Approcher l'Europe par l'européanité

 

 

Enseigner l'Europe, c'est forcément – sauf dans une perspective réaliste qui n'est plus de mise – se confronter à la question de ses limites. Les travaux récents, et maintenant la plupart des auteurs de manuels, s'accordent à montrer que ces limites sont construites, donc culturelles, et varient selon les époques, les contextes, les projets.

Évacuons cette question fort intéressante au demeurant, ou plus précisément abordons-la autrement ; délaissons la dimension politique (au sens large) de la fixation des limites et l'instrumentalisation qui l'accompagne pour envisager la question d'un point de vue scientifique : qu'est-ce qui permet à un géographe de délimiter un objet géographique (un espace urbain, une aire linguistique, un désert) et de le distinguer sur une carte par un code ?

Rien d'autre que les – ou des – caractéristiques de cet objet ; on considérera par exemple qu'un désert trouve sa limite – qu'il faut concevoir en l'occurrence comme un seuil assez large – lorsque l'aridité n'impose plus l'absence ou la quasi-absence de végétation ; ou que l'on passe d'un espace urbain à un espace péri-urbain lorsque le bâti n'est plus aggloméré. Bien sûr, toutes ces limites, même scientifiquement construites, sont relatives, discutables. Ainsi, tous les géographes considèrent que l'espace urbain est difficile à délimiter, que le critère d'agglomération est réducteur, que les fonctions et la dimension culturelle subsument ou dépassent les critères formels, qu'il existe des seuils, etc.…

Revenons à l'Europe : la situation est quelque peu différente lorsqu'il s'agit de caractériser un "morceau du monde" puisque, par un processus de territorialisation, il a en général été limité. C'est au sein de ces limites d'abord que des spécificités se construisent qui peuvent ensuite être analysées ; l'analyse offrant alors la possibilité de reconsidérer les limites de l'objet. L'Europe peut être définie par des caractéristiques qui lui sont propres et la distinguent d'objets géographiques comparables et voisins, et l'on peut par le repérage des lieux où ces caractéristiques sont identifiables délimiter l'aire d'extension de cet objet.

Pour désigner la qualité de ce qui est européen, Jacques Lévy parle d'européanité. Ce néologisme construit à partir du suffixe ité, (eté dans d'autres cas) désigne un caractère ; ainsi on parle de masculinité, le caractère de ce qui est masculin, d'urbanité, de ruralité, voire de francité. L'objet d'étude n'est alors plus identifié a priori par ses limites ; il est défini par ses caractéristiques qui alors permettent de poser des limites. La démarche est renversée. En réalité elle est plus dialectique que ce propos ne semble l'indiquer car comment définir l'européanité sans s'appuyer sur un espace existant dont on suppose qu'il aurait les caractères que l'on cherche à identifier ? Il y a donc en fait derrière cette démarche un postulat implicite : il existe un espace qui, à coup sûr, est européen et à partir duquel on va identifier l'européanité.

 

Nous nous référerons pour cela à deux auteurs qui chacun à leur manière, mais avec des conclusions similaires, ont tenté de définir ce qui est européen.

Jacques Lévy[1] examine d'abord différentes variables toutes insatisfaisantes : la religion, la langue, les structures familiales qui mettent au contraire en évidence la grande diversité européenne. L'Europe n'existerait-elle donc pas ? Si, et il la trouve dans ce qu'il nomme la co-présence c'est-à-dire la présence en un lieu de réalités sociales différentes. Ces deux conditions sont impératives. Reprenons :

1) L'Europe est pensée comme un lieu c'est-à-dire, selon l'acception retenue ici, que la distance y est nulle, jugée nulle ou négligeable entre les individus, les groupes, les objets spatiaux présents. On s'accordera aisément sur ce point : ce que l'on appelle conventionnellement l'Europe est un espace de taille réduite où de tout temps (plus encore aujourd'hui) la circulation a été rendue facile par maints aménagements dans des territoires où les obstacles "naturels" sont limités. La densité (forte en Europe) est une autre manière de résolution de la distance.

2) Il y a en Europe des réalités sociales distinctes ; c'est le constat de la diversité qui est fait ici. On ne peut non plus le nier.

Cela explique que l'Europe soit un lieu d'échange généralisé des hommes, des marchandises, des informations et des capitaux ; d'une part parce que les distances sont négligeables, d'autre part parce que la différence (je n'échange qu'avec celui qui n'est pas le même ou n'a pas la même chose que moi) le justifie.

Edgar Morin[2] sur un registre voisin resitue la co-présence dans sa dimension temporelle. Il définit d'abord l'Europe comme " un Complexe (complexus : ce qui est tissé ensemble) dont le propre est d'assembler sans les confondre les plus grandes diversités et d'associer les contraires de façon non séparable. " (p. 22) L'idée nouvelle est ici, pas tant celle des contraires, une des formes de la diversité, mais le fait qu'on ne puisse pas les séparer. C'est une idée forte – et militante – du texte de Morin : en Europe, nous sommes "condamnés" aux autres.

C'est cette proximité qui a fait de l'Europe, une terre de conflit, "la guerre de tous contre tous" (p. 52) et du conflit une modalité première de la relation à l'autre. Le conflit définit forcément l'espace européen comme polycentrique : pas de centre, pas de chef unique dominant qui assurerait l'ordre, des hiérarchies fragiles et mouvantes sans cesse contestées. Dans l'atlas dirigé par Michel Foucher, Fragments d'Europe (1993), deux cartes attirent l'attention relativement à ce sujet : celle des batailles livrées depuis 1740 (p. 34-35), celles des frontières actives à un moment ou une autre depuis le XVIIe siècle (p. 41). Dans les deux cas, l'extraordinaire densité des phénomènes représentés est patente.

Cette proximité, cette promiscuité pourrait-on dire, est transcendée lorsque le conflit s'efface pour l'échange positif de marchandises et de capitaux, d'hommes et de savoirs (Morin parle d'un "bouillon de culture"). Du conflit à la relation fructueuse, l'histoire de l'Europe montre qu'il n'y a pas d'autres alternatives ; l'ignorance, la mise à distance n'est pas possible, l'autre est là, proche dans son étrangeté et il n'est pas possible de l'éviter. C'est ainsi que cet "anti-européen"[3] que fut Morin voit dans la construction en cours une absolue nécessité car l'Europe est une "communauté de destin".

 

Bien sûr tout se complique lorsque l'on veut passer de la réflexion à sa transcription cartographique puisque l'européanité est qualitative, pas quantitative comme un indice d'aridité ou une distance de 200 mètres entre deux groupes d'habitations comprenant au moins 50 personnes[4].

Jacques Lévy prend le risque de la carte (p. 48) et identifie un noyau d'européanité et des gradients lorsque celle-ci décroît. Ce noyau approximativement centré sur l'est de la France comprend la péninsule ibérique, l'Italie, la Suisse et l'Autriche, l'Allemagne occidentale, l'essentiel de la Scandinavie, le Benelux, l'Angleterre et la France. Sa carte est évidemment discutable. Fondée sur deux autres cartes (l'extension des influences extérieures et l'aire de diffusion de ce qui est à l'origine de "la dominance européenne" – l'Empire Romain et le christianisme pour faire simple), elle minore d'autres critères d'européanité : densités de population, réseaux, batailles, frontières qui décaleraient le noyau d'européanité un peu plus à l'est, quelque part autour de ce que l'on nomme aujourd'hui la dorsale européenne. En privilégiant des critères matriciels, Jacques Lévy fait de l'Europe occidentale le cœur de l'européanité ; d'aucuns y liront une légitimation des modalités de la construction européenne.

Qu'importe, faire de l'Europe une qualité, c'est, au-delà d'une réflexion stimulante sur notre condition d'européen, ouvrir le champ des possibles pour l'élargissement en cours. Non qu'il faille plaider pour l'intégration à tout prix, mais seulement poser de façon ouverte et sans arrières-pensées les questions de demain, et sans invoquer une immanente géographie, gardienne des frontières au-delà desquelles il n'est plus possible d'être européen.

 

 

                                                                                                                      Pascal CLERC



[1] LÉVY, J. (1997) Europe. Une géographie. Hachette.

[2] MORIN, E. (1987) Penser l'Europe. Gallimard.

[3] C'est lui qui se présente ainsi : après la seconde guerre mondiale, il renie cette Europe qui représente alors à ses yeux tout ce qu'il déteste : l'impérialisme, la domination et la brutalité vis-à-vis des opprimés. 

[4] Le critère retenu par l'INSEE pour définir une population "agglomérée"