Une
étude de cas en histoire ou du cas au concept
A propos d’une image d’Épinal : « Ce qu’a
fait la République »[1].
[Enseigner
la République en classe de quatrième et de première]
Cette image d’Epinal[3] diffusée à l’occasion des élections législatives de 1881 a été publiée (en couleur) en 1967 dans le tome V de l’Histoire du peuple français (Paris, Nouvelle librairie de France) : Cent ans d’esprit républicain. Malgré sa date, le livre de Jean-Marie Mayeur reste encore un ouvrage de référence. Aujourd’hui, plusieurs manuels scolaires dont certains très récents [de l’école primaire, de 4ème ou de 1ère] reproduisent - en partie[4] ou en entier[5] - cette image désormais célèbre. Elle fait maintenant presque figure de best-seller pédagogique. Cette image - accompagnée d’un « bulletin » à « détacher » - s’adresse à l’ « ÉLECTEUR RÉPUBLICAIN, toi qui veux assurer le maintien de la République ».
*Bref rappel :
La République a été proclamée le 4 septembre 1870 au lendemain de la terrible défaite de Sedan. De 1871 à 1875, républicains et conservateurs s’opposent sur la nature du régime : Monarchie ou République ? Toutefois, un compromis entre républicains modérés et orléanistes (monarchistes modérés et libéraux) aboutit, en 1875, au vote des lois constitutionnelles. Pourtant, les conservateurs (les légitimistes surtout) espèrent la restauration de la monarchie. Dans le même temps, à chaque élection, les voix républicaines progressent dans le pays. Les républicains remportent les élections législatives de 1876 alors que Mac Mahon, président de la République élu en 1873, est conservateur. Le 16 mai 1877, Mac Mahon dissout la Chambre des députés majoritairement républicaine. En octobre 1877, les républicains remportent, à nouveau, les élections législatives. Pour Gambetta, Mac Mahon doit « se soumettre ou se démettre ». En janvier 1879, les républicains deviennent majoritaires au Sénat. Ces victoires contraignent Mac Mahon à la démission. Jules Grévy, républicain modéré, est élu à sa place. Désormais les républicains sont maîtres du pouvoir politique : présidence, chambre des députés et sénat. L’enracinement des idées républicaines commence…
*Les
élections de 1881.
Les élections législatives de 1877 avaient été passionnées (conséquence de la crise du 16 mai 1877) ; celle du 21 août et 4 septembre 1881 se déroulèrent dans un climat d’atonie politique du fait de l’abstentionnisme ou de l’indifférence de l’électorat de droite, autrement dit des conservateurs[6]. La démobilisation de l’opposition de droite explique le niveau élevé de l’abstention : 31,4% ! Les conservateurs sont écrasés : 90 députés seulement ; ils obtiennent 1.800.000 voix contre 5.100.000 pour les Républicains !
*La
situation politique au sommet de l’État en 1881.
Jules Grévy est alors le président de la République. Le président du Conseil est Jules Ferry (c’est son premier cabinet : il dure du 23 septembre 1880 au 19 septembre 1881). Pendant cette même période, Léon Gambetta (1838-1882) est président de la Chambre de députés (31 janvier 1879-27octobre 1881). En novembre 1881, Gambetta sera appelé à diriger le gouvernement. Incontestablement, ce document porte la marque du « gambettisme ». Comme le rappelle Odile Rudelle, « président de la Chambre des députés, Gambetta […] prononce des paroles de concorde, recommande l’amnistie, glorifie l’armée nationale et la démocratie républicaine »[7]. Tous ces éléments se retrouvent dans ce document.
* Utilisé comme « étude de cas »[8], ce document peut se prêter à plusieurs utilisations soit en éducation civique (classe de 3ème) y compris en E.C.J.S. (la « République et ses valeurs ») ; soit en histoire (4ème et 1ère). Pour ma part et bien que ce document soit un instrument de propagande électorale[9] (ce qu’il faut faire découvrir aux élèves !), je l’ai [depuis la fin des années 70] utilisé dans le cadre de « l’analyse de l’image en histoire » afin d’aborder avec mes élèves[10], puis avec mes étudiants [P.E. 1 et 2 ; P.C.L. 1 et 2] trois notions importantes [dont deux majeures à mes yeux].
*La notion
de « culture républicaine ». Pour Jean-Pierre
Rioux, « une culture politique, c’est le mélange d’une vulgate philosophique,
puisée dans la culture globale d’une société, et même dans ses sensibilités les
plus enfouies, d’un jeu de références historiques, d’un idéal construit et
d’une vision de la société, qui s’expose et s’exprime par le discours, le rite
et le symbole »[11]. Cette
culture républicaine s’est exprimée dans des lieux (places et
noms de rue ; le Panthéon à Paris) et à travers des allégories
(statues des « pères fondateurs » de la République ; bustes de
Marianne ; etc.). Elle s’est diffusée, en partie, par l’image
(presse ; colportage dans les campagnes ; manuels scolaires de
l’école primaire). Les fêtes[12] républicaines
participent aussi de la diffusion de cette culture (14 juillet par exemple). A
la suite des travaux pionniers de Maurice Agulhon[13], il m’a
semblé intéressant de partir de documents iconographiques pour aborder
avec les élèves des notions ou des concepts politiques qui leur apparaissaient
abstraits et complexes.
*Le concept de « modèle républicain ». Ce « modèle » (voir schéma dans la rubrique documents annexes) peut être construit en classe, sous la conduite du professeur, en s’aidant des informations extraites de l’interprétation de cette image. Il est important que les élèves retiennent les éléments-clés de ce modèle : en classe de terminale, il serait utile de réutiliser ces schémas pour montrer comment ce modèle a perduré [jusqu’en 1958-62 voire au-delà pour certains aspects] ou évolué.
*La notion
de propagande politique. C’est probablement la plus facile des deux
notions à faire comprendre aux élèves. Elle nécessite cependant une bonne
connaissance de toutes les allusions contenues dans les vignettes. Toutefois, on
ne peut réduire cette image à ce seul aspect, il est important de
souligner que cette image est également un instrument de pédagogie politique[14]. Si
une majorité de Français ont intériorisé les grandes valeurs du modèle
républicain, c’est en partie grâce à ces images abondamment
véhiculées à travers le pays.
Cette image
d’Épinal[15]
(réalisée par la maison Ch. Pellerin pour le compte d’un auteur-éditeur
parisien[16]) – elle était accompagnée
d’un bulletin de vote en blanc à découper - se compose
de 16 vignettes qui font allusion
et/ ou référence à des faits et des événements
très précis qu’il convient d’expliciter. L’expérience montre qu’il est
difficile pour les élèves d’expliquer par eux-mêmes toutes les allusions
contenues dans ces vignettes. Néanmoins, le professeur peut demander à
ses élèves (qui s’aideront alors du manuel scolaire) d’essayer d’expliquer
chacune des vignettes et de les regrouper ensuite par thèmes : l’Armée,
l’École, les Institutions, etc.… Par contre, le professeur doit connaître
les référents de ces vignettes afin d’aider les élèves à dégager les
informations contenues dans cette image. Sinon, on en reste à une lecture très
superficielle[17] et, somme toute, peu
profitable, de ce document si riche en significations.
a) Les allusions
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Vignette |
Titre |
Explicitation des allusions |
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1 |
Le siège de Paris |
Ce siège se déroula de septembre 1870 à février 1871. Est dénoncée ici la politique extérieure du Second Empire qui a mené à la catastrophe de Sedan puis au siège de Paris. On relèvera le stéréotype (sinon l’ethnotype) chauvin du « prussien brutal et ivre », sous-entendu un « barbare ». |
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2 |
La libération du territoire national |
Le territoire a été libéré en septembre 1873. Le texte fait allusion au remboursement de l’indemnité de guerre exigée par les Allemands (5 milliards de francs-or). Ce règlement anticipé (le terme était 1874) est le résultat du succès considérable du second emprunt lancé à la fin juillet 1872 pour solder l’indemnité. Les souscripteurs offrirent près de 44 milliards de francs (dont 26 milliards venaient de l’étranger) pour les 3 milliards demandés. Adolphe Thiers y gagna le titre de « libérateur » du pays. |
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3 |
les institutions (de juillet1875) |
Le texte dénonce le césarisme de Louis Napoléon Bonaparte (« un seul homme qui peut déclarer la guerre ») tout en mettant en avant le rôle majeur du législatif (la chambre des Députés). C’est une allusion à l’article 9 de la « loi constitutionnelle du 16 juillet 1875 sur les rapports des pouvoirs publics ». À une nuance près, car cet article dit : « Le président de la République ne peut déclarer la guerre sans l’assentiment préalable des deux chambres ». Autrement dit, le Sénat et la chambre des Députés (= Assemblée nationale). |
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4 |
l’Armée |
Allusion à la loi militaire du 27 juillet 1872. Le service militaire (la conscription) fut fixé à 5 ans. Il devenait obligatoire et universel mais le tirage au sort fut maintenu ainsi que le volontariat et l’exemption des soutiens de famille, des séminaristes et des instituteurs. La place de cette vignette immédiatement après celle sur les institutions renvoie à l’idée que l’armée est soumise au pouvoir politique. Le principe de l’égalité renvoie à la thématique de l’unité nationale. On notera, parmi les personnages représentés, l’absence de l’instituteur ; on ne voit que : le bourgeois (haut de forme et redingote) ; l’ouvrier (casquette et blouse) ; le prêtre (soutane) ; le paysan (bonnet et blouse). Il est important de se souvenir que la loi a retiré le droit de vote à tout militaire. La politique (qui divise) ne doit pas pénétrer dans l’armée. C’est la raison pour laquelle on lui donnera plus tard le nom de « Grande Muette » (Clemenceau). Cette exclusion de l’Armée du corps électoral ne sera levée qu’en 1945 ! Il est donc évident que cette image ne s’adresse pas directement aux militaires privés du droit de vote. |
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5 |
La défaite des « anciens partis » |
Le texte fait allusion à la
défaite et aux divisions des Monarchistes et des Bonapartistes.
On distingue à gauche le Bonapartiste sous les traits de « Ratapoil » ;
au fond, l’Orléaniste sous les traits de Louis-Philippe ;
à droite, le Légitimiste sous les traits d’un noble avec
perruque (trois stéréotypes). Les trois hommes se disputent sous le regard
rayonnant de la République tout aussi rayonnante. Le message est le
suivant : la République, c’est l’ordre
et l’unité face aux désordres et aux divisions
des « anciens partis » et du précédent régime impérial honni par
les Républicains. |
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6 |
Paris, capitale politique |
Allusion à la révision constitutionnelle du 19 juin 1879 qui fait de Paris la capitale politique de la France. L’article 9 de la loi constitutionnelle du 25 février 1875 qui fixait à Versailles le siège du pouvoir exécutif et du pouvoir législatif est aboli. Le Parlement est la réunion des deux chambres (Sénat et Chambre des Députés). Le Sénat est installé au Palais du Luxembourg, les députés au Palais-Bourbon. |
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7 |
L’amnistie |
En termes pudiques, le texte fait allusion à la Commune de Paris (30.000 morts ! une tragédie pour les Républicains !). La loi de juillet 1880 amnistia les anciens communards. La vignette semble montrer le retour d’un exilé ou d’un communard libéré de prison. On notera de nouveau le mot ordre. La Commune c’était le « désordre » ; plus grave, elle représentait la violence (la barricade, le fusil, la révolution sanglante) récusée par les républicains modérés attachés au suffrage universel. La République, c’est donc l’union de tous les Français. La République, c’est avant tout la concorde et l’unité nationales ; politiquement, elle passe par la réconciliation nationale. C’est le sens de cette mesure politique inspirée par Gambetta. |
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8 |
L’école primaire gratuite |
Allusion à la loi scolaire du 16 juin 1881 qui instaure la gratuité de l’école primaire. Le texte fait référence : à la loi de 1879 (sur les Ecoles normales) ; à celle de juillet 1880 qui crée l’Ecole normale supérieure (pour les jeunes filles) ; à celle de juin 1881 sur les titres de capacité (création du « brevet de capacité »). |
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9 |
L’enseignement laïc |
Allusion à la loi de l’« Université »
du 27 février 1880 qui permettait aux enseignants laïcs d’entrer
dans les « conseils académiques » institués par la loi Falloux
de 1850. Ainsi, l’Eglise catholique était éliminée des cadres
fondamentaux de l’« Université » (primaire, secondaire, supérieur).
Le débat parlementaire porta sur le rôle des congrégations. Celles qui
n’étaient pas autorisées furent dissoutes. On relèvera dans la vignette le
visage mécontent du prêtre. Par contre, le pasteur (au second
rang) et le rabin (au fond) semblent satisfaits.
Mais on sait que ces minorités religieuses ont été majoritairement favorables
à la République. |
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10 |
L’arrivée du chemin de fer |
Symbole de la modernité et du progrès, l’arrivée du chemin de fer est saluée par une famille de paysan. C’est une allusion au « plan Freycinet » de 1879 sur les chemins de fer. On rappellera aux élèves que le développement du chemin de fer en France est antérieur à la République. On notera la présence du clocher [sous-entendu (?) : la République n’est pas antireligieuse, elle est seulement anticléricale]. Le clocher du village (un stéréotype) fait référence à la France rurale et paysanne [la majorité de la population à l’époque]. |
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11 |
Au cabaret |
Cette vignette représente probablement un cabaret [à moins qu’il ne s’agisse d’un « cercle » ou d’une « chambrée »]. Par la fenêtre, toujours un clocher de village. Cette vignette fait allusion : à la loi de 1879 sur les débits de boisson ; à celle de juin 1881 sur l’autorisation des réunions publiques ; à la fameuse loi de juillet 1881, très libérale, sur la liberté de la presse. Le journal porte un titre significatif : « La République ». En 1871, Gambetta avait fondé un journal qui s’intitulait « La République française ». Est-ce une référence à ce journal ?? Sommes-nous un dimanche ? C’est probable eu égard aux vêtements soignés des trois personnages. La loi de juillet 1880 a aboli la prescription légale du repos obligatoire le dimanche et lors des fêtes religieuses. Le rapprochement entre le dimanche, l’église et le cabaret n’est sans doute pas innocent ; dans ce cas, la référence est ironique voire anticléricale. Un des personnages tourne le dos au clocher. |
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12 |
L’Armée |
La vignette fait allusion à l’effort militaire de la République pour assurer la défense nationale de la France. On pourrait presque parler des « noces » de la République et de l’Armée. On notera le ton mesuré, absolument pas « revanchard » du texte. Le patriotisme républicain est avant tout un patriotisme défensif. La République c’est la Paix alors que le Second Empire symbolise la Guerre. |
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13 |
L’Armée |
L’insistance sur les soins et les attentions que la République porte à son armée est à relever. Il faut se souvenir qu’au début un certain nombre d’officiers de haut rang n’étaient pas « républicains ». Gambetta (il meurt en 1882) a joué un grand rôle dans le rapprochement entre l’armée et la République. L’événement symbolisant cette alliance a été le 14 juillet 1880 : ce jour là, le président de la République a remis leurs drapeaux aux régiments en revue ; la scène a été immortalisée par l’iconographie républicaine. Les 3 vignettes qui concernent l’armée illustre, si besoin, était l’importance de la défense nationale, 10 ans après le traumatisme de la défaire de 1870. Il est intéressant de retrouver le thème de la soumission de l’armée au pouvoir politique : l’officier enlève, par déférence et reconnaissance ( ?), son képi devant le buste de Marianne qui symbolise la République. Bien que privés du droit de vote, il s’agit de rallier les officiers à la République. |
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14 |
La « prospérité » économique |
La vignette relie la « prospérité » à la « sécurité politique » donc à « l’ordre républicain ». L’idée de Progrès est probablement sous-jacente. La paysannerie est au premier plan (un propriétaire foncier et un maquignon en blouse) : Gambetta et les opportunistes ont compris que sans le soutien des ruraux il serait difficile d’enraciner la République dans le pays. Significativement, l’usine et le commerce portuaire sont relégués au second plan. |
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15 |
Un établissement financier |
La « prospérité »
expliquerait la croissance de l’épargne. Ces deux vignettes se gardent
bien de toute allusion à la « grande dépression » (1873-1896) qui
toucha la France à partir de 1880. Il est vrai que l’agriculture ne fut touchée
par la crise généralisée qu’à partir de 1882. Travailler pour épargner et
économiser : on retrouve là sous-jacent un aspect important de la morale
républicaine. |
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16 |
L’enjeu électoral d’août et septembre 1881 |
L’appel au vote (utile) républicain. Cette vignette est aussi une référence à la démocratie et à un élément-clé du « modèle » républicain : la souveraineté de la nation et du peuple. |
b) Les autres éléments symboliques présents dans ces vignettes
1° L’église et/ou le clocher : V 9 ; V 10 ; V 11. L’image s’adresse à un électorat majoritairement rural et paysan à une époque où la pratique religieuse reste encore une réalité dans plusieurs régions françaises.
2° La présence de la République : V 2 ; V 5 ; V 5 ; V 9 ; V 12. A trois reprises, elle tient un faisceau entourant une pique, symbole de l’autorité et de la Loi (référence aux licteurs de la Rome républicaine antique). Son front est ceint d’une couronne de laurier (symbole de la victoire dans l’antiquité). Elle est vêtue à l’antique.
3° La présence de Marianne : V 13 ; V 16. Il faut souligner ce point qui peut permettre au professeur et à ses élèves de travailler sur cette allégorie bien étudiée par Maurice Agulhon.
4° Le drapeau tricolore : V 7 ; V 13 ; V 16.
5° Les grands idéaux de la République : la devise trinitaire.
a) L’Égalité : V 4 ; V 8 ; V 13.
b) La Liberté : V 2 ; V 8 ; V 9 ; V 11.
c) La Fraternité : V 7 ; V 8.
c) Les autres éléments sous-jacents dans ces vignettes
1° le patriotisme : par référence à l’armée et à la défense nationale.
2° la nation : référence aux Français « unis » et « égaux ».
3° le progrès : l’école, le chemin de fer, la prospérité économique.
4° L’ordre (républicain dont l’armée est la garante).
En
tant qu’étude de cas, cette image peut être analysée :
·
comme un instrument de
propagande politique ;
·
comme un instrument de
pédagogie politique qui a favorisé l’enracinement
des idées républicaines ;
·
comme un révélateur de
l’idéologie républicaine « opportuniste » (celle des Pères fondateurs
de la IIIème République : Jules Ferry et Léon Gambetta) ;
·
comme support pour aborder le concept de modèle républicain.
A/ Le concept de « modèle républicain »
a) Pour une classe de 1ère, deux démarches peuvent être proposées :
1° Partir d’un « modèle » pour en rechercher les éléments-clés dans l’image.
2° Partir de l’image pour dégager les éléments-clés du « modèle républicain ».
b) Le « modèle
républicain »
Quelle que soit la démarche adoptée, il est d’abord utile de présenter ici ce « modèle » politique. Avec René Rémond, on prendra le mot modèle[18] au double sens de « réussite exemplaire » et de « système » (« éléments liés entre eux »[19]). Pour cet historien, ce modèle - qui « a connu son âge d’or dans les années 1880-1890 » - repose sur les éléments suivants :
*la souveraineté de la nation française et l’unité nationale ;
*un état central et une administration centralisée ;
*la laïcité ;
*le culte de la Raison (celle des Lumières du XVIIIe siècle) d’où le lien « consubstantiel » entre la République et l’école publique.
On peut représenter graphiquement ce modèle de la façon suivante.
Jean-Paul
Chabrol, IUFM AIX, novembre 2003.
Pour ma part, je propose un schéma qui visualise et présente de façon synthétique voire « systémique »[20] d’autres éléments de ce modèle républicain. Je l’ai élaboré à partir de la lecture de l’ouvrage de Serge Berstein et Odile Rudelle, Le modèle républicain[21].

c/ 1ère démarche :
1° Le professeur présente de façon magistrale le modèle aux élèves tout en le contextualisant. Le schéma peut être distribué aux élèves et/ou rétroprojeté pour être noté sur les cahiers. Il est important que les élèves comprennent bien chaque élément-clé (notions) du modèle. Le rôle du professeur est ici décisif.
2° Dans un deuxième temps, les élèves travaillent sur l’image en recherchant dans les vignettes les éléments qui renvoient au modèle. Leur nombre est limité : souveraineté nationale, école, laïcité, égalité, liberté, patriotisme. On peut ainsi montrer comment l’image est mise au service de la diffusion de l’idéologie républicaine, des idées républicaines. Elle sert de « propagande » à ces idées et favorise dans le même élan leur enracinement auprès de populations plus ou moins alphabétisées. Il s’agit d’instruire[22] et d’éclairer le peuple en ayant recours à une pédagogie par l’image (la leçon « de choses illustrées ») : « politique populaire » dit le document en haut et à gauche du titre principal[23].
d/ 2ème démarche
A partir de l’analyse des vignettes, les élèves doivent trouver les éléments-clés du « modèle » : souveraineté nationale, école, laïcité, égalité, liberté, patriotisme. L’expérience montre que cette seconde démarche est relativement difficile à mettre en oeuvre. Pour faciliter le travail des élèves, le professeur peut commencer par un de ces thèmes, montrer la démarche poursuivie en traitant un thème (par ex. la souveraineté nationale) quitte ensuite à faire travailler les élèves sur les autres éléments.
B/ Une image de propagande
Le professeur peut
utiliser le document pour illustrer le rôle de l’image dans les
campagnes électorales. L’objectif est de montrer pourquoi ce document est un
instrument de propagande électorale[24] lié
à l’expansion et à la libéralisation de la presse, à la croissante alphabétisation
de la population, à la nationalisation de la vie politique. Comme
l’illustrent plusieurs vignettes, la politique entre au village (Maurice
Agulhon).
Jean-Marie Mayeur rappelle que pendant cette période (1877-1898) l’État républicain n’est pas toujours un État de droit : épuration des administrations, clientélisme et favoritisme sont une réalité totalement occultée par le document. De son côté, Jean-Pierre Machelon a montré comment la République a parfois été restrictive sur le plan des libertés[25]. On peut donc poser la question suivante : « Qu’est-ce que la République n’a pas fait ? ». Sur le plan social (ouvriers, femmes, etc.), la République a été longtemps peu généreuse. Le document occulte totalement les divisions entre les Républicains. Par contre, sont mis en exergue les valeurs fondamentales sur lesquelles tous les Républicains se retrouvent quel que soit leur sensibilité sur l’échiquier politique. Cet unanimisme – insistant - mis en avant dans ces vignettes ne correspond pas à la réalité : il est important de faire remarquer aux élèves que les Français, en 1881, n’étaient pas encore tous acquis à la République ; nombreux étaient les catholiques qui ne se reconnaissaient pas dans ce régime ; les ouvriers formaient un monde encore en marge de la République. L’enracinement des idées républicaines ne faisait que commencer….
C/ Autre utilisation possible
Dans une classe de 1ère et ou de 4ème, ce document - présenté au début d’une séquence consacrée à la IIIème République - peut être utilisé tout au long de cette séquence pour traiter :
· de la mise en place du régime dans le cadre de la guerre de 1870 et de la Commune de Paris (absente des premières vignettes) : V 1, V 2, V 5.
· des institutions et du régime politique : V 3, V 5, V 6, V 7, V 11.
· de l’école et de la laïcité : V 8, V 9.
· du contexte économique et social : V 14, V 16.
· des rapports entre l’Armée et la République : V4, V12, V13
Le professeur utilise alors les vignettes
(comme illustration et/ou support d’apprentissage) au fur et à mesure qu’il
aborde ces différents points dans le déroulement de son cours (voir la chronologie
dans les documents annexes de cette contribution). Il est aussi possible de ne
sélectionner que quelques vignettes selon la classe (par exemple en 4ème)
et le niveau des élèves. A l’école
primaire par exemple, il ne peut être question de donner aux jeunes
élèves l’ensemble des vignettes.
Jean-Paul Chabrol, Prag
IUFM Aix-Marseille, 2003, à partir d’un travail mis en œuvre au début des
années 80 au Lycée de Marignane (1977-1995).
[1] Un grand merci à
[2] Lire à ce propos ma
contribution sur Mazières-en-Gâtine : www.aix-mrs.iufm.fr/formations/filieres/hge/gd/gdhistoire/etudecas/mazieres.
Toujours sur les rapports entre « étude de cas » et
« généralisation », on lira aussi avec profit les réflexions de mes
collègues et amis du groupe de géographie (IUFM Aix) : www.aix-mrs.iufm.fr/formations/filieres/hge/gd/gdgeographie/competences/etudecas/etudecas.
[3] Une « Typographie-Lithographie ».
[4] Liste non exhaustive :
· Manuel de 4ème Hatier, collect. Martin Ivernel, 2002, p. 203. Ce manuel qualifie cette image de « tract » électoral.
· Manuel Nathan, G. Le Quintrec, 1re L/ES, 2003, p. 161 sous le titre « Étudier une image d’Épinal ».
· Manuel de 1ère ES-L-S, Hachette, J.-M. Lambin, 2003, p. 139.
· Manuel Bréal, J.-M. Gaillard, 1ère S, p. 91.
·
Manuel Bertrand-Lacoste,
J. Le Pellec, 1ère, L et ES, 2003, p. 106
(sous-titre images d’Épinal).
[5] Liste non exhaustive :
· Manuel Belin, 1ère L ES Collection L Bourquin, avril, 2003, p. 142-143.
· Manuel Nathan, J. Marseille, 1re L/ES, 2003, p.132-133.
· Manuel Hatier, G. Bourel et M. Chevallier, 2003, p. 148-149 dans une double page intitulée « La propagande républicaine par l’image d’Épinal ».
· Manuel Bordas 1ère L-ES, M.-H. Baylac, 2003, p.156.
· Manuel Bréal, J.-M. Gaillard, 1ère L-ES, 203, p. 160.
[6] Contrairement à ce que suggère la mention qui figure à gauche du bulletin de vote, l’enjeu électoral ne portait pas sur le « maintien » ou non de la République.
[7] O. Rudelle, La
République absolue. Aux origines de l’instabilité constitutionnelle de la
France républicaine, 1870-1889. Publications de la Sorbonne, 1986,
p. 78.
[8] Sur l’étude de cas et ses problématique scientifique et didactique, je renvoie au dossier que j’ai publié sur
Mazières-en-Gâtine : voir www.aix-mrs.iufm.fr/formations/filieres/hge/gd/gdhistoire/etudecas/mazieres.
[9] Sur cet aspect, le livre de Jérôme Grévy, La République des opportunistes, 1870-1885, Perrin, 1998 dans le chapitre 11 (L’action électorale) de la troisième partie de cet ouvrage de qualité. Voir plus particulièrement les pages 206-207 : « on utilise également de plus en plus l’image. Pendant les campagnes électorales fleurissent les images d’Epinal, qui rendent vivants et colorés les arguments des candidats ». Le manuel Hatier 1ère L.ES est le seul à insister, de façon approfondie et pertinente, sur cet aspect.
[10] Avec Jackie Chabrol (aujourd’hui I.A./I.P.R. Académie d’Aix-Marseille), dans nos classes du lycée de Marignane (Maurice Genevoix) de 1977 à 1995.
[11] Revue Vingtième siècle, N° 4, octobre-novembre, 1994.
[12] O. Ihl, La fête
républicaine, Gallimard, 1996.
[13] « La République au village », « 1848 ou l’apprentissage de la République », « Marianne au combat », « Marianne au pouvoir », « Les visages de Marianne », etc.
[14] Voir note suivante. Cet aspect est ignoré par les manuels scolaires qui utilisent cette image.
[15] Cette image fait manifestement partie de toute une série d’images comme l’indique les deux titres qui encadrent à gauche et à droite le titre principal : « Politique populaire » (à gauche) et « feuille n° 6 Série encyclopédique des Leçons de choses illustrées ». Le but est donc bien d’éduquer et d’instruite le peuple politiquement par des images. Il serait intéressant de retrouver cette série.
[16] GLUCQ, auteur-éditeur, 115 boulevard Sébastopol, Paris. En l’état actuel de mes recherches, nous ignorons qui est ce personnage, sans doute un républicain.
[17] C’est d’ailleurs souvent le cas dans bon nombre d’ouvrages qui
reproduisent ce document. Sauf erreur de ma part, je n’ai pas trouvé d’analyse
fouillée de ce document, pourtant bien connu des historiens du XIXe
siècle.
[18] Sur cette notion de modèle, voir la dernière synthèse de René Rémond, La République souveraine. La vie politique en France, 1879-1939, Fayard, 2002, p. 407-412.
[19] Sur la notion de modèle,
de système et de schéma sagittal, voir ma contribution sur le site de l’IUFM d’Aix-Marseille, http://www.aix-mrs.iufm.fr/formations/filieres/hge/gd/gdgeographie/notions/systemiq/systemiq.htm.
[20] Voir note précédente.
[21] Ouvrage collectif sous la direction de S. Berstein et O. Rudelle, PUF, 1992. Voir aussi de S. Berstein, La République sur le fil, Textuel, 1998. L’auteur emploie la notion d’écosystème.
[22] Comme l’indique la mention qui figure en bas et à gauche du document : « Nouvelle imagerie instructive des leçons de choses illustrées », souligné par moi.
[23] Souligné par moi.
[24] A défaut de connaître l’impact de cette image, il serait intéressant de savoir : à quelle échelle spatiale elle a été diffusée (département, région, pays) ? ; par quels moyens ou canaux ? ; quel a été le nombre d’images mis en circulation ? Etc.… Autant de questions qui restent pour l’instant sans réponse…
[25] Machelon J.-Pierre, La République contre les libertés ? Les restrictions aux libertés publiques de 1879 à 1914, Presses de la FNSP, 1976.