la portée d’élèves de Terminales. Les documents pédagogiques distribués à l’usage des professeurs correcteurs reconnaissent l’ambiguïté du sujet. Cela  conduit les correcteurs  à admettre aussi bien des croquis qui traitent de l’organisation de l’espace que des croquis qui s’aventurent à évoquer l’organisation du territoire.

 

Est-il utile de construire la différence entre les notions d’espace et de territoire ? Au vu de la place dans les programmes et dans la formation du citoyen, nous le pensons ! Il est donc regrettable que les sujets du baccalauréat placent les élèves et leurs enseignants dans des situations peu confortables, en contradiction avec le travail mis en place depuis la seconde. Formulons le vœu,  qu’à l’avenir, les sujets et les IO manient ces deux notions  avec rigueur

 

 

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