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Enseigner
l’étude de cas au lycée professionnel :
l’Estaque
au XIXe et au XXe siècle
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Age
industriel, mémoire ouvrière, patrimoine culturel
Par
Francine Thomas, professeure (PRAG) à l'Iufm d'Aix-Marseille.
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Présentation
des lieux : une lecture de paysage complexe
L’espace
de l’Estaque aurait pu être un « angle mort
» au XIXe siècle, ou bien n’être qu’un
espace de divertissements et de loisirs balnéaires pour
les populations de Marseille et des environs. En effet, la configuration
des lieux, leur beauté, l’environnement (mer, colline
avec garrigue), la qualité de la lumière avait tout
pour attirer le regard du peintre et du touriste. La rade de Marseille
est belle et perçue comme un « golfe » des
hauteurs de la colline de la Nerthe. De cela, il n’en a
rien été.
Aujourd’hui, l’Estaque reste connu mondialement par
les amateurs d’art pictural grâce aux œuvres
des grands maîtres initiateurs de l’impressionnisme
(Renoir), du cubisme (Cézanne), du fauvisme (Braque, Dufy,
Derain). Ils sont venus peindre sur le motif le village et la
campagne environnante. Un siècle plus tard, l’Estaque
revient à la mode grâce au cinéaste Robert
Guédigian. En 1996, il tourne son film Marius et Jeannette
et choisit deux types d’espaces pour les prises de vue.
La rencontre des personnages éponymes, Marius et Jeannette,
s’effectue dans une cimenterie du quartier des Riaux, cimenterie
alors en cours de démolition. Marius « garde »
la friche et Jeannette vient « voler » des pots de
peinture sur le lieu où son propre père a tragiquement
perdu la vie comme ouvrier lors d’un accident du travail.
R. Guédiguian a choisi de tourner les scènes de
la vie quotidienne dans un habitat ouvrier typique à l’Estaque.
Habitat qui pourrait s’apparenter à la « courée
» : la cour commune aux locataires joue un rôle majeur
pour la solidarité. Le cinéaste rend compte avec
ce film de la triste réalité marseillaise à
partir des années 1970 : déprise industrielle, friches
industrielles, chômage, précarité.
C’est
l’une des singularités du « village »
de l’Estaque : être connu surtout des amateurs d’art
à l’échelle planétaire et être
aujourd’hui une « zone de réhabilitation urbaine
» du Grand Projet Urbain (GPU) de Marseille qui comprend
l’essentiel des quartiers des XVe et XVIe arrondissements.
L’Estaque est « flanqué » à l’est
et au nord-est de la Zone Franche Urbaine (ZFU) de Nord littoral
(qui comprend des « cités » dénommées
La Castellane, la Bricarde, le Plan d’Aou), de Levallon
et de Mourepiane. ZFU ou synonymie de mal-être urbain, délinquance,
population assistée. Dernière information sur le
traitement des problèmes urbains et sociaux de l’Estaque
: la grande majorité de son espace est classée en
Zone de réhabilitation urbaine (ZRU).
Si l’Estaque est apprécié pour ses cafés
et ses restaurants en terrasse au bord du port, il est encore
loin d’être touristique. Il faut insister auprès
de l’Office de Tourisme de la Canebière pour visiter
ce site fréquenté par les grands peintres. Le touriste
est invité à se rendre vers les espaces «
nobles » de Marseille (le palais Longchamp, le Pharo, la
Corniche, etc.). Il faut avoir de la persévérance
pour obtenir une plaquette sur les peintres venus à l’Estaque.
Un plan restreint de l’Estaque-Plage fait figurer «
les étapes du chemin des peintres ». Le promeneur
reste dans le cœur du village (autour de l’église)
et n’a pas à grimper sur les flancs de la colline
de la Nerthe ; il n’est pas invité à suivre
la petite route dénommée le chemin de Cézanne.
En effet, il est préférable d’éviter
de conduire le touriste curieux d’art sur les chemins de
la Galine, celui des Riaux ou de la Poudrière. Le regard
se porte sur l’habitat précaire, habitat à
la méditerranéenne, parfois plus proche du «
gourbi » que de la maison d’ouvrier. Des épaves
de voiture apparaissent très vite comme fond de décor.
Pauvreté, misère, saleté sont les attributs
de l’Estaque dès que l’on franchit les limites
des lieux conseillés à « visiter » par
le site Web du comité d’intérêt de l’Estaque.
Lorsque le « touriste » approche le XVIe arrondissement
en venant du centre de Marseille, des bâtisses industrielles
abandonnées servent d’arrière-plan au paysage
urbain qui s’offre à lui. Il s’agit de ce que
l’on dénomme « la friche industrielle de l’Estaque
», espace abandonné par Atofina (ex-Atochem et ex-Kulhmann)
en 1989 et par Métaleurop (ex-Penarroya) en février
2001. Ce site à réhabiliter se voit de loin. Les
carcasses des bâtiments à détruire ne sont
que faiblement significatives de ce qui attend le curieux s’il
dépasse l’Estaque-Plage qui relève du pittoresque
village provençal en front de mer. Le touriste peut se
diriger vers la partie totalement à l’ouest de l’Estaque,
suivre la nationale 568 qui dessert le Rove et s’arrêter
à la plage des Corbières nouvellement aménagée
par la mairie de Marseille. Mais il ne verra de cette plage qu’une
petite partie de la « friche de l’Estaque ».
Pour la découvrir vraiment, il faut être volontaire
et suivre les indications à partir d’un ilôt
directionnel : « cité Penarroya ». Là,
le décor de la « friche » commence à
s’offrir dans toute sa magnificence. On peut aussi suivre
le chemin emprunté par les ouvriers autrefois : «
la montée des usines », rue étroite au flanc
de la colline. La route qui desservait les anciennes usines est
aujourd’hui empruntée par les habitants de la «
cité Kulhmann » et celle « de Penarroya ».
Le paysage qui s’offre au regard du curieux ne donne certainement
qu’un aperçu de cette vaste friche de 150 hectares.
Elle est bien évidemment interdite d’accès.
L’autre spectacle qui s’offre aux yeux à partir
de la « cité Penarroya » vers le nord-est des
Riaux révèle un paysage marqué par les viaducs,
les tunnels. La voie ferrée se dédouble alors :
une voie va vers le tunnel de la Nerthe et Miramas, une autre
vers la Côte Bleue. Quel spectacle si l’on imagine
les lieux dans les années 1900 ! Spectacle aujourd’hui
de misère et de déprise industrielle. Le paysage
est tellement marqué par la déprise qu’il
faut grimper le chemin de la Nerthe pour trouver une activité
industrielle. Seule l’usine des Ciments Lafarge est encore
en activité. Elle est située sur la partie en plateau
qui surplombe le vallon des Riaux. Dans son ensemble, ce quartier
des Riaux est à part géographiquement, humainement.
Il n’a plus rien à voir avec l’Estaque-Plage
qui attire les promeneurs le dimanche, les propriétaires
de voiliers qui louent un anneau au port de plaisance. Si l’œil
du visiteur continue son parcours le long de la colline de la
Nerthe, il ne pourra que remarquer les carrières abandonnées
qui jalonnent le relief : la carrière des Riaux, de la
Caudelette, du Vallon.
Les deux sites industriels exploités par Atofina et Métaleurop
sont devenus des friches. Ils sont dménommés «
friche industrielle de l’Estaque ». Cela prête
à confusion car on pourrait croire qu’il n’y
a qu’une friche à l’Estaque. Cela est inexact.
Les espaces à reconvertir, en voie de réhabilitation
sont nombreux. Le paysage actuel ne révèle pas que
l’Estaque a été un très grand producteur
de tuiles et briques exportées dans le monde entier jusque
dans les années 1950. De ces nombreuses tuileries qui ont
participé au paysage industriel de l’Estaque, il
ne reste pas de traces si ce ne sont des rues portant le nom d’anciens
exploitants (Allée Sacoman, rue Fenouil) ou de site (exemple
la Résidence Saumaty sur l’emplacement de la tuilerie
Pierre). La tuilerie Pierre Sacoman située aux abords de
la gare a aussi disparu.
A l’est de l’Estaque, l’immense carrière
d’argile de Saint-Henry, longtemps laissée comme
une plaie béante à ciel ouvert, a été
reconvertie en un grand complexe commercial : « Grand Littoral
». Ces grandes surfaces sont proches des cités déjà
nommées et en dehors du périmètre de la Zone
Franche Urbaine. La tuilerie sise à Saint-Henry, ex-Société
des Tuileries de Marseille et de la Méditerranée,
passée sous le contrôle de Saint-Gobain en 1989,
est la seule à être en activité de nos jours.
Les
années 1980 ont été marquées par la
récession économique d’une façon générale
à Marseille. Mais le XVe et le XVIe arrondissements ont
plus que tout autre souffert. Pendant cette période, ils
perdent près de six mille emplois. Petites et moyennes
entreprises ferment, les grandes multinationales se « redéploient
». On compte, pour ces deux arrondissements, 16 000 chômeurs
et 300 Rmistes.
Comment
l’Estaque, petit port de pêche dans les années
1860, est-il devenu un espace privilégié par l’industrie
à l’aube du XXe siècle ? Comment expliquer
que la DRIRE qualifie le traitement de dépollution de la
friche industrielle de l’Estaque « d’opération
de grande ampleur –la plus importante de la région
PACA- » ?
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L’évolution
d’un « village » de Marseille sous l’impulsion
de l’industrialisation
Des
années 1880 aux années 1980, l’Estaque connaît
des bouleversements dont cartes, oeuvres picturales, photographies
témoignent. Son histoire, c’est celle d’un
espace très industrialisé, d’une population
essentiellement ouvrière, d’origine immigrée.
En 1865, l’Estaque est encore un petit village de pêcheurs
(et de paysans). En 1872, il a 1287 habitants (328 en 1818). Les
tuileries familiales commencent à attirer la population
locale. C’est ce que narre Zola dans Naïs Micoulin
: la jeune Naïs travaille durement dans une tuilerie. Certains
propriétaires de tuilerie-briqueterie vont doter leur usine
de fours nouveaux vers 1860 (four Hoffmann). Cela les conduira
à produire en masse et ensuite à exporter dans le
monde entier.
Lorsque Cézanne vient effectuer son premier séjour
à l’Estaque en 1870, les paysages qu’il fréquente
sont encore très proches de ceux révélés
par la carte de 1865 jointe au dossier. La ligne de chemin de
fer du PLM longe les collines de l’Estaque ; le tunnel du
Rove dénommé « souterrain du la Nerthe »
permet de franchir l’obstacle naturel. Cézanne est
un des premiers peintres témoins des grandes mutations
industrialo-portuaires que connaît déjà Marseille.
La gare Saint Charles a été inaugurée en
1848 ; la Joliette (1843), Arenc (1847), le bassin National (1859)
sont déjà construits. Cela se vérifie dans
le tableau de Cézanne le Golfe de Marseille vu de l’Estaque
peint en 1885. Les œuvres picturales du XIXe et du début
du XXe sont importantes pour l’historien car elles témoignent
d’un patrimoine architectural industriel qui a disparu sous
les coups de boutoir d’engins de destruction. En effet,
ce sont Cézanne, Dufy, Braque qui peignent les tuileries,
les viaducs ferroviaires, les usines (cf. Braque Les usines de
Rio Tinto [1910]).
En 1883, la Société d’exploitation des Minerais
de Rio Tinto s’installe loin du village de l’Estaque,
à l’ouest du quartier des Riaux. Cela correspond
aujourd’hui au « bas » de la friche (sud et
est). Elle restera propriétaires des lieux jusqu’en
1890. C’est le début d’un grand site industriel
lié à la seconde révolution industrielle.
Un embarcadère privé est construit à la Lave
et entre en fonctionnement en 1885. La proximité de la
mer et l’éloignement du centre de Marseille (dangers
des produits) explique le choix de la société initiale.
En 1890, Rio Tinto est remplacé par la Société
des Produits chimiques de Marseille-l’Estaque (SPCME). Elle
produit des acides sulfuriques, de la soude, du sulfate. En 1900,
elle emploie de 450 à 500 ouvriers, lesquels passeront
au nombre de 500 à 600 en 1902. En 1913, la SPCME fusionne
avec la Société Minière Métallurgique
Penarroya, qui cède elle-même cette partie [de l’actuelle
friche] aux établissements Kuhlmann en 1916. On peut déjà
remarquer les stratégies opérées par de grandes
entreprises devenues aujourd’hui des multinationales. Les
successions sont rapides dans le temps. Kuhlmann reste sur le
site jusqu’en 1967. Il est absorbé par Ugine (Ugine-Kuhlmann)
puis par Péchiney-Ugine-Kuhlmann (PUK) en 1967. Le PUK
gère le site de 1967 à 1972, la société
PCKU de 1972 à 1983. Elf-Atochem rentre en scène
en 1983 ; il y restera jusqu’en 1989. C’est l’année
de la fermeture de l’usine devenue Atofina. On prend conscience
de la succession très rapide en un siècle (1883-1989)
des différentes entreprises d’envergure internationale
sur un seul et même site. Cet aspect peut être évoqué
avec les élèves sous la forme d’un schéma
à renseigner.
Sur cette partie du site, à la fabrication initiale d’acide
sulfurique obtenue par grillage de pyrites cuivreuses, puis de
sulfate de soude, se sont succédé les fabrications
de soufre et de différents chlorures. On comprend quelle
peut être la pollution de cette partie-là du site
après un siècle d’exploitation.
Quant à la partie « haute » du site (nord et
est), elle est exploitée à partir de 1916 par la
Société Minière et Métallurgique de
Penarroya. Elle est relayée plus tard par Métaleurop
qui cesse toute activité en février 2001. L’exploitant
produit du plomb de 1916 à 1976, traite le minerai de cobalt
à partir de 1950 et les minerais aurifères de 1982
à 1991.
Aujourd’hui, les traces du passé industriel subsistent
avec les noms de cités jadis ouvrières («
la cité Kuhlmann », « la cité Penarroya
»), les noms de rue (la « Montée des usines
»). Ces dénominations sont la mémoire des
lieux et des changements de gestion par les grandes entreprises
du siècle. Quand « la friche industrielle de l’Estaque
» aura été réhabilitée, que
les dernières carcasses de bâtiments auront été
abattues, il ne restera plus de trace dans le paysage de ces sites
industriels où se sont succédé des générations
d’ouvriers.
Nous avons déjà évoqué une des rares
entreprises anciennes encore en activité à l’Estaque-Riaux
: la Société des Ciments Lafarge. Les habitants
l’appellent « usine de la Galine ». En fait,
elle est située sur le chemin dit « de la Galine
». Elle est aussi dénommée « la Coloniale
» lors de témoignages. C’est là aussi
une autre trace du nom de l’ancien exploitant « La
Société Coloniale des Chaux et Ciments Portland
» constituée en novembre 1913.
Nous voyons donc que la fin du XIXe et le début du XXe
ont joué un rôle majeur dans l’industrialisation
du quartier des Riaux.
Les tuileries, installées principalement à l’est
de l’Estaque, ont été aussi un élément
capital de la vie ouvrière à l’Estaque. Nous
l’avons déjà signalé lors de la première
partie. Rajoutons que, comme la Société Rio Tinto
et autres, les tuileries vont exploiter la proximité du
port pour embarquer sur les tartanes les cargaisons de tuiles
et briques. C’est le cas de la tuilerie Saumaty. D’autres
profiteront de la proximité de la gare pour transporter
leurs matériaux. La terre cuite de l’Estaque est
exportée dans les différents continents (voir document)
tant que dureront les atouts du l’Empire colonial. Les fabricants
de terre cuite s’adaptent au nouvelles lois du marché
financier dès la fin du XIXe siècle : ils opèrent
de façon majeure au tournant du siècle des fusions,
des rachats d’entreprises. Ces sociétés anonymes
fonctionnent par actions, par obligations.
La terre cuite de l’Estaque connaît son age d’or
jusqu’à la Première guerre mondiale (voir
les données chiffrées). A partir de 1950, les techniques
de cuisson se modifient et sont renouvelées. Les petites
installations disparaissent. De grands groupes financiers s’intéressent
aux tuileries françaises. En 1960, la terre cuite a déjà
fortement décliné.
Le
« village » de l’Estaque a gardé une
forte communauté soudée par un passé ouvrier,
des pratiques socio-culturelles porteuses d’une mémoire
(la société sportive de Kuhlmann, la société
philharmonique, etc.). La mairie de Marseille projette d’exploiter
la valeur foncière de la friche de l’Estaque. Un
projet immobilier verra-t-il le jour lorsque le site de Métaleurop
et Atofina aura été requalifié ? De nouvelles
entreprises viendront-elles s’installer sur la ZAC de Saumaty
?
Haut.
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