Qu’est-ce qu’une économie de marché ?

 

Remarques liminaires 

Voilà un sujet qui ne semble pas, au premier abord, poser de difficultés particulières. Pourtant la consultation d’un certain nombre de dictionnaires économiques usuels, montre que le concept d’économie de marché n’y est pas défini. Preuve sans doute qu’il s’agit d’un objet qui n’est pas simple à saisir. Certains dictionnaires renvoient à “ capitalisme ”, mais s’agit-il bien de termes synonymes ?
Il faut souligner que le sujet porte sur un type de système économique et non sur un paradigme théorique (le sujet n’est pas “ Qu’est-ce que le libéralisme ? ”). Cependant, il est bien clair que cet objet qu’est l’économie de marché, ne peut être appréhendé qu’au moyen de concepts. Or chaque courant théorique dispose de sa propre représentation du marché. Marx est un théoricien du marché, mais sa théorie n’est pas celle de von Mises.
Dernière difficulté enfin, le fonctionnement des économies de marché à évolué au cours du temps. Peut-on parler d’économie de marché au Moyen Age ? au XVIIe siècle ?
On est donc ici en présence d’un sujet de sciences économiques, qui suppose cependant la mobilisation de savoirs empruntés à l’histoire, à l’anthropologie économique et à la sociologie.
Il faut souligner une nouvelle fois qu’il existe de nombreuses (bonnes) façons de traiter un sujet, le corrigé proposé ici n’est que l’une des approches possibles. Il est soumis à la réflexion critique des candidats

 

Introduction 

 

J.P. Sartre affirmait que le marxisme était “ l’horizon indépassable de notre temps ”. Aujourd’hui, après l’effondrement des systèmes socialistes de l’Est européen, après l’adoption par la Chine d’un socialisme de marché, alors que l’économie se mondialise et qu’on parle parfois d’un marché mondialisé, ne peut-on penser que c’est l’économie de marché qui est devenue l’horizon indépassable de notre temps ? Les privatisations dans les pays d’Europe de l’Ouest, la déréglementation aux Etats-Unis, les plans d’ajustement structurels dans le Tiers Monde, sont autant d'évolutions dont l'objectif est de soumettre à la “ loi du marché ” des activités qui lui échappaient jusque là. L’explosion des marchés financiers, la marchéisation des changes et l’instabilité qui en découle confirme cette emprise croissante du marché qui est parfois vivement contestée par des mouvements sociaux.

On commettrait cependant une erreur si l’on oubliait que le développement du marché est d’abord apparu comme une composante d’un vaste mouvement affirmant la souveraineté de l’individu. Le marché, c’est l’ouverture sur le monde, c’est la rupture avec les contraintes et l’immobilisme des économies traditionnelles comme avec la pesanteur et l’arbitraire du pouvoir féodal ou monarchique. On comprend pourquoi, à l’origine, le libéralisme économique et le libéralisme politique sont étroitement associés dans l’affirmation des libertés et des droits individuels. Le marché, c’est la libre confrontation des offres et des demandes qui permet l’établissement d’un prix d’équilibre, sans intervention consciente de quiconque. Pourtant, très rapidement, le marché va être remis en cause, la “ question sociale ” au XIXe siècle apparaît à nombre de commentateurs comme la conséquence de l’application de la logique marchande à toutes les sphères de la vie économique et sociale. Au marché autorégulateur facteur d’harmonie, on oppose donc l’anarchie du capitalisme et la destruction du lien social.

C’est que l’on est passé du marché, comme technique parmi d’autres d’organisation des échanges, à l’économie de marché, dans laquelle la régulation marchande joue un rôle central. Et de l’économie de marché on est passé au capitalisme, c’est à dire à un système social où le travail (la force de travail chez Marx) devient une marchandise. Cependant, le développement même des relations marchandes et de la logique capitaliste fait apparaître progressivement, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, que le marché autorégulateur est dans une impasse. La Grande Crise des années 1930 sème le doute sur la viabilité même de l’économie de marché, pourtant, au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, un néo-capitalisme (on parle en Allemagne de l’Ouest d’une économie sociale de marché) s’impose dans le monde occidental et se présente comme un moyen terme entre le “ libéralisme sauvage ” du XIXe siècle et le socialisme étatique des soviétiques et de leurs alliés. Pourtant, au début des années 1980, on assiste à la fois à un retour en force de la logique du marché dans le fonctionnement des économies et à un renouveau de la pensée libérale illustrée par la faveur nouvelle dont bénéficie la tradition autrichienne.

L’ampleur et la portée de ces débats et des évolutions économiques auxquels ils sont articulés, nécessitent d’y voir plus clair sur le vocabulaire utilisé et sur la diversité des modes de régulation économique. C’est pourquoi, après avoir montré comment on est passé du marché à l’économie de marché, nous verrons qu’au sein des économies de marché, d’autres régulations que la seule régulation marchande sont nécessaires.


I. Du marché à l’économie de marché

 

L’anthropologie économique nous apprend que l’échange marchand n’a pas toujours et partout existé. Dans beaucoup de sociétés, tout au long de l’histoire humaine, les biens ont été produits et consommés pour l’essentiel dans le cadre de l’unité domestique (famille plus ou moins large, clan etc.). Quant aux échanges entre groupes différents, ils obéissaient le plus souvent à une logique qui relevait des relations de pouvoir (paiement de tributs, dons cérémoniels…), des relations de parenté (dot, prix de la fiancée…) ou des relations religieuses (offrandes…). Dans certains cas, la circulation des richesses était étroitement articulée à des conflits (rapt, pillage, conquête…). Le marché n’a donc rien de “ naturel ”, il est une construction sociale.

 

A. Le désencastrement et la généralisation des relations marchandes

 

Cette construction sociale est le produit d’une longue histoire. Fernand Braudel a montré que dès le Moyen Age, on peut distinguer trois étages de la vie économique :

·          un étage domestique où les relations n’ont pas un caractère marchand, mais concernent tous les aspects de la vie quotidienne. Cette sphère domestique est caractérisée par l’auto-consommation.

·          un étage marchand, qui correspond au marché au sens concret du terme marché, où acheteurs et vendeurs se retrouvent sur la place du village ou du bourg. Ces relations d’échanges marchands mettent en relation les colporteurs, les artisans et la masse des paysans qui vivent pour l’essentiel dans la sphère domestique.

·          un étage capitaliste, caractéristique du commerce lointain, des activités bancaires, qui ne concerne à cette époque qu’une frange limitée de la population.

L’essentiel de la vie économique (la sphère domestique) est donc encastré dans la vie quotidienne (par exemple, les fêtes religieuses rythment le travail collectif). Mais les sphères marchande et capitaliste ne sont pas, elles non plus, séparées des autres sphères de la vie sociale. La doctrine sociale de l’Eglise catholique interdit le prêt à intérêt, de nombreuses réglementations et une intense sociabilité encadrent la production au sein du système corporatif, l’Etat intervient fortement dans le commerce intérieur (“ police des grains ”) comme dans le commerce international (influence des théories mercantilistes). Si donc des relations de marché existent, on ne peut parler, ni au Moyen Age, ni à l’époque moderne, d’économie de marché au sens où les relations marchandes seraient la forme principale de régulation des activités économiques.

En effet, pour que l’économie de marché puisse s’épanouir, il faut que soient démantelées les anciennes contraintes, il faut qu’évoluent les normes et les valeurs, il faut que soit affirmée la prééminence de l’individu sur la communauté. Pour employer le langage de Max Weber, il faut que le désenchantement du monde et la rationalisation fassent leur œuvre. Or ces évolutions ont pris du temps, elles se sont manifestées par des évolutions historiques complexes : naissance et essor du protestantisme, Révolution anglaise, Indépendance américaine, Révolution française. Progressivement la logique marchande s’impose à partir de la fin du XVIIIe siècle et au cours du XIXe siècle. La Révolution Industrielle n’est pas seulement l’ère de la machine à vapeur et de l’essor de l’industrie textile, c’est aussi une période d’essor des échanges marchands. Selon K. Polanyi, ce processus de désencastrement, d’autonomisation de la sphère économique par rapport aux autres sphères de la vie sociale, suppose que le travail lui-même soit soumis à la logique marchande. C’est, selon l’auteur de La Grande Transformation, tout l’enjeu de l’abrogation de l’Acte de Speenhamland en 1834. A partir de ce moment, en Grande Bretagne, le travail est une marchandise comme une autre, le travailleur n’est plus protégé par les normes de la société traditionnelle. Comme l’écrivait K. Marx, toutes les relations sociales sont noyées “ dans l’eau glaciale du calcul égoïste ”. Dans un autre registre, M. Weber soulignera l’essor du calcul rationnel, la légitimation sociale de la recherche du gain, l’influence croissante d’une éthique de la “ besogne ”.

Dès lors se pose la question des rapports entre “ économie de marché ” et “ capitalisme ”. Pour certains, les deux termes sont synonymes et désignent des économies caractérisées par la propriété, la recherche du profit et la régulation par la flexibilité des prix (c’est la position de J. Baechler par exemple). Cette assimilation est cependant discutable, on a vu que F. Braudel distingue soigneusement les deux concepts. C’était aussi le cas de Marx pour qui le capitalisme est une forme particulière d’économie marchande (une économie caractérisée par ce que Marx nomme la petite production marchande n’est pas une économie capitaliste). Marx considère qu’il n’y a capitalisme que si la force de travail est une marchandise (exploitation) et si la loi de l’accumulation s’applique (“ Accumulez, accumulez, c’est la loi et les prophètes ”).

Il n’en demeure pas moins que c’est dans le cadre du capitalisme, c’est à dire d’une économie d’entrepreneurs, caractérisée par la recherche du profit et l’accumulation croissante du capital que l’économie de marché s’est développée aux XIXe et XXe siècles.

B. Main invisible, équilibre général, ordre spontané

Cette transformation des rapports économiques a donné lieu à la naissance et au développement de l’économie politique (ou science économique) en tant que discipline autonome. Les physiocrates d’abord, avec Vincent de Gournay, lancent la célèbre formule “ Laissez-faire les hommes, laissez passer les marchandises ”. Turgot, dans son “ Eloge à Vincent de Gournay ” théorisera l’idée selon laquelle l’action individuelle contribue à la satisfaction du bien commun et dénoncera l’incapacité de l’Etat à intervenir efficacement dans la gestion de l’économie. Ces idées sont présentes aussi chez A. Smith avec sa célèbre métaphore de la main invisible. Le marché n’est rien d’autre que le processus qui permet, grâce au mécanisme des prix, de conduire chaque individu à satisfaire inconsciemment l’intérêt général en cherchant à satisfaire son intérêt particulier. Le lien est ici évident avec le libéralisme politique : de même qu’un ordre politique stable est possible sur la base de la souveraineté individuelle et du consentement (contrat social), un ordre économique est possible sur la base du libre choix de chacun. Ces théories libérales s’opposent donc aux discours pessimistes de ceux qui affirmaient que seule la contrainte pouvait éviter sur le plan politique la “ guerre de tous contre tous ” et sur le plan économique la spoliation des faibles par les forts. A. Smith, puis D. Ricardo montrent que cette idée de régulation par le marché peut et doit être étendue aux relations commerciales internationales, le libre échange est le moyen de maximiser l’avantage collectif mondial grâce à la spécialisation. Le lien avec le champ politique est, là aussi, particulièrement fort. A. Smith souligne que les théories mercantilistes (“ commerce exclusif ”, recherche d’une balance commerciale excédentaire) conduisent à la guerre, alors que le libre commerce favorise la paix entre les Etats.

Dans la même veine théorique, J.B. Say, par la loi des débouchés, montre que l’économie de marché ne peut pas être caractérisée par une situation générale et durable d’engorgement des marchés. C’est le mécanisme des prix et la recherche par chacun de son intérêt personnel, qui conduisent à allouer les facteurs de production de la façon la plus efficiente possible et conformément aux besoins des consommateurs.

Ainsi, de la fin du XVIIIe siècle (publication de la Richesse des Nations en 1776) au milieu du XIXe siècle, se constitue progressivement une théorie du marché autorégulateur dont l’influence a été et reste considérable. A partir du début des années 1870, les théoriciens de l’école de Lausanne (L. Walras puis V. Pareto) vont perfectionner la même approche sur le plan analytique (recours croissant à la formalisation) mais ils ne changeront rien d’essentiel quant à l’analyse du fonctionnement des marchés (interdépendance, ajustement par les prix,  équilibre général, optimum).

A la même époque se développe en Autriche un autre courant théorique qui met au centre de sa réflexion le rôle du marché. Mais les membres de l’école autrichienne (L. Von Mises et F. Hayek notamment) ont une conception du marché différente de celle des membres du courant néo-classique (Ecole de Lausanne). Pour les autrichiens en effet, l’activité économique est nécessairement marquée par des déséquilibres, toute innovation d’un entrepreneur, toute modification des choix des consommateurs, conduisent à des déséquilibres. Le marché n’est donc pas conçu comme un mécanisme qui conduit l’économie à une situation d’équilibre stable, mais comme un processus de gestion de l’information et de prise en compte des arbitrages intertemporels des agents. Si l’économie de marché est considérée comme le cadre le plus adapté pour “ l’action humaine ”, c’est que l’ensemble des règles et des institutions qui caractérisent ce système économique est le résultat d’un ordre spontané et non d’un ordre construit. Pour von Mises en particulier, le calcul économique est impossible dans le socialisme, puisque les décideurs ne peuvent pas gérer centralement toute l’information nécessaire à  la mise en œuvre d’une régulation consciente.

 

Au terme de cette première partie, deux idées peuvent être mises en évidence. L’histoire économique de l’Occident montre que le développement des échanges marchands a conduit progressivement à faire des marchés la forme essentielle de la régulation d’ensemble des économies. Cette évolution a été rendue possible par une autonomisation croissante de la sphère économique par rapport aux autres dimensions de la vie sociale. Dans ce nouveau contexte marchand, le capitalisme a pu s’épanouir, conduisant à une croissance sans précédent de la production et des échanges. La bourgeoisie, indiquait Marx, est la classe la plus révolutionnaire de l’histoire : elle bouleverse les techniques et accroît considérablement les forces productives. L’évolution de la pensée économique a été à la fois le moteur (changement de représentation de monde) et la conséquence de ces bouleversements économiques et sociaux. En dépit de la présence de nombreux hétérodoxes qui se montrent sceptiques quant au caractère autorégulateur du marché, le discours dominant, classique puis néo-classique, insiste sur le fait qu’une économie de marché est la seule à même de respecter à la fois les préférences en matière économique et les libertés politiques d’individus souverains.

 

II. Le capitalisme des grandes unités : une remise en cause de la régulation marchande ?

Comme l’a fait observer K. Polanyi, le règne du marché a assuré une “ paix de cent ans ” (1815-1914). Certes les conflits n’ont pas manqué (en Europe et hors d’Europe), mais il n’y a pas eu de conflagration générale comme ce fut le cas à l’occasion des guerres de la Révolution et de l’Empire et à l’occasion de la Guerre de 1914-1918. Cependant, au cours de cette période de cent ans, le développement du marché et du capitalisme n’a pas été linéaire. A partir de 1880 environ, une inflexion se produit qui va conduire progressivement à une interrogation critique sur le caractère autorégulateur du marché.

A.              Marché, capitalisme, concurrence

Avec la Grande Dépression de 1875-1895, on entre dans une ère nouvelle du capitalisme. C’est aux Etats-Unis (qui deviennent une puissance ascendante) que les transformations sont les plus visibles. On entre dans un “ capitalisme des grandes unités ”, ce qui conduit les autorités fédérales à tenter de sauvegarder la concurrence en luttant contre les concentrations : c’est le Sherman Act de 1890. Le mouvement de concentration est pourtant une tendance lourde de l’évolution du capitalisme, si elle est moins perceptible en France à la fin du XIXe siècle, elle est au centre des débats en Allemagne. Parallèlement, la question de la place de l’Etat dans la vie économique se pose. En ce qui concerne la croissance économique, la récurrence des crises conduit à s’interroger sur l’instabilité de l’économie. En ce qui concerne les questions monétaires, la fin de l’étalon-or (à partir de 1914), pose le problème de la gestion de la monnaie par l’Etat. Du point de vue social, les conflits, la revendication de prise en charge collective des risques sociaux, font naître l’exigence d’une protection sociale. Certes, les évolutions sont différentes selon les pays, en fonction notamment du contexte politique. En France, la gestion de l’effort de guerre en 1914 et 1918, puis le Front Populaire, accentuent les tendances à l’interventionnisme. En Italie et en Allemagne se sont les gouvernements fascistes et nazis qui interviennent massivement dans l’économie. Aux Etats Unis, le New Deal remet en cause le dogme libéral. Le système capitaliste dans son ensemble est soumis au défi que constitue l’Union Soviétique : nombre d’observateurs de l’époque (et pas seulement des sympathisants politiques) opposent l’essor rapide de l’économie de l’URSS et le marasme auquel est confrontée “ l’anarchie capitaliste ”.

Dans des  contextes politiques et sous des formes très dissemblables, c’est donc le même problème qui est posé. Le marché ne peut se suffire à lui même comme instrument de régulation économique : c’est l’échec de ce que Polanyi nomme “ l’utopie du marché ”. L’historien américain R. Kuisel, étudiant la France du début du XXe siècle, montre la prégnance du libéralisme dans les années 1900 et le passage en moins de cinquante ans à des conceptions très différentes qui confient à l’Etat la responsabilité du pilotage de l’économie (nationalisations du Front Populaire et de la Libération, mise en place d’une planification indicative, création de la Sécurité sociale etc.). Cette transformation de l’économie et de la société françaises dans la Première moitié du XXe siècle et la mise en place d’un néo-capitalisme après la seconde guerre mondiale, n’est pas propre à la France. Au Japon aussi une planification est mise en place, les grands groupes industriels (démantelés par les américains à la fin de la guerre) se reconstituent et s’articulent étroitement à l’Etat (rôle du MITI). En Grande Bretagne, les nationalisations, le Welfare State, la politique économique discrétionnaire sont à l’ordre du jour. Même aux Etats-Unis, où le libéralisme reste plus influent, l’Etat ne reste pas inactif (dépenses structurelles en matière d’armement et de conquête spatiale, politiques monétaire et budgétaire, lutte contre la pauvreté ” sous les administrations Kennedy et Johnson.

Dans la perspective de K. Polanyi, l’ensemble des transformations des économies de marché qui se sont produites dans la première moitié du XXe siècle constituent “ la grande transformation ”. Pour lui, le triomphe du marché au milieu du XIXe  a conduit à une situation de désorganisation sociale, d’instabilité politique et économique, qui révèle que le marché ne suffit pas à fonder le lien social. En l’absence de règles contraignantes et d’une intervention de la puissance publique, le marché serait même destructeur du lien social. Un certain nombre de penseurs radicaux, soulignent que la marchandisation de tous les aspects de la vie sociale a des effets dévastateurs sur la cohésion sociale.

Le paradoxe, c’est que, si la montée de l’intervention de l’Etat (Etat-providence) est apparue comme une alternative au “ capitalisme sauvage ” du XIXe siècle, les années 1980 marquent un retour en force des idées libérales, et, à travers la mondialisation, une nouvelle extension du règne de la marchandise, notamment dans la sphère financière. Certains affirment même que l’on assiste à la fin de l’histoire, la victoire de l’économie de marché et du capitalisme étant définitivement assurée. Non seulement une telle approche est vivement controversée, mais elle laisse entièrement posée la question de la régulation économique d’ensemble d’une économie de marché généralisée.

B.              Quelle régulation pour l’économie de marché généralisée ?

La montée du capitalisme des grandes unités, les conséquences économiques de la Guerre de 1914-1918 (Révolution d’Octobre, fin de l’étalon-or, hyperinflation allemande..) conduisent à une critique du fonctionnement des économies de marché.

La forme la plus achevée et la plus connue de cette critique se trouve chez J.M. Keynes.  Ce dernier va en effet contester la loi des débouchés, il va montrer l’instabilité de l’équilibre dans une économie de marché et il va insister sur le fait que l’on peut s’attendre à voir les économies capitalistes se trouver en situation de sous-emploi. Il n’est pas vrai, écrit Keynes en substance, que l’intérêt individuel éclairé conduise à la satisfaction de l’intérêt général. La théorie générale souligne que la monnaie n’est pas neutre, que les anticipations des agents et les comportements mimétiques jouent un rôle décisif, et que rien n’assure que le niveau de l’investissement correspondra à ce qui est nécessaire pour assurer le plein-emploi. Dès lors, sans remettre en cause l’importance de la régulation par le marché, Keynes va souligner qu’il appartient à l’Etat, par une politique économique active, de faire en sorte que l’économie se maintienne au voisinage du plein emploi. Même l’interprétation de Hicks (« vulgate keynésienne »), qui réintègre l’œuvre de Keynes dans une approche en terme de marché, fait la part belle à la régulation consciente par l’Etat.

Dans la mouvance des idées de Keynes, un vaste corpus théorique va se construire, afin de montrer que la régulation marchande est souvent inopérante ou non souhaitable. Les interventions régulatrices et tutélaires de l’Etat vont être légitimées à la fois du point de vue keynésien (insuffisance de la demande effective, instabilité endogène des économies) mais aussi du point de vue néo-classique avec le développement d’une théorie de l’intervention publique. L’existence d’effets externes (conséquences de l’action économique non prises en compte par le marché), d’activités à rendements croissants (tendance au monopole naturel), de situations de concurrence imparfaite (oligopoles, ententes, concurrence monopolistique..), constituent autant de justifications de l’intervention économique de l’Etat.

L’idée qui s’impose est donc que le marché est myope (il ne prend pas en compte les phénomènes de long terme), qu’il peut conduire à des situations injustes ou inéquitables (nécessité de procédures de redistribution), qu’il n’assure pas nécessairement l’utilisation optimale des ressources productives. Compte tenu de ces « échecs du marché », l’Etat doit intervenir dans le pilotage des économies.

L’économie de marché, telle qu’elle existe dans les années 1950-1970 par exemple est une économie marquée par la régulation conjointe assurée par la flexibilité des prix et par les interventions  conjoncturelles et structurelles de l’Etat. La tentation est alors grande de proclamer que l’on a trouvé la bonne combinaison des procédures de régulation, que l’on est en mesure

·      d’une part d’assurer la croissance grâce au respect de l’initiative privée

·      d’autre part d’assurer la stabilité et le plein emploi grâce aux interventions de l’Etat.

C’est donc le triomphe d’une version aménagée de l’économie de marché qui domine au début des années 1970 : on parle d’économie mixte, le Président des Etats-Unis, R. Nixon, proclame : « nous sommes tous keynésiens ». La crise dite du pétrole, le fort ralentissement de la croissance économique vont conduire à des révisions déchirantes. Pour les uns, il faut en revenir à une lecture plus hétérodoxe de Keynes et mettre en place des politiques structurelles beaucoup plus actives. Pour les autres, il faut en finir avec les orientations inspirées par « le magicien de Cambridge » et en revenir au libre jeu des mécanismes de marché. Au cours des années 1980 et 1990, le débat sur le fonctionnement des économies de marché reprend donc de plus belle. La remise en cause du consensus keynésien conduit à un retour en force des idées libérales. Pour les économistes de l’offre, c’est l’intervention excessive de l’Etat (poids de la réglementation, prélèvements obligatoires excessifs) qui a conduit à briser le dynamisme économique. Il faut donc remettre en cause l’intervention de l ‘Etat, privatiser, déréglementer, abandonner les politiques économiques discrétionnaires. De même, les politiques de soutien de la demande sont dans une large mesure abandonnées au profit de l’orthodoxie monétaire et budgétaire. La chute du mur de Berlin en 1989 semble confirmer que le recours aux mécanismes des économies de marché semble incontournable.

Cependant, dans le même temps, des observateurs s’inquiètent de l’instabilité des marchés financiers, ils soulignent l’importance de la mise en place de règles prudentielles, voire d’un contrôle accru des mouvements de capitaux (débat autour de l’instauration de la taxe Tobin). La mondialisation, qui est l’extension de l’économie de marché à l’ensemble de la planète suscite des inquiétudes en ce qui concerne l’environnement (climat, pollutions, biodiversité), la culture (tendance éventuelle à l’uniformisation), l’accroissement des inégalités et de l’exclusion (au plan international comme au sein de chaque pays). Sur tous ces domaines, l’exigence d’une intervention régulatrice des Etats, mais aussi la mise en place d’une « gouvernance » mondiale sont à l’ordre du jour.

Après la vogue libérale des années 1980, qui a vu un regain d’intérêt pour les œuvres de Hayek et de Rueff et une influence croissante de la théorie des anticipations rationnelles au détriment de la perspective keynésienne, on assiste dans les années 1990 à un retour du balancier en faveur d’une régulation consciente des économies de marché.

 

Conclusion 

Il semble relativement simple d’insister sur le fait qu’une économie de marché (ou plutôt de marchés, insiste M. Allais) est une économie où les décisions décentralisées des agents (producteurs et consommateurs) sont mises en cohérence par la confrontation d’offres et de demandes sur les différents marchés et la fixation d’un prix d’équilibre par une procédure de tâtonnement. Cependant, l’expérience historique, comme la réflexion théorique conduisent à nuancer l’idée de marché autorégulateur. Il faut d’abord insister, à la suite de B . Guerrien, sur le fait que le modèle walrasien est un modèle de fonctionnement centralisé (rôle essentiel du « commissaire-priseur »). Il faut souligner aussi que rien n’assure, même en situation de concurrence pure et parfaite, qu’une économie de marchés interdépendants conduit nécessairement à un équilibre stable. Beaucoup d’analyses insistent au contraire sur le fait que les interactions de marché peuvent éloigner durablement d’une situation d’équilibre (bulles spéculatives). A ces problèmes s’ajoute le fait que la portée heuristique du modèle d’équilibre général est elle même contestée, certains auteurs plaident pour une approche prenant mieux en compte les « imperfections des marchés ». Au total, une certaine convergence se produit sur l’idée qu’une économie de marché ne saurait fonctionner sans un ensemble de règles et d’institutions qui encadrent et orientent les relations marchandes.

On peut donc dire qu’une économie de marché est une économie qui combine à des degrés divers trois types de régulations : une régulation par la flexibilité des prix, une régulation par des dispositifs institutionnels (cas de l’entreprise dont le fonctionnement interne n’obéit pas à une logique de marché) et une régulation politique par la puissance publique (qui a en charge notamment la question de la cohésion sociale). Il ne faut donc pas opposer marchés, organisations et Etat, mais considérer que la combinaison (sous des formes variables) de ces procédures de régulation constitue la nature même des économies de marché « réellement existantes ».

 

Bibliographie

 

·          Baechler J. : Le capitalisme, Gallimard, Coll. Folio, 1995

 

·          Bienaymé A. : Le capitalisme adulte, PUF, Coll. Economie, 1992

 

·          Braudel F. : La dynamique du capitalisme, Arthaud, 1985 (réédition dans la collection Champs, Flammarion)

 

·          Cahiers français : Les libéralismes économiques, n° 228, octobre-décembre 1986

 

·          Cahiers français : Les nouvelles théories économiques, n° 272, juillet-septembre 1995

 

·          Defalvard H. : Essai sur le marché, Syros, 1995

 

·          Guerrien B. : L’économie néo-classique, La découverte, Coll. Repères, 1989

 

·          Guerrien B. : La microéconomie, Seuil, Coll. Points, 1995

 

·          Guesnerie R. : L’économie de marché, Flammarion, Coll. Dominos, 1996

 

·          Kuisel R. : Le capitalisme et l’Etat en France, Gallimard, 1984

 

·          Lepage H. : Demain le capitalisme, LGF, Coll. Pluriel, 1978 (chapitre VIII : Réinventer le marché, pages 263-319)

 

·          Polanyi K. : La grande transformation (1944), Gallimard, 1983

 

·          Rosanvallon P. : Le capitalisme utopique (1979), Seuil, Coll. Points, 1999

 

·          Salin P. : La concurrence, PUF, Coll. QSJ, 1995

 

·          Sciences Humaines : Le marché loi du monde moderne, Hors-série n° 3, nov.-déc. 1993

 

·          Wallerstein I. : Le capitalisme historique, La Découverte, Coll. Repères, 1985

 

Conseil : Si vous ne devez lire qu’un livre, choisissez celui de R. Guesnerie. Si vous ne connaissez pas bien la microéconomie, le livre de B. Guerrien (édition du Seuil) a l’avantage d’être très clair et très peu formalisé.